L’atelier, le vélo, et l’aveuglement de la machine administrative 

— Par Les Vélos Marins Martinique

Bien sûr que nous aimons les images d’ateliers pleines de choses positives et souriantes. Et de fait, elles reflètent la fertilité et la dynamique des ateliers participatifs vélo, ça donne envie, ça motive les bénévoles, ça rassure les financeurs… Mais, que se passe t’il quand la communication ne montre que ce côté lumineux ?

En observant régulièrement les sites internet et les réseaux sociaux de nombreux ateliers en métropole, nous avons remarqué que leurs difficultés sont très rarement évoquées. Pourtant, lorsque nous échangeons directement dans l’intimité avec leurs responsables ou leurs bénévoles, nous découvrons plus ou moins les mêmes problèmes que ceux que nous rencontrons ici. Pourquoi un tel écart entre les récits publics et ce qu’ils vivent ?

C’est un cercle vicieux, plus on montre une image lisse et maîtrisée de nos ateliers, moins nos partenaires ont l’occasion de développer une vraie sensibilité à ce qu’on vit réellement sur le terrain, et moins ils sont sensibles à cette réalité, plus on se sent obligés de se rendre « lisibles » dans leur langage, celui des chiffres et des réussites bien visibles et affichées. C’est aussi ce qui explique la pathétique manie des associations à pratiquer à outrance l’événementiel, le spectacle: on finit par se caricaturer soi-même pour exister à leurs yeux, au lieu de simplement dire ce qui se passe vraiment.

2025 Nous sommes obligés de jeter notre matière première

Pour les acteurs de terrain des ateliers participatifs, je peux le dire sans me tromper, la réalité est tout autre: une réalité faite d’infrastructures insuffisantes, d’arbitrages politiques contraires, d’épuisement des bénévoles, d’incompréhensions institutionnelles. En fait, la liste est longue. Ceux qui sont acteurs et responsables de ces initiatives le savent très bien. Il y a donc un problème, quand ces difficultés disparaissent des récits publics, que reste-t-il du réel ?

Pour nous, notre expérience en Martinique, avec Les Vélos Marin Martinique, nous a poussés à dire ce qu’on vivait vraiment sur notre blog, la situation était devenue trop difficile pour continuer à paraître. Mais je comprend que ce soit une stratégie de survie pour garder les partenaires et rassurer. Sauf que cela rend invisibles les freins qui nous empêchent collectivement d’avancer. En ne montrant que les réussites,

on ne parle plus de rapports de force, de blocages institutionnels ou de manque de moyens. On finit par donner aux financeurs et aux élus l’image d’un secteur qui « se débrouille très bien tout seul », alors qu’ on souffre.

C’est une forme de dépolitisation, on nettoie le réel pour le rendre acceptable, alors que c’est précisément ce réel brut, avec ses échecs, qui devrait être, au moins, dit. Sans jugement, simplement.

Construire des fondations saines

À force de ne produire qu’un récit qui oublie sciemment les difficultés, on prive les citoyens, les élus et les futurs bénévoles d’informations essentielles sur ce qu’est vraiment la politique locale. Pire : ça rend impossible l’obtention des changements structurels dont on a besoin. Si tout semble aller bien, pourquoi les décideurs feraient-ils autrement ? Une question se pose : pourquoi cette attitude ? Quelles croyances, quelle vision du monde, nous font dire que tout va bien, alors que non ? Même les systèmes industriels ou managériaux, aussi rigides soient-ils, intègrent des dynamiques de contrôle qualité qui apprennent des problèmes rencontrés. Pourquoi le monde associatif s’interdirait il cette même honnêteté ? Il nous faut, nous aussi, témoigner de ce qui se passe vraiment sur le terrain. Appelons ça la « mémoire qualitative du terrain » : un inventaire public, régulier et concret du quotidien associatif. Ce qui marche, les obstacles qui reviennent, les leçons qu’on en tire. Une mémoire qui protège notre enthousiasme sans pour autant masquer la réalité.

   Je sais bien que l’on se sent comme obligé de rester sur une ligne positive.  Mais rien ne nous empêche, par exemple, de créer sur le site de l’association une page dédiée, un « Journal du terrain », où l’on pose les difficultés, les besoins et les pistes pour s’en sortir. Cela permettrait de restituer une image enfin complète de l’action, de fournir aux élus et aux bailleurs une source d’informations utile pour orienter leurs politiques, et de donner aux bénévoles un espace pour lâcher la pression et exprimer leurs besoins sans culpabilité, pour mieux tenir sur la durée. Cela pourrait même être intégré à une charte  des têtes de réseau comme L’Heureux Cyclage, pourquoi pas ?

Les Vélos Marin Martinique, le 31/07/2026, Le Marin.