« Island story », texte création collective, concept & m.e.s. Kyung-Sung Lee

— Par Michèle Bigot —

4>6-07-2026, festival d’Avignon

Gymnase du lycée Aubanel

Island Story, la pièce créée par Kyung-sung Lee en 2022 relève du théâtre documentaire, dans la meilleure acception du terme. Elle ne repose pas seulement sur la force intrinsèque des témoignages, mais aussi et surtout sur l’incarnation qu’en réalisent les acteurs-témoins. Les faits sont suffisamment tragiques pour secouer la torpeur des festivaliers et les amener à une saine conscience historique. Des faits si méconnus en France ( et ailleurs) qu’il est besoin de les rappeler.

Il s’agit du massacre qui s’est déroulé sur l’île de Jeju le 3avril 1948. A peine libéré de la colonisation japonaise, la Corée est divisée en deux et administrée par l’URSS au Nord et par les USA au sud. Le 3 avril les membres du Parti du Travail de Corée du Sud attaquent des postes de police de l’île. La répression exercée par les forces de l’ordre est aveugle et impitoyable. 30 000 personnes dont une majorité d’innocents disparaissent et sont assassinés de façon systématique.

Des années plus tard, lorsque la démocratie met fin à plusieurs décennies de dictature, la mémoire refait surface. Les derniers témoins et/ou leurs enfants commencent à raconter, quoiqu’ils continuent eux aussi à être suspects aux yeux des autorités et souvent dans l’esprit de citoyens mal informés. Cet événement traumatique est au cœur des trois spectacles proposés cette année au festival: Island story, Che dolore terribile è l’amore de D.Deflorian et Oiseau, une lecture proposée par Julie Deliquet et interprétée par I.Huppert.

Island Story en est la plus brillante traduction. Il ne s’agit pas ici d’une lecture historique des événements mais d’un retour sur scène de la barbarie à l’œuvre. Le metteur en scène ne dissimule pas son émotion:  » L’île de Jeju est un lieu touristique magnifique, et quand je m’y rends, je passe toujours par cet aéroport […] Après ça, j’ai eu l’impression que les os enfouis sous la piste tremblaient à chaque fois que j’atterrissais avec mon énorme avion.  » C’est que l’aéroport à été le cadre des plus sauvages massacres et le lieu d’enfouissement du charnier. Pendant quatre ans, Lee Kyung-Sung et sa compagnie « Creative VaQi » vont interviewer des enfants de victimes qui ont récupéré les restes de leur père.

C’est ainsi que la mise en scène exhume les restes des victimes, en grande majorité des hommes que leurs femmes et leur enfants ont vu disparaître. A la faveur d’une scénographie efficace, d’un dispositif scénique savamment organisé, les lieux semblent parler d’eux-mêmes. Au centre de la scène un rectangle de terre sablonneuse (en partie venue tout droit de Jeju) d’où émergeront les ossements qu’on est venus exhumer, squelettes désarticulés de corps trouvés dans la position où ils ont été sauvagement exécutés. De chaque côte de la scène, disposés symétriquement deux vélos, qui, enfourchés par un acteur mettront en œuvre un dispositif d’éclairage braqué sur le rectangle central. Voilà comment on met en lumière, littéralement. Il était d’autant plus urgent de se livrer à cette exhumation tant physique que morale qu’aujourd’hui encore une sorte de tabou règne autour de l’histoire de ce massacre et les enfants de survivants ont mauvaise presse. La voix des témoins surgit du passé, gravée sur une bande, chargée de toute l’émotion de la tragédie vécue dans l’enfance. Les comédiens écoutent les témoignages enregistrés lors de ces interviews et à leur tour prennent en charge le récit et l’incarnent pleinement. Non sans difficulté parfois car les insulaires pratiquent un dialecte mal connu des gens de Séoul. Les villageois, qui ont été les premières victimes de ces tueries étaient pour la plupart ignorants des enjeux politiques; ils cherchaient juste à survivre à la fureur sanguinaire qui s’abattait sur eux.

Le travail opéré par Kyung-Sung Lee et sa troupe fait donc œuvre théâtrale; mais au-delà il est gros de toute cette mémoire collective mal enfouie, qui ressort comme un refoulé. Une résurrection de la parole des enfants de victimes, mais aussi une libération de l’écoute, pour les spectateurs. Et c’est hélas aussi vrai pour les spectateurs coréens qui connaissent mal leur propre histoire que pour le public occidental.

Michèle Bigot

Distribution
Avec Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Bae So-hyun, Sung Soo-yeon, Jang Sung-ic
Texte Création collective (Kyung-Sung Lee, Na Kyung-min, Jang Sung-ic, Sung Soo-Yeon, Bae So-hyun)
Concept, mise en scène Kyung-Sung Lee
Dramaturgie Kim Seul-gi
Assistanat à la mise en scène, surtitrage Cho Da-eun
Scénographie Shin Seung-ryul
Lumière Kim Hyo-min
Son Kayip
Conception des marionnettes Lee Jee-hyung
Vidéo Hwang Ho-gyu
Archives vidéo Hez Kim
Direction technique son Kim Seo-young
Régie générale Jeong Soo-mi
Relations publiques Kim Nam-hyun
Production Lee Jung-eun
Diffusion Corcordium
Traduction française pour le surtitrage Yumi Han avec la collaboration d’Hervé Péjaudier
Traduction anglaise pour le surtitrage Alyssa Kim