Alain Mabanckou : “Petit Piment”épice la grande Histoire

— Entretien réalisé par Muriel Steinmetz —

petit_pimentJeune orphelin de Pointe-Noire, Petit Piment effectue sa scolarité dans une institution catholique placée sous l’autorité abusive et corrompue de Dieudonné Ngoulmoumako. Arrive bientôt la révolution socialiste, les cartes sont redistribuées, et Petit Piment en profite pour s’évader avec des jumeaux à la brutalité légendaire, abandonnant ainsi son meilleur ami, qui refuse de le suivre. Il s’adonne alors, avec son clan, à toutes sortes de larcins, jusqu’à ce que les habitants décident de nettoyer leur zone d’action. Petit Piment trouve refuge auprès de Maman Fiat 500 et de ses dix filles, et la vie semble enfin lui sourire dans la gaîté quotidienne de cette maison pas si close que ça, où il rend toutes sortes de services. Mais le maire de Pointe-Noire décide d’une nouvelle intervention énergique contre la prostitution. C’en est trop. Petit Piment perd la tête. De bonnes âmes cherchent à le soigner (médecine, psychanalyse, magie ou sorcellerie), mais l’apparente maladie mentale ne lui fait pas perdre le nord : il a une vengeance à prendre contre celui qui a brisé son destin.

Alain Mabanckou évoque pour nous l’écriture de son dernier roman qui met en scène un enfant congolais orphelin au moment de l’expérience socialiste menée dans le pays au cours des années soixante-dix. Il y a évidemment beaucoup de lui dans ce personnage.

Le romancier franco-congolais Alain Mabanckou publie Petit Piment au Seuil. Il nous en parle.

Votre roman évoque une période précise de l’histoire du Congo. Pensez-vous que le romancier peut faire concurrence avec l’historien ?

ALAIN MABANCKOU Le romancier participe à la grande Histoire. Il essaye parfois de réécrire les faits, voire de les réinventer à travers la fiction. J’ai voulu décrypter le Congo des années soixante-dix comme je l’ai vécu avec l’arrivée du socialisme et du communisme. À travers la vie de ces temps-là, j’ai tenté également de découvrir ce qui aurait pu alors me rendre plus heureux. Le romancier accompagne l’Histoire. Son regard est souvent nostalgique. Cela se traduit par le fait qu’il garde le souvenir des tragédies passées. Avec Petit Piment, j’ai voulu planter le décor, inscrire les tragédies et les idéologies à l’intérieur d’un petit lieu – l’orphelinat –, dans un petit pays – le Congo –, au sein d’une ville côtière – Loanga –, bien connue pour avoir été l’un des principaux lieux de la traite négrière.

Est-ce que le fait de raconter une histoire vue par les yeux d’un enfant permet de garder l’innocence que l’adulte aurait perdue ?

ALAIN MABANCKOU Le regard de l’enfant est intéressant dans la mesure où chacune de ses réflexions est précédée de son innocence, justement. L’adulte raisonne. L’enfant évolue dans l’instinct raisonné. Ce regard-là m’a permis de retrouver la réalité et une perception vraie des choses. Nous perdons beaucoup avec l’âge adulte, mais beaucoup moins si nous parvenons à pérenniser cette sorte de virginité. J’ai plus envie de donner du crédit à une histoire racontée par un garçonnet. Ce n’est pas facile. Dans Petit Piment il y a une juxtaposition de voix. Le narrateur, déjà adulte, tente de remémorer son passé. Il se revoit petit et se raconte. En cela, il narre la chanson de toute une génération.

Ce petit garçon, n’est-ce pas vous ? Quelle est la part de l’imaginaire, du vécu, de ce qui est transmis par la famille ? Est-ce qu’on peut doser cela ?

ALAIN MABANCKOU Il est mal aisé de doser, dans la mesure où lorsqu’on est en phase d’écriture, qu’on a trouvé la voix qui donnera corps à son récit, on est parfois obligé d’emprunter des éléments à sa propre vie. Il importe de ne jamais séparer ce qui relève de la fiction et ce qui tient de la réalité. Tout se confond. L’écrivain doit même se demander quelle est la part de sa propre existence dans le roman qu’il est en train de composer. Pour donner au héros le pouvoir de persuasion, il faut être tous les personnages à la fois, qu’ils soient bons ou mauvais. Dans la plupart de mes livres, il y a des traces de ma biographie. Le tout forme un bloc propice à la création d’un monde.

Peut-on dire que l’orphelin de ce livre est le frère jumeau du Michel de votre roman Demain j’aurai vingt ans  ?

ALAIN MABANCKOU Il y a sans doute des liens à trouver avec le personnage de Michel. C’est dû à la géographie, à l’évocation de certains quartiers qui se ressemblent dans les deux livres, au côté proprement épique de la période du socialisme dit scientifique que je mets en scène. Il y a aussi un Petit Piment dans Demain j’aurai vingt ans, mais ce n’est pas le même. Dans un cas, c’est un fou de naissance, dans l’autre, c’est quelqu’un qui lutte contre une maladie mentale survenue en cours de route. Il y a aussi des liens avec Lumières de Pointe-Noire. L’ensemble forme une sorte de triptyque. Demain j’aurai vingt ans était le livre de l’émerveillement, de la célébration de l’enfance, de la conquête de l’innocence. Lumières de Pointe-Noire brasse la nostalgie de l’adulte qui veut recoller les particules de la cellule familiale. Petit Piment épice l’ensemble de fiction.

On parle ces temps-ci de la soumission progressive de la langue française aux diktats de l’économie. Pensez-vous que l’Afrique, et singulièrement le Congo, ait un rôle à jouer dans la défense, même explicite, de notre langue ?

ALAIN MABANCKOU Ce qu’on appelle les anciennes colonies françaises sont des bastions de la langue française. Il y a peut-être une compétition à mener pour le français en raison de l’impérialisme culturel venu principalement des États-Unis. On sait bien que la puissance économique influe sur les cultures. Dès lors, nous avons peur de voir notre culture s’unifier, s’aseptiser, devenir anglophone jusque dans nos habitudes quotidiennes. L’espoir est permis. La France passe trop de temps à pleurer en se disant que sa langue est en train de mourir au lieu de concentrer son énergie 
à fortifier les bastions où elle est encore parlée, respectée, magnifiée. Il suffit que ce pays accepte qu’il n’est plus le centre de gravité. Nous aurions tout intérêt à soutenir l’enseignement du français aux États-Unis. Il ne s’agit plus seulement aujourd’hui de porter la culture française, mais aussi les cultures francophones. Nous avons un peu trop tendance à croire que la langue française s’est faite sur les bords de la Seine alors qu’elle est plus tumultueuse sur les rives du fleuve Congo ou à Douala. Sa richesse est présente aussi du côté de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, pays qui nous a donné le premier agrégé de grammaire africain, Léopold Sédar Senghor…

Lire la Suite & Plus => L’Humanité.fr