– par Rodolf Etienne
Il suffit de quelques mesures pour saisir que Connie Han n’envisage pas le piano comme un meuble délicat installé au milieu d’un trio de jazz.
Héritière de McCoy Tyner et de Kenny Kirkland, la pianiste américaine Connie Han refuse de choisir entre tradition et affirmation de soi.
Avec Secrets of Inanna, elle est même allée chercher dans la mythologie sumérienne une figure féminine vieille de plusieurs millénaires.
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Chez Connie Han, l’instrument frappe, répond, provoque, soutient, accélère. Le rythme n’accompagne pas son jeu. Il semble en constituer l’ossature. Cela n’a rien d’accidentel.
À 14 ans, Connie Han intègre la Los Angeles County High School for the Arts, d’abord en piano classique et chant avant de basculer vers le jazz.
Parmi les pianistes qu’elle revendique figurent McCoy Tyner, Kenny Kirkland, Mulgrew Miller, Hank Jones, Chick Corea et Wynton Kelly. Elle raconte d’ailleurs avoir développé une part essentielle de son langage auprès du batteur Bill Wysaske, son mentor à la Los Angeles County High School for the Arts.
Née à Los Angeles dans une famille de musiciens professionnels chinois, Connie Han commence le piano avec sa mère dès l’enfance.
La musique chinoise traditionnelle et classique appartient à son environnement familial.
Le jazz lui ouvre ensuite un autre espace, celui de l’improvisation.
Elle résume encore sa discipline par trois verbes : pratiquer, écouter, transcrire. Ce qui devient intéressant, c’est qu’elle ne semble nullement vivre cet héritage comme une obligation dont il faudrait s’émanciper pour devenir « moderne ». Elle se définit plutôt comme traditionaliste, au sens où l’on ne saurait selon elle jouer véritablement moderne sans connaître profondément les racines du jazz. Elle peut ainsi étudier la sophistication de Hank Jones, l’énergie rythmique de Kenny Kirkland ou la puissance percussive de McCoy Tyner et chercher, à partir de ces filiations, son propre langage. Après The Richard Rodgers Songbook, elle se fait particulièrement remarquer avec Crime Zone en 2018, puis Iron Starlet en 2020.
Une pianiste – une déesse
Mais c’est Secrets of Inanna, paru en 2022 chez Mack Avenue Records, qui nous offre la piste la plus inattendue. Connie Han va chercher son personnage à plusieurs millénaires de distance. Inanna, grande divinité de la Mésopotamie ancienne, est associée notamment à l’amour et à la guerre.
L’album s’inspire particulièrement du récit de la descente d’Inanna dans le monde souterrain : dépouillement, épreuve, mort symbolique, transformation et retour. Connie Han explique trouver dans les mythes une sagesse susceptible de nourrir son existence d’artiste aussi bien que son existence personnelle. Et c’est précisément là que son travail dépasse pour nous la seule question pianistique.
Connie Han revendique également le droit pour une musicienne d’assumer son apparence, son excentricité ou sa flamboyance dès lors que sa légitimité musicale repose sur son travail et ses capacités.
Une jeune femme américaine d’origine chinoise choisit le jazz, musique profondément enracinée dans l’expérience afro-américaine, revendique pour maîtres plusieurs grandes figures noires américaines du piano, puis va chercher dans la Mésopotamie antique une femme-divinité dont elle fait le véhicule d’une réflexion contemporaine sur la puissance, la féminité et la transformation. Chez la pianiste, la puissance n’efface jamais l’élégance. Et l’élégance ne signifie nullement la docilité.
Alfred McCoy Tyner : Alfred McCoy Tyner est un pianiste et compositeur de jazz américain né le 11 décembre 1938 à Philadelphie en Pennsylvanie et mort le 6 mars 2020 à Bergenfield dans le New Jersey. Kenny Kirkland : Kenny Kirkland, de son nom complet Kenneth David Kirkland, était un claviériste de jazz né à Brooklyn New York, le 28 septembre 1955 et décédé le 12 novembre 1998. Il est surtout connu pour avoir joué avec Sting.
Sources et références
- Calendrier officiel des concerts de Connie Han
- Connie Han — site officiel — biographie, actualité, presse et présentation de son univers artistique. Le site reprend notamment ses entretiens et les principales critiques consacrées à son travail.
- DownBeat — « Connie Han: The Jazz Warrior-Goddess » — entretien approfondi de Gary Fukushima, novembre 2022. Inanna, féminité, ambition, image de l’artiste, enseignement du jazz, rapport à Bill Wysaske et conception de la création.
- JazzTimes — « Prima Materia », Connie Han — présentation de Secrets of Inanna et explication par Connie Han elle-même de l’univers mythologique de l’album. Elle y décrit Inanna comme une figure complexe associant féminité, pouvoir, ambition et guerre.
- All About Jazz — Secrets of Inanna — fiche détaillée de l’album, liste des douze compositions et personnel : Connie Han, Bill Wysaske, John Patitucci, Rich Perry et Katisse Buckingham. On y retrouve notamment « Gilgamesh and the Celestial Bull », qui rend notre rapprochement avec l’univers de Gilgamesh particulièrement pertinent.
- Bandcamp — Iron Starlet — crédits complets et présentation de l’album de 2020, avec Ivan Taylor, Bill Wysaske, Walter Smith III et Jeremy Pelt. La présentation souligne également la filiation revendiquée avec McCoy Tyner, Hank Jones et Kenny Kirkland.
- AllMusic — Connie Han — biographie musicale et discographie ; utile pour replacer son travail entre jazz contemporain, mainstream et post-bop.
- Connie Han sur Spotify — Crime Zone (2018), Iron Starlet (2020), Secrets of Inanna (2022) et The Richard Rodgers Songbook (2015).

