— RS n° 461 du lundi 24 août 2026 —
Dans un communiqué célébrant le centième anniversaire de la naissance de Fidel Castro, Jean-Pierre Étilé, au nom du PKLS écrit : « nous partageons la fierté du peuple cubain d’avoir pu faire une révolution conduite par le parti communiste… ».
Il nous semble important d’apporter quelques précisions sur le PCC et la révolution cubaine, non par simple souci historique, mais parce que cette expérience permet de réfléchir, de façon utile pour nous-mêmes, sur la complexité des processus révolutionnaires, et donc sur les efforts nécessaires afin de les mener à bien.
Il existe une conception linéaire, officielle, orthodoxe, de la révolution en tradition soviétique. Dans cette vulgate, le parti communiste, avant-garde naturelle du prolétariat, conduit la révolution. C’est son devoir et en quelque sorte un droit qui lui serait reconnu par « l’Histoire ». En fait, la vie est toujours plus riche et plus complexe que les schémas de ce type. Même le parti Bolchevik, une manière de modèle en matière de révolution, s’il a conduit la révolution, c’est aussi parfois en se laissant conduire par elle, ce qui ne fut jamais sans contradictions, déchirements, rectifications et nouvelles erreurs.
En ce qui concerne Cuba, les choses sont bien plus complexes que ne le laisse supposer la phrase lisse, classique et sans bavure venant du PKLS : le parti communiste a conduit la révolution dont le peuple est légitimement fier. Pour bien saisir le caractère inapproprié de ce raccourci, une analyse historique s’avère nécessaire.
Le communisme à Cuba a connu des heures glorieuses. En 1925, c’est la naissance du Parti Communiste de Cuba (PCC). Parmi les membres fondateurs, on trouvait l’héroïque Julio Antonio Mella, (1903-1929) assassiné quatre ans plus tard. Les premières luttes virent l’émergence de véritables soviets d’ouvriers agricoles dans les campagnes cubaines. La répression par l’oligarchie régnante fut brutale. Notons au passage que l’adhésion de Antonio Mella aux idées de Trotski n’a pas empêché Fidel Castro et la révolution cubaine de glorifier son courage, sa lucidité, sa contribution fugace, mais majeure à l’héritage révolutionnaire du prolétariat cubain et sud-américain en général.
En 1944, une nouvelle phase du communisme cubain commença sous l’égide du Parti Socialiste Populaire (PSP). Il est le nouveau parti communiste de Cuba, reconnu par Moscou, et donc par tout le mouvement communiste international. Il a eu ses mérites, mais aussi des compromissions peu glorieuses avec le pouvoir. Lorsque Fidel Castro s’est jeté corps et âme dans la lutte armée révolutionnaire contre la dictature de Batista, ce ne fut pas au nom du communisme, mais de la démocratie, de la justice, de la souveraineté de Cuba. L’assaut contre la caserne de la Moncada le 26 juillet 1953, dont nous venons de célébrer l’anniversaire par une manifestation unitaire de solidarité avec Cuba face à l’impérialisme criminel des USA, s’est terminée dans un bain de sang, mais a donné naissance au Mouvement du 26 juillet (M26-7), principale force dans la lutte victorieuse pour le renversement de la dictature en début janvier 1959.
Dans un premier temps, le PSP dénonça les castristes comme des « aventuristes petits-bourgeois faisant le jeu de l’ennemi ». Progressivement, Raul Castro, déjà membre des jeunesses communistes, ainsi que Che Guevara, parviennent à rapprocher les communistes d’une guérilla dont la victoire semble de plus en plus probable.
Après le renversement de Batista, l’aile marchante de la transformation politique et sociale était clairement le M26-7 qui eut l’intelligence de s’allier au PSP et au Directoire Révolutionnaire. Ces trois organisations se déclarèrent en 1961 « Organisations Révolutionnaires Intégrées » (ORI) placées sous la direction de Anibal Escalante, puis fondent en 1962 le Parti Unifié de la Révolution Socialiste, qui reprend l’ancienne étiquette de Parti Communiste Cubain (PCC) en octobre 1965.
Ce processus qui s’étala sur six années n’eut rien d’un long fleuve tranquille. Même après le triomphe de 1959, les communistes officiels cubains, suivant les orientations du PC de l’URSS, n’allaient pas dans le sens de la transcroissance socialiste de la révolution qui, l’agressivité des USA aidant, finalement s’imposa. De fait, à deux occasions, les tensions entre castristes et communistes prosoviétiques atteindront des sommets dramatiques et largement médiatisés.
Par ordre d’importance, le principal évènement dont le déroulement fait vaciller le monde, c’est la crise dite « des fusées », de façon très réductrice d’ailleurs. Elle suscita l’intérêt de la planète entière pendant treize jours, du 14 au 28 octobre 1962.
En résumé, sachons qu’à la demande de l’Union soviétique, le gouvernement cubain accepte de participer à l’opération dénommée Anadyr, consistant à installer sur son territoire un très important arsenal militaire polyvalent. Il s’agissait pour le Kremlin de répondre à la menace que représentaient les missiles balistiques nucléaires PGM-19 Jupiter basés par les USA à la frontière turque en 1961 ; ceux-ci étant capables d’atteindre plusieurs grandes agglomérations d’Ukraine et de Georgie, et même Moscou.
Mais bien que cette opération concernât également quatre sous-marins, des destroyers et autres navires de guerre, une flottille d’avions de chasse, des engins blindés mobiles, et même plus de cinquante mille « instructeurs », l’attention se focalisa surtout sur la présence à cent-cinquante kms des rivages étasuniens, de missiles balistiques nucléaires d’une puissance de trois mégatonnes de TNT, donc à peu près deux cent vingt-cinq fois supérieure à celle de la bombe d’Hiroshima.
En dépit de la discrétion voulue par le Kremlin – contrairement à Castro – le président John Kennedy, alerté par les services de renseignement avec preuves photographiques à l’appui, s’engagea avec le premier secrétaire Nikita Khrouchtchev dans un bras de fer si tendu que la probabilité d’un conflit thermonucléaire planétaire atteignit un niveau d’alerte jamais égalé.
Finalement, la raison l’emporta de justesse, puisque malgré l’interception d’un avion espion Lockheed U-2 des USA par deux redoutables missiles V-75 tirés d’une base cubaine et provoquant la mort du pilote, un accord secret fut signé par les deux superpuissances. Il engage l’URSS à déménager de l’île rampes de lancement et missiles, tandis qu’en contrepartie, les USA promettent de renoncer à toute agression contre Cuba, ainsi qu’à supprimer tous les missiles Jupiter PGM-19 présents le long de la frontière littorale turque. C’est de ce compromis que date aussi l’installation du téléphone rouge reliant directement la Maison blanche et le Kremlin.
L’annulation de l’opération Anadyr ne suscita jamais l’adhésion d’un Fidel Castro demeuré hostile jusqu’au bout à cette capitulation face à l’impérialisme. Les relations entre les deux pays frères s’en ressentirent pendant une décennie, pour redevenir plus sereines par la force des choses. Il était devenu évident que les deux protagonistes se contentaient désormais de l’équilibre des forces, n’étant nullement disposées à déclencher un feu nucléaire offensif aux conséquences imprédictibles, mais assurément catastrophiques pour l’humanité.
L’autre crise, sans grandes ramifications sur le plan international, est connue sous le nom d’affaire Escalante. Son premier acte survient quelques mois avant la précédente, en mars 1962. À la suite des résultats économiques globalement décevants crûment dénoncés par le Che, Anibal Escalante (1909-1977), membre fondateur du PSP et dirigeant des Organisations Révolutionnaires Intégrées (ORI), est accusé par Fidel d’avoir provoqué de graves désordres organisationnels en plaçant les cadres prosoviétiques aux postes clés du parti et de l’État, évinçant du même coup les postulants castristes. Fidel dénonça sévèrement le « sectarisme », le « culte de la personnalité » et le « révisionnisme » d’Escalante, générateurs de parasitisme et d’inefficacité.
Mais pour faire bonne mesure, il présenta tout de même l’autocritique pernicieuse de la direction collective ayant fait preuve d’une excessive naïveté en déléguant trop de pouvoirs au secrétaire Escalante. Désavoué par La Pravda qui soutient le « Commandante », celui-ci est expulsé vers la Tchécoslovaquie d’où il gagne ensuite Moscou. Observons que c’est à la faveur de ce climat propice à la détente, que le premier secrétaire Nikita Khrouchtchev tentera de ressouder les liens de confiance avec le Lider Maximo, en lui proposant le rôle clé évoqué précédemment dans la confrontation avec son fielleux voisin.
Toutefois, en février 1968, l’affaire Escalante rebondit en prenant d’emblée une tournure plus radicale et une ampleur inédite. En effet, revenu entre-temps à Cuba, Anibal Escalante est arrêté avec près d’une quarantaine de coaccusés, tous incarcérés à l’inquiétante forteresse San Carlos de la Cabaña, à l’entrée du port de la Havane. Il est accusé d’avoir créé une « microfracción » en étroite connivence avec une puissance étrangère, ainsi que d’avoir voulu « soviétiser » la révolution cubaine. Il se serait de surcroît rendu coupable de trahison en communiquant des documents secrets du comité central à une puissance étrangère.
Le procès en cour martiale se solda par la condamnation de trente-cinq fractionnistes, trois autres s’étant suicidés entre-temps. Des peines allant de deux ans d’assignation à résidence, à quinze années de détention pour le meneur Escalante furent prononcées, cependant que la gravité des charges retenues laissait augurer bien pire. Suivant un rituel bien établi, tous les condamnés avaient au demeurant reconnu leur culpabilité et accepté d’avance les décisions de la Cour qui sera d’ailleurs humblement remerciée pour sa mansuétude. L’épilogue intervient quelques années plus tard, lorsque le renforcement des liens avec l’URSS autour de 1975 aboutit à une remise de peine pour tous, et à la réhabilitation d’Anibal Escalante dont le décès survient peu après, le 15 août 1977.
On peut conclure que le PCC qui voit le jour en 1965, au terme de six années de construction tâtonnante de l’État socialiste, n’est ni celui fondé en 1925 – où se rencontrèrent Francisco Calderio dit Blas Roca (1908-1987), et Anibal Escalante – trois ans après la disparition prématurée d’Antonio Mella, ni le PSP lui ayant succédé en 1944, ni non plus le simple résultat d’une croissance linéaire du mouvement fidéliste. On ne saurait donc lui attribuer rétroactivement le mérite exclusif du succès de la révolution de 1959.
Ajoutons que le processus de sa création est jalonné de débats, de confrontations, de péripéties politiques, de conflits de leadership, incluant tant la répression pure et simple à Cuba, que les soubresauts à l’échelle du mouvement communiste international. Mais le clivage dominant reste celui opposant anciens communistes prosoviétiques issus du PSP, et nouveaux fidélistes soudés autour du noyau M26-7.
Des répliques moins retentissantes, mais toujours de la même essence, se succèdent jusqu’en fin des années soixante : procès pour trahison de Marcos Rodriguez Alfonso dit Marquito (1935-1964), fusillé en juillet 1964 pour trahison ; arrestation et assignation à résidence à vie à l’encontre du vice-ministre des armées Joaquim Ordoqui Mesa (1901-1973) et de son épouse Edith Garcia Buchaca (1916-2015), militante du PCC et co-fondatrice de la Fédération démocratique des femmes cubaines, pour avoir protégé Marquito ; condamnation à vingt-cinq ans de détention des ex-commandants Rolando Cubela Secades (1932-2022) et Ramon Guin Diaz (1933-), pour complot fomenté avec la CIA en vue de l’assassinat de Fidel Castro ; mise à l’écart du vice-ministre de la défense, le commandant Efigenio Almeijeieras Delgado (1931-2020) exclu du PCC en 1966 pour « infractions morales », qui voit son nom supprimé de la liste des héros de Moncada. Il est par la suite réhabilité, promu général de division, et reçoit le titre honorifique de Héros de la République de Cuba en 2001 et enfin un hommage national lors de ses obsèques en 2020.
La stupéfiante « Affaire Ochoa » en juillet 1989, confirme s’il en est besoin le caractère parfois chaotique, imprévisible et opaque, de l’histoire vivante à Cuba comme ailleurs. S’étalant sur un mois, elle est retransmise à la télévision, et l’on y voit l’hallucinant défilé de quarante-sept généraux se livrant à une glaçante représentation : ils réclament tous, l’un après l’autre, la peine capitale pour leur homologue Arnaldo Ochoa (1930-1989) coupable de corruption et de trafic de drogue, après avoir affirmé leur amitié et leur admiration pour ses exceptionnelles qualités militaires et humaines. À son tour, le Héros de la révolution reconnaît ses fautes impardonnables et son entière culpabilité. Il approuve « avec dignité » dit-il, le jugement de la Cour qui le condamne à mort. Il sera déchu de tous ses grades et décorations, puis fusillé trois jours plus tard à la Havane.
Le capitaine Jorge Martinez Valdés, le major Amado Padron Trujillo, et le colonel Antonio de la Guardia (1939-1989), tomberont avec lui pour les mêmes raisons. Le jumeau de ce dernier, Patricio de la Guardia (1939-), connaîtra trente années de détention pour non-dénonciation de son frère et sera libéré en 2019. Le ministre de l’intérieur José Abrantes (1931-1991) sera ensuite arrêté et condamné à vingt ans d’emprisonnement pour corruption, négligence, détournement de fonds publics, et mourra en janvier 1991.
Ces évènements donnèrent lieu à diverses interprétations plus ou moins crédibles, mais accompagnèrent assurément les signes précurseurs d’un séisme géopolitique entrainant la désintégration du bloc de l’Est dans les conditions les plus inattendues.
Les leçons à en tirer pour nous-mêmes sont particulièrement importantes. Dans un pays comme le nôtre, marqué par un émiettement politique extrême du mouvement anticolonialiste, et même anticapitaliste, il est irréaliste voire illusoire de concevoir un quelconque mouvement se réclamant comme le seul, le vrai, le dépositaire attitré de l’espérance révolutionnaire.
Le chakbêtaféisme est une impasse, la crispation face à tout débat, le refus de toute perspective de recompositions politiques (avec des scissions, mais aussi des rapprochements, des expérimentations, des fusions…), la culture du raché-coupé entre détenteurs, officiels ou pas, de la vérité communiste, ferment la route à l’inventivité dont Fidel et les autres ont su faire preuve.
N’est-ce-pas leur rendre hommage que de s’approprier des leçons de leur histoire ? Certes, aujourd’hui où la survie de Cuba révolutionnaire est en jeu, la priorité des priorités reste la solidarité, la mobilisation mondiale contre la brute impérialiste. Cela n’empêche en rien le débat sur le présent, le futur, le passé, qui ne cessent de s’éclairer l’un l’autre.
Fort-de-France le 24/08/2026
Philippe Pierre-Charles
Max Rustal
