Une lecture de Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove
— Par Gladys Acramel —
L’exposition Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove est présentée au Mémorial ACTe du 29 mai au 29 août 2026. Inspirée par le roman de Maryse Condé Traversée de la mangrove, elle propose un parcours autour de la Guadeloupe, de ses mémoires, de ses héritages coloniaux, de ses circulations diasporiques et de ses devenirs possibles.
Le titre Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove contient déjà l’architecture conceptuelle de l’exposition. Son bilinguisme associe deux registres de pensée : celui du « nou » et du « péyi révé » et celui du parcours, tourné vers les « traversées », de l’île au jardin en passant par la mangrove.
Le « nou » liminaire y apparaît comme une évidence offerte au visiteur. Il ouvre un espace symbolique complexe. À travers la mangrove, l’exposition transforme la fragmentation du territoire en expérience de confluence : une tentative de commun travaillée par l’opacité, les mémoires disjointes et les recompositions.
L’œuvre de Joël Nankin, Il n’est point de désespoir, place le début du parcours sous l’orbe d’une figure verticale consolatrice, presque votive. C’est un geste d’entrée : cette exposition refuse le désespoir comme point de départ.
Autour de cette figure, les frontières de l’île se chargent d’une intensité rouge, avec le drapeau planté depuis la Guyane de Roseman Robinot, tandis que les œuvres de Chantaléa Commin et de Jean-François Boclé introduisent la mémoire du chaos et la violence historique du « péyi ».
Ces premières œuvres composent un seuil presque liturgique du chaos, où le récit articule une île-pays élargie à la Caraïbe-monde, dans une scénographie de la fracture, de la mémoire et de la promesse.
Ce commun s’énonce ensuite depuis la méthode même du commissariat. Elisabeth Gustave, Tiyi Kalmery, Olivier Marboeuf et Christelle Clairville réunissent quatre trajectoires curatoriales distinctes. Cette pluralité de regards donne au projet son premier mode de composition.
Les vingt-huit artistes, issus de scènes, de médiums et d’histoires multiples, composent un agencement de pratiques plutôt qu’un corpus homogène. Installations, sculptures, vidéos, textiles, matières végétales et gestes plastiques irriguent l’espace comme autant de bassins versants alimentant un propos d’ensemble.
La référence au roman de Maryse Condé éclaire cette construction chorale : autour d’un corps retrouvé dans la mangrove, les voix s’entrecroisent, chacune portant sa part de vérité. Cette polyphonie confère une densité critique à l’hypothèse d’un collectif caribéen.
Les installations de Minia Biabiany, avec leurs ombres portées, leurs percées et leurs projections suspendues, installent la mangrove, territoire physique et mental dans lequel les récits des artistes se déversent.
Dans cet espace, certaines œuvres matérialisent les tensions du territoire. Les sculptures travaillées à la tronçonneuse d’Alex Boucaud introduisent la coupe, la fissure, l’extraction, la blessure faite à la matière. Les Entomologies poétiques de Jean-François Boclé prolongent cette logique dans un régime plus contemporain de toxicité et de violence capitaliste.
Plus loin, la relation se déplace vers les mobilités produites par la violence coloniale : exils, migrations et trajectoires diasporiques. Les pieds de Jean-David Nkot, foulant les cartes géographiques, transforment les veines du corps noir en tracés diasporiques. La cartographie quitte le support mural pour s’inscrire dans la chair.
Face à eux, les marcheurs de Samuel Gélas avancent comme des figures d’exil continu, silhouettes de traversées contemporaines, prises entre départ, errance et survivance. Ensemble, ces œuvres réactivent les mémoires du BUMIDOM et les circulations caribéennes, africaines, européennes, atlantiques.
Le dialogue qui en résulte conserve ses frictions internes : Daniela Yohannes y fait affleurer les vulnérabilités au sein même de la diaspora entre appartenance africaine, mémoire intime et inconscient collectif.
Aux profondeurs sous-marines de Geordy Zodidat-Alexis répond l’incandescence de Manman Chadwon : Gwladys Gambie y projette un corps féminin noir, puissance organique, métamorphique et émancipatrice.
Après les turbulences de la mangrove, le jardin créole propose un champ final d’apaisement, de réparation collective, fondé sur le vivant, la transmission et la transformation.
À partir de matériaux de récupération, Félie Line Lucol fait émerger un jardin futuriste, où la couleur opère comme force de réenchantement.
Les œuvres de Kelly Sinnapah Mary et de Levoy Exil conduisent vers des imaginaires et des spiritualités croisées.
L’exposition accomplit ici son pacte d’entrée : elle projette une communauté possible, une fiction nécessaire.
Cette séquence finale, presque téléologique, déplace la question du commun vers le jardin créole, où coexistent départs, retours, demeures, circulations, déplacements historiques et impossibles départs. En cela, le jardin fonctionnerait comme un delta : un lieu d’accumulation, de confluence et de formes ouvertes.
La force de Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove tient ainsi à la densité de ce qu’elle rassemble. L’exposition donne à voir, non le « péyi révé », mais le rêve du « péyi » dans son mouvement même.
Gladys Acramel
