— Par Jordy Bony (*) & Alexandre Veremme (*) —
Après la mort, les données restent. Le droit, lui, n’a pas encore suivi.
Le corps disparaît, les traces numériques restent. Comptes, photos, données de santé, voix clonées par IA : chaque défunt laisse désormais un héritage immatériel que le droit encadre mal. Le RGPD exclut les données des personnes décédées, l’AI Act ne traite pas leur statut post-mortem, et chaque État européen improvise. Pendant ce temps, cimetières connectés et deadbots se multiplient.
Écrit par The Conversation
En bref
- Un vide juridique européen. Le RGPD exclut les données des personnes décédées et laisse chaque État légiférer. La France a ouvert la voie en 2016 avec la loi pour une République numérique, qui permet de fixer ses volontés numériques post-mortem. D’autres pays n’ont rien prévu, ce qui crée une inégalité entre citoyens européens.
- Un héritage numérique partiellement transmissible. Cryptoactifs, NFT et noms de domaine entrent dans la succession, mais deviennent irrécupérables sans clé privée. Les achats sur Steam, Kindle ou Adobe ne sont que des licences personnelles, qui s’éteignent au décès.
- IA et deadbots, des usages sans garde-fou. En France, le droit à l’image s’éteint à la mort, et seuls les proches peuvent invoquer leur propre préjudice moral. Les voix et gestes synthétisés de toutes pièces par IA restent mal couverts, contrairement à ce que prévoit la Californie avec sa réglementation des “digital replicas”.
Historiquement en Occident, deux pratiques funéraires se sont imposées : l’inhumation et la crémation. Nous savons pourtant, grâce à des travaux d’archéothanatologie (Henri Duday, 2005) que des sociétés néolithiques d’Europe occidentale pratiquaient des gestes funéraires divers, éloignés d’une norme unique. La destination du corps n’a donc cessé d’être réinventée. Expérimentées dans quelques pays, de nouvelles pratiques funéraires apparaissent depuis peu. C’est, par exemple, le cas de l’aquamation, qui consiste à dissoudre le cadavre dans une solution alcaline, ou de la terramation (aussi appelée “humusation”), qui consiste à placer le corps dans des conditions favorisant sa dégradation rapide en humus.
Ces nouvelles approches traduisent une évolution profonde du rapport contemporain à la mort. Les réflexions actuelles témoignent de préoccupations écologiques croissantes et d’une volonté de repenser la destination du corps mort à l’aune d’enjeux environnementaux contemporains. Elles soulèvent de nombreux défis, notamment juridiques. En France, il existe deux propositions de loi sur le sujet, dont l’une vise à supprimer l’obligation d’utiliser un cercueil et à élargir la liberté des funérailles. Mais ces évolutions “écologiques” ne sont donc qu’un versant de la transformation du funéraire, qui subit aussi une pression technologique, en raison notamment du développement du numérique et, récemment, de l’intelligence artificielle (IA).
Les nouvelles technologies transforment le rapport à la mémoire
La majorité des pratiques funéraires partage un même enjeu ancestral : la disparition matérielle du défunt. Cependant, les nouvelles technologies numériques introduisent une rupture marquante : le corps mort disparaît, mais les traces immatérielles laissées par le vivant perdurent. La persistance d’un “double numérique” informel du défunt – se traduisant, par exemple, par l’existence de comptes en ligne, de nombreuses photographies et vidéos, etc. – transforme en effet profondément le rapport à la mémoire des morts.
Ce constat a mené au concept de digital cemetery, ou smart cemetery. Ainsi, poussés par les contraintes sanitaires dues au Covid, certains cimetières ont installé des caméras pour permettre la diffusion en direct de funérailles. D’autres travaux expérimentaux s’intéressent à l’usage de casques de réalité virtuelle (VR) pour répondre à des problèmes de cimetières saturés, comme dans le cas de la chapelle de Saint-Michel, à Macao, et proposent des espaces immersifs pour se recueillir et déposer une fleur virtuelle.

©À Macao, la Chapelle Saint Michel (ou Capela de São Miguel) et son cimetière.
Des entreprises ont aussi investi le secteur en proposant des outils de modélisation, de gestion et de finance destinés aux cimetières. L’une d’elles propose ainsi l’usage d’un drone volant pour modéliser en 3D la carte d’un cimetière, facilitant le repérage des emplacements ou la gestion des monuments.
Autre usage des nouvelles technologies : l’instrumentation des cimetières par des microcapteurs autonomes, enfouis et connectés. Les motivations principales sont l’étude et le contrôle de la qualité environnementale des sols et des nappes phréatiques avoisinantes ou l’optimisation de l’entretien des cimetières.
C’est dans cette perspective que s’inscrivent plusieurs projets de recherche français destinés au développement et à l’expérimentation de “nécrocapteurs”. Au centre Inria de l’Université de Lille, l’équipe projet ZEF participe au développement de ces capteurs pour mesurer la qualité des sols autour de sépultures.
Ces recherches sont coanimées par un consortium de recherche impliquant juristes, biologistes et informaticiens s’intéressant tous au statut du corps mort et à ses traces numériques.


