Au Venezuela, « la patrie est devenue un enfer »

Selon les chiffres de l’ONU, plus de 4,3 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis 2015, fuyant un pays ravagé par une crise sans précédent. Le chiffre place l’exode vénézuélien au deuxième rang mondial, après celui des Syriens.

— Par Marie Delcas —

Partir ou ne pas partir ? La question hante le Venezuela. « Moi, je dis que ceux qui partent sont des traîtres à la patrie », lance Ivan Teran, qui vend des salades dans un chariot rouillé sur le marché de Coche, dans le sud populaire de Caracas. Le propos soulève un tollé : « La patrie est devenue un enfer », lui rétorque un client. « Moi, je partirais si je n’avais pas trois enfants en bas âge », ajoute un autre. Ivan interroge : « Si tout le monde s’en va, comment les choses vont-elles changer ? » « Elles ne vont pas changer », répond le premier client.

Selon les chiffres de l’ONU, plus de 4,3 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis 2015, fuyant un pays ravagé par une crise sans précédent. Le chiffre place l’exode vénézuélien au deuxième rang mondial, après celui des Syriens. « Il constitue un record pour un pays qui n’est pas en guerre et qui n’a pas connu de grande catastrophe naturelle », note Christian Kruger, directeur des services migratoires colombiens.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Un massacre au goutte-à-goutte » : des milliers d’exécutions extrajudiciaires au Venezuela

Terre de pétrole et d’immigration, le Venezuela a accueilli dans le passé des centaines de milliers de Latino-Américains. Selon les estimations de Caracas, plus de 3 millions de Colombiens y vivent encore. Mais, retour de l’histoire, l’inégalitaire et encore violente Colombie fait désormais figure d’eldorado ou du moins de refuge. Les conditions de vie du 1,4 million de Vénézuéliens migrants y sont pourtant précaires. « Je vis mal mais je ne veux pas subir l’humiliation de la xénophobie », explique Ivan.

Les Vénézuéliens les plus aisés ont été les premiers à partir, pour beaucoup à Madrid ou à Miami. Les jeunes diplômés ont suivi. Puis l’exode est devenu général. Toute l’Amérique du Sud est concernée. Cinq mille personnes par jour quittent en moyenne le Venezuela, selon les organismes internationaux. En juin, l’Organisation des Etats américains signalait que le nombre de Vénézuéliens à l’étranger pourrait atteindre 7,5 millions d’ici à fin 2020. « Comment va-t-on reconstruire le pays, si tous les jeunes les mieux formés sont partis ou ont envie de partir ? », s’inquiète Sayed. En attendant, les Vénézuéliens de l’extérieur envoient de l’argent à leur famille. Dans un pays où le salaire minimum est à moins de 2 dollars, 100 dollars changent la vie. Ces remesas, dont le montant global est difficile à estimer, permettent d’éviter la catastrophe humanitaire.

« De plus en plus seule »

Nicolas Maduro conteste l’ampleur du phénomène migratoire et accuse l’ONU de mentir. « Nous avons nos chiffres. Au cours des trois dernières années, entre 300 000 et 700 000 Vénézuéliens sont partis », affirmait-il le 19 septembre. Pour le chef de l’Etat, les sanctions et les « agressions américaines » sont tout à la fois responsables de la crise économique et de cet exil. Lundi 30 septembre, M. Maduro suggérait à l’ONU de lui octroyer une aide de 200 millions de dollars pour rapatrier les Vénézuéliens établis au Pérou, qui sont, de source onusienne, environ 800 000. « Je [les] ramène tous en avion en un mois », lançait le président vénézuélien lors d’une conférence de presse à Caracas.

« Quatre millions sont partis, nous sommes encore 26 millions ici au Venezuela », rappelle Lisa, 32 ans. Elle ne veut pas migrer. « C’est mon pays, dit-elle. Je ne vois pas pourquoi je devrais le laisser à Nicolas Maduro. » L’opposition ne doute pas que les chavistes au pouvoir « promeuvent l’émigration comme l’ont fait en leur temps les Cubains », ou que, du moins, « elle convient au gouvernement »…

Lire la Suite => LeMonde.fr