Génocide par substitution et suprémacisme

—Tribune du CNCP —

Hier, cette affiche de propagande, diffusée en France, invitait ses ressortissants à aller découvrir les territoires occupés par son empire. Aujourd’hui, elle illustre, plus que tout, la continuité de la domination colonialiste française qui sévit dans notre Pays.

Actuellement, conscient de la montée en puissance de la lutte du Peuple Martiniquais pour l’autodétermination et l’émancipation, le Pouvoir colonial français a entrepris d’intensifier le «génocide par substitution»*1. Dans le présent article, nous décortiquerons les mécanismes mis en œuvre par lui dans sa tentative désespérée d’éliminer notre peuple de l’histoire et de maintenir sa domination. Plus largement, nous aborderons, la question des génocides dans le monde et de l’idéologie qui anime les génocidaires, en particulier de leur aliénation suprémaciste.

Pour commencer, sur le sens du terme «génocide»*2.

C’est un juif américano-polonais, réfugié aux Etats-Unis à la suite de l’invasion de la Pologne par les nazis, qui l’a employé pour la première fois. Après le génocide des juifs d’Europe, l’Assemblée Générale de l’ONU a inscrit le «génocide» comme crime en Droit International. Il sera distingué des autres crimes, tel que le «crime contre l’humanité», par «l’intention spécifique de détruire, en tout ou partie, un groupe protégé par la Convention de 1948, à savoir un groupe national, racial, ethnique ou religieux». Il se caractérise notamment par la soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, par une atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe et par des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe. Ces éléments, qui sont sans équivoque, permettront d’étayer nos propos qui suivront.

Les génocides sont une manifestation barbare de la domination de classe et du colonialisme.

C’est à l’ère des conquêtes coloniales européennes que les génocides prennent toute leur ampleur. Le massacre systématique de millions d’autochtones, le parcage des survivants dans des réserves, l’écrasement de leurs cultures, sur le continent américain et dans les îles Caraïbes, illustrent la barbarie génocidaire des colonialistes. C’est sur tous les continents que les colonialistes européens s’y sont livrés.

Dès qu’on parle de génocide, on pense spontannément à celui, abominable, perpétré par les Nazis, retenant surtout l’Holocauste, parce qu’il s’est abattu sur 6 millions de juifs et qu’il se déroulait en Europe*3. L’occident tente en vain de cacher que les premiers camps de concentration ont été installés par les troupes coloniales allemandes en Namibie à partir de 1904 et que ceux-ci ont causé la mort de 80 % des autochtones insurgés et de leur familes. Ces camps s’étaient, d’ailleurs, inspirés de ceux qu’avaient déjà créés les Britaniques en Afrique du Sud en 1901, lors de la révolte des Boers.

Les nazis sont loin d’être les seuls coupables de génocides et de quête d’une «solution finale». Nous invitons nos lecteurs à se pencher sur l’histoire des Peuples pour répertorier les génocides qu’ils ont enduré et mesurer ainsi l’ampleur de la barbarie. Nous ne citerons que deux d’entre eux : l’un concernant le Rwanda en 1994, où plus d’un million d’êtres humains, Tutsis, Hutus modérés et opposant au régime en place ont été massacrés…sous le regard de l’armée française ; l’autre, celui des Rohingyas par l’armée Birmane, actuellement en cours, et dont on ne parle pratiquement pas.

Ce qui est particulièrement écoeurant, c’est l’instrumentalisation de quelques génocides et l’invisibilisation de certains autres pratiqués par les impérialistes occidentaux. C’est ainsi qu’ils bafouent la mémoire de l’holocauste en soutenant militairement, financièrement, diplomatiquement et médiatiquement, le génocide du Peuple Palestinien perpétré par les criminels sionistes israéliens. Ils refusent même qu’on parle génocide et persécutent ceux qui soutiennent les victimes qu’ils assimilent sans vergogne à des «antisémites».

Les ressorts suprémacistes des génocidaires

«Le suprémacisme, est une idéologie de supériorité et de domination, qui affirme que certaines catégories d’êtres sont supérieures et doivent dominer les autres, voire les asservir. Les groupes supérieurs peuvent être définies selon divers critères, tels que la race, le sexe, la classe sociale, la religion ou toute autre systèmes de croyances, de civilisation, de culture … » (Cf. Wikipedia)

Le suprémacisme peut se manifester par des propos et des comportements brutaux et arrogants.

Ce sont, bien sur, ceux des individus qui ont imposé leur pouvoir sur les autres par la violence. C’est particulièrement le cas des impérialistes occidentaux. En règle générale, ceux-ci savent pertinemment qu’ils n’ont rien d’intrinsèquement supérieur. D’ailleurs, tout au long de l’histoire, tout en dénigrant les races et les communautés déclarées inférieures, ils n’ont cessé de piller leur science, leur savoir, leur culture et de s’attribuer indûment leurs inventions pour assoir l’essor de leur propre société. Ici, la propagande suprémaciste leur sert, d’une part, à justifier leur domination et, d’autre part, à diviser les classes opprimées et exploitées pour empêcher qu’elle ne constituent une force unie et capable de les renverser. C’est tout à fait le cas, par exemple, quand les colonialistes occidentaux, avec l’appui de l’église catholique, ont justifié la déportation, et l’esclavagisation des Noirs sur la base d’une hiérarchisation de races qu’ils ont tout simplement inventée. Là, il faut comprendre que les propos et comportements suprémacistes qui sévissent au sein des couches populaires occidentales sont des aliénations qui doivent être idéologiquement et politiquement combattus. Comme le suggère Frantz FANON, c’est au colonisé qu’il appartient de réhumaniser le monde. Bien sur, il ne s’agit pas de se faire d’illusion quant à la possibilité de sortir de la bestialité les psychopathes qui éructent au sein du Ku Klux Klan et des plus de 1200 groupes suprémacistes actifs aux USA, à la tête de l’État sioniste d’Israël, les racistes nostalgiques de l’Apartheid en Afrique du Sud ou de la barbarie esclavagiste en Martinique. Ceux là, il faut les combattre sans concession !

Le suprémacisme peut être aussi soft et insidieux

Nombreux sont ceux qui se prétendent antiracistes, partisans de relations respectueuses entre les Peuples, et qui distillent un suprémacisme sournois. On pense ici aux discours hypocrites d’un Emmanuel Macron qui, par ailleurs, s’adresse aux élus des colonies françaises en les appelant «mes enfants» ou qui va «mettre de l’ordre» dans une rencontre au Kenya.

Dans les milieux progressistes et dits «de gauche» français, nombreux sont ceux qui adoptent une posture paternaliste et soutiennent des propositions qui, au bout du compte, participent au renforcement de la domination coloniale. Nous pensons, par exemple, à ceux qui propagent le mythe de «la République Une et Indivisible» ou aux syndicats de l’enseignement qui incitent leurs adhérents français à demander des postes dans les colonies françaises (où ils participent tragiquement à la déculturation de la jeunesse). Consciemment ou inconsciemment, beaucoup de Français qui pensent lutter contre le système dominant sont pollués par l’aliénation raciste. (C’est ce que vient rappeler la BD publiée par François Ruffin).

Oui, il est suprémaciste de prétendre que «La France est la patrie des Droits de l’homme» et que c’est elle qui aurait inventé la liberté et la souveraineté des Peuples. Oui, il est suprémaciste de déclarer que, de ce fait, «la France à un rôle à jouer dans le monde». Oui, il est suprémaciste de penser que, sans son aide, «les pays du Tiers Monde», ne sauraient sortir de la misère. (De très nombreuses ONG sont instrumentalisées pour entretenir ces illusions). Oui, il est suprémaciste de dire que sans les subventions venant de l’Europe, aucun développement n’est possible en Martinique (message tristement relayé par des aliénés assimilationnistes).

En tout cas, qu’ils soient hard ou soft, le suprémacisme omniprésent et le racisme systémique qui prévalent en Martinique constituent une «atteinte grave à l’intégrité mentale du groupe».

En Martinique, le «génocide par substitution» est bien une réalité

Venons-en au génocide par substitution mis en place par le Pouvoir colonial français dans notre pays.

La première opération de masse a été menée avec la création en 1963 du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer) par le Ministre Michel Debré. Il s’agissait, après les émeutes de Décembre 59, qui avaient secoué la Martinique, de désamorcer les mouvements indépendantistes en exilant une partie de la jeunesse vers la France. Entre 1963 et 1981, 85.000 personnes ont été exilées par le BUMIDOM. Résultat de cette politique : aujourd’hui, plus de 150.000 Martiniquais vivent en France. «L’intention spécifique de détruire une communauté» est indiscutable

Une tentative «d’entraver les naissances au sein du groupe» a été faite en 1972 par le Secrétaire d’État Xavier DENIAU qui entendait permettre aux fillettes de se procurer la pillule (sans autorisation de leurs parents) dès l’âge de 13 ans. Il a du reculer face à la levée de boucliers. Notez que c’est en cette même année que le Ministre Pierre Messmer publiait sa circulaire édictant les mesures destinées à rendre le Peuple Kanak minoritaire dans son Pays.

L’affiche ci-contre placardée dans le métro parisien invite les Français à se rapprocher d’une institution ayant vocation à les aider pour s’installer dans les colonies antillaises. Rappelons qu’en 2024, le taux de chomage (notoirement sous-évalué) en Martinique est de 12% (5 points de plus qu’en France). Pour les jeunes, il atteint 29 %.

Des sociétés spécialisées proposent aux Français leur accompagnement pour trouver un emploi, un logement, acheter un terrain, inscrire leurs enfants à la crêche ou à l’école. Dans le même temps, les jeunes qui réussissent à des concours dits «nationaux», qui veulent enseigner dans leur pays, sont mutés en France contre leur gré, sans que ne soient pris en compte leur situation familiale et leurs intérêts sociaux. Des milliers de compatriotes émigrés de la fonction publique, depuis des décennies, sollicitent sans succès leur retour au pays.

S’il ne s’agit pas de prendre le contrôle du pays pour mettre fin à la possibilité pour les Martiniquais de prétendre à l’autodétermination, de quoi s’agit-il ?

La cruelle réalité du recul démographique en Martinique

La population de la Martinique est estimée à 355.500 habitants au 1er janvier 2025. En dix ans, notre Pays a perdu 25.400 habitants ( 0,7 % de baisse par an en moyenne). La saignée organisée de sa jeunesse a fait de lui le «département le plus âgé de France» (33 % de la population ayant plus de 60 ans en 2023). Le nombre des décès est désormais supérieur au nombre des naissances dans une année. Il faut rappeler que la population est décimée par des cancers et autres pathologies graves à cause de l’empoisonnement par les pesticides utilisés dans les bananeraies. Crime conscient puisqu’il s’agit de produits, comme le chlordécone, interdits en Europe et que les travailleurs ont semé souvent sous la contrainte dans les plantations bananières. Ces produits ont eu, également, des effets catastrophiques sur la fertilité des hommes et des femmes. C’est bien d’une «atteinte grave à l’intégrité physique du groupe» qu’il s’agit.

Des pessimistes envisagent que notre Peuple disparaitra d’ici 2050 ! Nous ne le croyons pas car nous sommes convaincus de notre capacité à contrer la stratégie du Pouvoir colonial.

La nouvelle Humanité est en train de se construire

Ce qui est indéniable, c’est que les bases de l’hégémonie du système impérialiste occidental sont entrain de voler en éclat. Il est condamné par la montée en puissance de blocs rivaux, par le regain des luttes des pays du sud pour la conquête de leur souveraineté, par la remise en cause du système monétaire dominé par le dollar et par le renversement du rapport de forces au plan militaire.

Le facteur le plus déstabilisant pour le système, c’est l’émergence sur tous les continents d’une conscience altermondialiste transcendant les frontières et, surtout, la barrière idéologique entre les «Pays du Nord» et le «Sud Global». La sauvagerie des politiques ultralibérales qui paupérisent les populations partout dans le monde, la claire perception de la responsabilité des multinationales dans les souffrances humaines, la compréhension de l’unité de destin de tous les humains face aux dérèglements environnementaux sont autant de facteurs qui sont à la base d’une nouvelle forme d’internationalisme. La vague mondiale de dénonciation des violences policières qui a suivi l’assassinat de Georges FLOYD aux USA, la dénonciation du génocide sioniste et le soutien fervent à la lutte du Peuple Palestinien en sont d’éclatantes démonstrations.

C’est ce constat qui pousse les multinationales et leurs gouvernements aux ordres à propulser l’extrême-droite au pouvoir dans tous les pays et à développer un fascisme planétaire particulièrement agressif.

Un tel contexte invite toutes les forces Humanistes et Révolutionnaires à renforcer leur unité et la coordination de leurs luttes. Nous sommes appelés à mener une lutte idéologique sans concession contre le racisme, le suprémacisme et la xénophobie en nous appuyant sur les organisations populaires et particulièrement sur les syndicats.

Quant aux forces progressistes en occident, il est important, tant pour elles que pour les pays dominés, de refuser toute forme de paternalisme et de soutenir sans détours la lutte des peuples pour la décolonisation et une véritable autodétermination.

*1 Expression employée par Aimé CESAIRE en 1977 pour dénoncer la politique menée par le Pouvoir colonial visant à organiser l’émigration des Martiniquais vers la France et encourager l’installation de Français dans notre Pays.

*2 Combinaison de mots issu du grec «genos» (clan ou race) et «cide» (tuer).

*3 Le génocide perpétré par les nazis concernait autant les Noirs, les Rom (Tsiganes), les Polonais, les prisonniers Soviétiques, les personnes handicapées ou qualifiées «d’asociales», les homosexuels, les civils (non juifs) accusés de désobéissance, de résistance ou d’activités partisanes, les opposants politiques et les dissidents en Allemagne et les Témoins de Jéhovah. Si cette réalité n’est pas vulgarisée au niveau qu’il faudrait, c’est bien parce que les impérialistes occidentaux instrumentalisent l’holocauste de façon nauséabonde pour couvrir leurs exactions.

(01.06.2026)