— Par Rodolf Étienne —
La Martinique vient d’ouvrir une nouvelle phase de son évolution institutionnelle. Dans le même temps, son système de transport public traverse une crise structurelle reconnue par ses propres responsables. La question n’est pas de savoir si l’autonomie est souhaitable ou non, mais si l’augmentation des pouvoirs territoriaux s’accompagnera d’une exigence équivalente de gouvernance, de transparence et de résultats.
« Plus de pouvoir sans davantage de responsabilité ne produit pas davantage d’autonomie. Il produit seulement davantage de pouvoir. »
Bien sûr. Voici le corps à coller juste après l’exergue, sans reprendre le titre, le chapô ni la signature.
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LE BUS COMME TEST
Il faut commencer par être exact : ce n’est pas la Collectivité territoriale de Martinique qui exploite directement les bus. L’autorité organisatrice est Martinique Transport.
Mais il serait tout aussi inexact de présenter la CTM comme un acteur extérieur au système. Le conseil d’administration de Martinique Transport compte quatorze élus, dont huit représentants de la CTM. La Collectivité est donc majoritaire dans cette gouvernance politique.
Autrement dit, la CTM n’est pas au bord de la route en train d’observer un système qui lui serait étranger.
Elle participe directement à sa gouvernance.
Et lorsque ce système entre en crise, c’est précisément le président du Conseil exécutif de la CTM qui reprend l’initiative politique.
Une première réunion consacrée au transport s’est tenue le 10 juillet à la CTM. Une autre a eu lieu le 23 juillet à CAP Nord, réunissant notamment CTM, Martinique Transport et les trois EPCI.
Lors de cette rencontre, Serge Letchimy a lui-même décrit un modèle profondément déséquilibré : environ 230 millions d’euros de dépenses, dont quelque 160 millions de fonctionnement, pour seulement 11 millions d’euros de recettes commerciales.
Le constat est considérable.
Quelques jours plus tard, la crise cessait d’être seulement comptable. Le 29 juillet, la desserte des douze communes du Sud était totalement interrompue. Le sujet s’imposait dès le lendemain à l’Assemblée de Martinique.
Nous ne sommes donc plus devant un simple incident d’exploitation.
Nous sommes devant une interrogation sur le fonctionnement même du système.
Une resposabilité politique
C’est ici que le débat sur l’autonomie prend une dimension particulièrement intéressante.
Nous discutons aujourd’hui d’une Martinique appelée à disposer de davantage de capacité normative alors que l’un de ses principaux services publics territorialisés connaît simultanément une crise suffisamment importante pour nécessiter une intervention politique au plus haut niveau.
Cela ne signifie évidemment pas que les difficultés du transport invalident à elles seules le projet d’évolution institutionnelle.
Mais cela nous autorise à poser une question beaucoup plus exigeante :
Quelles garanties de gouvernance doivent accompagner toute extension des pouvoirs territoriaux ?
La responsabilité opérationnelle et la responsabilité politique ne se confondent pas. Mais la seconde est impossible à évacuer.
L’autonomie ne peut pas seulement être définie par ce que l’État accepterait de transférer.
Elle doit également être évaluée à l’aune de ce que le territoire est capable d’organiser.
L’autonomie,
c’est prévoir.
C’est financer.
C’est contractualiser.
C’est contrôler.
C’est évaluer.
C’est corriger.
Et surtout, c’est rendre des comptes.
Les délibérations adoptées par Martinique Transport en 2026 montrent d’ailleurs une activité institutionnelle importante : débat d’orientation budgétaire, budget primitif, dotation à la Régie des transports, Plan de mobilité, gouvernance, compte administratif, décisions modificatives ou encore tarification du réseau SudLib.
Le problème n’est donc pas l’absence d’institutions.
Le problème n’est pas davantage l’absence de décisions.
La question est celle de leur efficacité concrète.
Plus de pouvoir , plus de contrôle
Une autonomie supplémentaire ne corrigera pas mécaniquement un modèle économique déficitaire.
Elle ne remplacera pas un contrôle budgétaire efficace.
Elle ne simplifiera pas automatiquement une gouvernance répartie entre CTM, EPCI, Martinique Transport, régie et opérateurs.
Elle ne transformera pas à elle seule des contrats fragiles en contrats efficaces.
Plus de compétences peuvent être nécessaires.
Mais plus de compétences ne valent que si la capacité à les exercer progresse au même rythme.
C’est précisément cette exigence qui devrait accompagner le discours institutionnel actuel.
Il ne s’agit surtout pas d’affirmer que « la Martinique n’est pas capable ».
Ce serait une conclusion aussi facile qu’absurde.
Il s’agit de défendre exactement le principe inverse :
si nous revendiquons davantage de responsabilités pour la Martinique, alors nous devons exiger davantage de responsabilité de ceux qui gouvernent la Martinique.
C’est ici que la question de la confiance apparaît.
Elle ne peut être réglée par les slogans.
Elle doit être évaluée sur des éléments concrets.
Quels résultats ?
Quels audits ?
Quels indicateurs de performance ?
Quels coûts ?
Quelle qualité de service ?
Quelle transparence sur les contrats ?
Quels objectifs à un an, trois ans et cinq ans ?
Et surtout : qui répond politiquement lorsque ces objectifs ne sont pas atteints ?
L’autonomie institutionnelle d’un territoire ne saurait devenir l’autonomie de son exécutif.
Elle appartient à une population.
Elle doit donc nécessairement s’accompagner de contre-pouvoirs, de mécanismes de contrôle, de transparence et d’évaluation.
Plus de pouvoir doit signifier plus de contrôle sur le pouvoir.
La confiance en question
Voilà finalement la question que cette crise nous oblige à poser.
Le peuple martiniquais peut-il encore faire confiance à l’équipe actuellement aux responsabilités ?
Une démocratie ne devrait jamais demander à ses citoyens d’accorder une confiance aveugle à ceux qui les gouvernent.
La confiance politique se mérite.
Elle se construit.
Et lorsqu’elle est fragilisée, elle se reconquiert.
Par les résultats.
Par la transparence.
Par la publication des audits.
Par la clarté des comptes.
Par la continuité du service public.
Par l’identification précise des responsabilités.
Et par la capacité des responsables politiques à reconnaître ce qui ne fonctionne pas et à démontrer qu’ils sont capables de le corriger.
Après plusieurs années de mandat, il devient légitime de demander non seulement ce qui a été entrepris, mais ce qui fonctionne réellement.
C’est précisément parce que l’évolution institutionnelle de la Martinique constitue une question majeure que nous devons être particulièrement exigeants avec ceux qui prétendent la conduire.
L’autonomie de la Martinique ne saurait constituer un blanc-seing donné à une majorité territoriale, quelle qu’elle soit.
Une majorité passe.
Un exécutif passe.
Un président passe.
La Martinique demeure.
Et si davantage de pouvoirs doivent demain être exercés en son nom, les institutions qui les exerceront devront être plus contrôlées, plus transparentes et davantage comptables de leurs résultats.
La véritable question n’est donc peut-être pas seulement :
« La Martinique est-elle prête pour davantage d’autonomie ? »
Elle est également :
« Sommes-nous prêts à exiger de nos propres institutions le même niveau de responsabilité que celui que nous réclamons de l’État ? »
Si la réponse est oui, alors le débat sur l’autonomie gagnera considérablement en maturité.
Parce qu’il ne portera plus seulement sur ce que nous voulons obtenir de Paris.
Il portera aussi sur ce que nous exigeons de ceux qui exerceront ces pouvoirs ici.
Et c’est peut-être là que commence réellement l’autonomie : non pas lorsque nous obtenons davantage de pouvoir, mais lorsque nous acceptons collectivement d’en demander des comptes..
