— Par Christian Jean-Étienne, pour le Comité Devoir de Mémoire. —
Victor nous semblait éternel.
La nouvelle est tombée le lundi 26 octobre, comme un véritable coup de massue !
Victor nous laisse une œuvre considérable, imprégnée des héritages amérindiens et caribéens, chargée de l’histoire et de la mémoire de la Martinique.
Plasticien, céramiste, peintre, enseignant et figure majeure de l’art martiniquais, il n’avait de cesse de valoriser et de transmettre, à sa manière, l’histoire de la Martinique, celle du monde amérindien, de l’esclavage, du marronnage, de la colonisation et de la complexité de notre société martiniquaise.
Le Comité Devoir de Mémoire de Martinique perd un ami, un grand frère. Il partageait notre quête identitaire, et nous avions en commun cette volonté de sortir notre histoire de l’oubli et de lutter contre l’amnésie collective.
Chaque fois que nous l’avons sollicité pour participer à l’une de nos actions, il a accepté sans hésiter.
« Ouvrons la rue de la Liberté », en juillet 1998, à Fort-de-France. Pour célébrer le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, nous avons organisé un happening de rue, une nuit de veillée au cours de laquelle les artistes ont apporté leur contribution pour réclamer la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité.
« Opération Trans’îles », le 1er août 2000. La Martinique et Sainte-Lucie ont célébré ensemble la commémoration de l’abolition de l’esclavage à Sainte-Lucie, par visioconférence, depuis le Palais des congrès de Madiana et le marché couvert de Castries.
« Rencontre des deux mondes : Cultures amérindiennes et résurgences culturelles », colloque organisé les 13, 14 et 15 décembre 2002 à l’Atrium, accompagné d’une exposition réalisée par Thierry Létang sur les Amérindiens avant l’arrivée de Christophe Colomb.
Le 13 décembre 2002, à l’occasion du cinq-centième anniversaire de la rencontre entre deux mondes (1502-2002), nous avons frappé « une médaille mémorielle », selon la technique traditionnelle de la presse à balancier.
Cette médaille représentait, sur une face, un guerrier kalinago et, sur l’autre, les profils des quatre peuples qui ont contribué à bâtir notre identité culturelle : le Noir, l’Amérindien, le Blanc et l’Indien.
La création graphique est signée Victor ANICET.
Le brassage des peuples et l’identité culturelle s’inscrivent ici dans une démarche de lutte contre l’oubli de nos histoires et de nos imaginaires longtemps dominés, notamment notre amérindianité, notre africanité et notre indianité.
Cette complicité que nous entretenions avec Victor au sein du Comité illustre la richesse de nos relations et le bonheur de partager un même objectif : sortir notre histoire de l’oubli et la transmettre au plus grand nombre.
Exposition « De Pères… en Repères », présentée à l’espace Camille Darsières en mai 2016, réunissant les œuvres de quatre artistes plasticiens et d’un photographe : Claude CAUQUIL, Mickaël CARRUGE, Victor ANICET, Christophe MERT et Jean-Guy CAUVER.
Chacun avait pour mission d’illustrer, à travers son œuvre, la notion de réparation.
L’objectif était de redonner du sens au présent en revisitant les traditions séculaires, éparses et disloquées par une société de consommation mondialisée et réductrice.
Le profond désir de l’artiste Victor Anicet était de transmettre son savoir et ses idées en utilisant son art sous différentes formes : des adornos, toujours présents dans son œuvre, aux fresques géantes dans lesquelles il fallait savoir repérer le moindre signe, véritable fil conducteur essentiel à la compréhension de l’ensemble.
Il a également réalisé les vitraux de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Saint-Pierre, un chef-d’œuvre monumental, à la hauteur de son talent.
À partir d’un objet familier, le tray de la marchande, ustensile traditionnel mais aussi objet sacré hindou, il en transforme la fonction en le plaçant à la verticale.
Il restitue ainsi les valeurs du passé en faisant de cet objet un véritable réceptacle de symboles : l’Afrique, évoquée par son fond de tissu ; l’Inde et les Amérindiens, représentés par ses rangées d’adornos ; et ce bleu qui te fascinait tant, Victor.
Bleu indigo, bleu de la mémoire des mers profondes où reposent nos héros, bleu du travail de la terre qu’il chérissait, bleu de la misère et de la souffrance humaine.
Une préoccupation l’habitait : transmettre aux jeunes, à tous nos élèves, et pas seulement à ceux du lycée qui porte son nom depuis 2017, le lycée polyvalent Victor-Anicet de Saint-Pierre, spécialisé dans le numérique, le design et les arts appliqués.
Il souhaitait nous apprendre, à travers chacune de ses œuvres et quel que soit le support utilisé, à regarder, à repérer les traces des luttes fondatrices de notre culture, à déchiffrer les signes et les messages de notre histoire qui y figurent.
Il voulait rappeler que l’art est accessible à tous. Au-delà de la représentation de l’espace, des paysages et du monde, l’art est surtout un moyen de s’approprier la création de l’artiste, de la comprendre, de la questionner et, à travers elle, de se réapproprier sa propre histoire.
Ce désir de création artistique, à l’image de la Caraïbe, le pousse à participer, en 1984, à la fondation du groupe Fwomajé, aux côtés d’autres artistes engagés dans la recherche d’une esthétique caribéenne.
Notre Martinique perd un grand Monsieur.
C’est une belle âme qui nous a quittés. Un homme simple, généreux, sensible, attentif aux autres, partageant sans réserve son expérience avec les plus jeunes, et d’une humilité à la mesure de son immense talent.
Son œuvre nous laisse un héritage considérable.
Merci Victor, merci, merci. Lonè épi respé.
Le Comité Devoir de Mémoire de Martinique adresse ses plus sincères condoléances à sa chère épouse Emmanuelle, à ses enfants et à toute sa famille.
Nous leur souhaitons beaucoup de courage pour traverser cette douloureuse épreuve.
Pour le Comité Devoir de Mémoire,
Christian JEAN-ÉTIENNE
Droit à la Mémoire, Droit au Devenir
BP 1196- 97 200 Fort–de–France Photo Antilla


