Venceslas Dehoumon (Bénin) : Le jean recyclé comme manifeste de mode

— Par Rodolf Étienne

À Cotonou, au Bénin, le jean usé n’est pas nécessairement promis à la benne. Il peut devenir veste, sac, chaussure, accessoire ou pièce de collection.

C’est sur cette idée simple — presque évidente une fois qu’on l’a vue à l’œuvre — que le créateur Venceslas Dehoumon construit Hervens Designs, marque béninoise de vêtements et d’accessoires.

La maison revendique une fabrication locale, un travail artisanal exigeant et une volonté très nette : prouver qu’une création conçue et produite au Bénin peut conjuguer identité, modernité et qualité. LinkedIn

L’histoire de Hervens est d’abord celle de deux jeunes Béninois, Berloge Hounkanrin et Venceslas Dehoumon. La marque est née de leur collaboration. Son nom lui-même résulte, selon Africa Fashion Code, d’une combinaison de leurs initiales.

Dès ses débuts, Hervens place le recyclage au cœur de son identité, avec une prédilection pour le jean usagé, transformé en pièces vestimentaires et accessoires. Cette démarche positionne la marque à la fois sur le double terrain de la mode et de la réutilisation de matières textiles.

Du jean oublié à la pièce désirée

La proposition est ipso facto intéressante parce qu’elle renverse une hiérarchie encore très nettement présente dans l’industrie mondiale de la mode. Ici, ce qui est usé, récupéré ou destiné au rebut ne devient pas nécessairement un matériau de second rang. Chez Hervens, il devient au contraire la matière première d’un travail créatif. Chaussures en denim recyclé, sacs, pochettes, chemises, shorts, pantalons : lorsque Hervens ouvre en mai 2021 son concept store à Cotonou, dans le quartier de Joncquet, la marque expose déjà un univers suffisamment cohérent pour faire du recyclage une signature visuelle plutôt qu’un simple argument environnemental. Cette orientation était déjà identifiable en 2020. Une série consacrée au « Consommons local », reprise par le ministère béninois de l’Industrie et du Commerce, présentait Hervens Designs comme une marque éthique faisant de la promotion du recyclage l’un de ses principaux marqueurs.

Venceslas Dehoumon, de l’informatique au design

Le parcours de Venceslas Dehoumon illustre aussi une réalité fréquente dans les nouvelles industries créatives africaines : la création ne suit pas toujours une trajectoire académique toute tracée. Venceslas Dehoumon est diplômé en informatique de gestion, mais la mode et le design finissent par prendre le pas sur le reste. Des publications consacrées aux designers africains ont depuis identifié son travail autour du denim recyclé comme l’un des traits distinctifs de la marque. Hervens ne produit plus seulement quelques accessoires expérimentaux : l’entreprise développe un univers complet, avec vêtements, accessoires et nouvelles collections. La reconnaissance s’est construite progressivement. Dès 2019, Hervens participe notamment à la Bénin Fashion Week, où la marque figure parmi les créateurs béninois présents. Victory Arts

« Créer au Bénin, produire au Bénin »

En 2026, le discours de la maison a évolué. Le recyclage demeure dans son histoire et son ADN, mais Hervens insiste de plus en plus sur une autre bataille : celle du savoir-faire local. La marque explique aujourd’hui vouloir « créer au Bénin, produire au Bénin » et montrer que l’artisanat local peut être raffiné, précis et exigeant. Les publications récentes de Hervens mettent en avant les ateliers, la coupe, les machines, les finitions et toutes les étapes généralement invisibles derrière le vêtement achevé. Venceslas Dehoumon décrit lui-même une activité dans laquelle il passe une grande partie de son temps à la production, vérifiant finitions et qualité. Hervens ne cherche plus seulement à vendre une esthétique, mais à construire une marque structurée autour de la fabrication. La collection AURA, lancée en précommande en avril 2026, illustre cette évolution. La marque la présente comme une pièce sobre, durable, volontairement produite en quantité limitée, dans une logique davantage tournée vers la maîtrise du produit que vers la multiplication rapide des volumes.

De l’upcycling au « Made in Benin »

Le développement de Hervens Designs s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large. Dans plusieurs pays africains, de jeunes marques tentent aujourd’hui de déplacer le centre de gravité de la mode : ne plus seulement dessiner en Afrique pour produire ailleurs, mais concevoir, transformer et fabriquer sur place. C’est précisément dans cette direction que Hervens Designs semble aujourd’hui vouloir aller. En septembre 2026, Africa Design School a ainsi associé ses étudiants à Hervens Designs pour un workshop consacré à la création de chaussures 100 % Made in Benin. L’exercice avait une ambition clairement annoncée : réfléchir aux modes de production locaux, transformer les matières premières sur le territoire national et participer à une autre perception internationale des industries créatives africaines. Ce déplacement est important. L’enjeu n’est plus seulement esthétique. Il devient industriel, économique et même culturel.

Créer localement signifie préserver et développer des compétences. Transformer localement signifie conserver davantage de valeur sur le territoire. Produire localement signifie également construire des emplois, des métiers, des ateliers et des chaînes de compétences capables de durer.

Une mode africaine qui ne demande plus la permission

Il y a quelque chose de très contemporain dans le parcours de Hervens Designs. La marque ne cherche pas nécessairement à reproduire les codes traditionnels que l’on associe immédiatement à la « mode africaine ». Son identité passe aussi par le jean, le minimalisme, le vêtement urbain, la coupe contemporaine et la récupération. L’Afrique n’a pas besoin de produire uniquement ce que le regard extérieur identifie immédiatement comme « africain » pour affirmer son identité créative. Une veste en denim conçue à Cotonou, découpée et assemblée dans un atelier béninois, peut être tout aussi profondément inscrite dans son territoire qu’un vêtement utilisant des motifs patrimoniaux.

L’identité se trouve également dans la manière de produire, dans les mains qui fabriquent, dans les circuits économiques mobilisés et dans le choix de conserver la valeur sur place.

Hervens raconte ainsi autre chose qu’une simple histoire de vêtements. La marque raconte une Afrique urbaine qui recycle, dessine, expérimente, entreprend, transforme et produit. Une Afrique qui ne veut plus seulement être un marché pour les créations venues d’ailleurs mais devenir l’un des lieux où se définissent les formes contemporaines du vêtement.

Faire du Made in Benin non pas une mention d’origine, mais une signature.

Sources et références

Hervens Designs — présentation officielle et publications récentes de la marque sur le Made in Benin, l’artisanat, la production locale et AURA. LinkedIn

Africa Fashion Code — « Hervens Design a désormais une adresse physique », 1er juin 2021 ; historique de la marque, Berloge Hounkanrin et Venceslas Dehoumon, recyclage du denim et ouverture du concept store de Cotonou. Africa Fashion Code

Ministère de l’Industrie et du Commerce du Bénin — archives 2020 du Mois du Consommons Local, incluant un reportage consacré à Hervens Designs. Ministère de l’Industrie

Africa Design School — workshop Africa Design School × Hervens Design, septembre 2026, consacré à la conception de chaussures Made in Benin et à la transformation locale. School and College Listings

Victory Arts — retour sur la Bénin Fashion Week 2019, avec participation de Hervens. Victory Arts

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