Pour saluer Monsieur Edgar Morin

— Par Patrick Chamoiseau—

Cher Edgar Morin,

Vous accueillir ici, en Martinique, relève de l’honneur et du plaisir.
C’est un honneur, car le rayonnement de votre pensée nourrit, de par le monde, des milliers et des milliers de lecteurs. Et ces milliers de lecteurs considèrent vos ouvrages non comme des livres de chevet mais comme des tables d’existence. Innombrables, et même innumérables, sont ceux qui auraient tout donné pour être des nôtres ce soir, et de le savoir nous dresse quelque peu la mesure du privilège dont nous bénéficions.

C’est aussi un plaisir, mais un plaisir des plus variés, qui va de la reconnaissance à la pure gratitude, jusqu’à la satisfaction d’être en présence d’une très belle âme humaine.

Mais au-delà de l’honneur et du plaisir, je veux témoigner d’un sentiment très singulier : celui d’une vieille fraternité, et cela non parce que je fréquente vos pensées depuis trois décennies, mais surtout en raison de ce que vous êtes dans votre vie elle-même. Une vie conforme à vos idées, qui nous incline à reconnaître que nous sommes en présence d’un ami, et j’oserais dire : d’un frère.

Je sais que vous n’aimez pas les certitudes définitives. Je sais que pour vous les assises de l’esprit devraient se vivre à la température de leur propre destruction. Mais il est une conviction que rien ne saurait ébranler et qui consiste à reconnaître, et à vous exprimer, de la manière la plus profonde et la plus affectueuse, que vous êtes ici chez vous.

Ce pays est le vôtre.
Il est le vôtre car il est celui de Césaire, de Fanon, de Glissant.
Ceux-là sont vos amis. Ce sont surtout vos frères. Les constellations, tellement intenses qu’ils constituent, chacun à sa manière, resplendissent dans une région du firmament humain où s’est hissée la vôtre. Et toutes, relèvent de la même source, de la même exigence, et donc du même lieu.

Tout comme Césaire, vous avez toujours élevé la poésie au rang d’un instrument de connaissance, une arme miraculeuse que vous traitez avec une considération égale à celle que vous accordez à toutes les sciences possibles et aux forces les plus sévères de la pensée.

Tout comme Fanon, vous êtes un homme d’engagement, d’action, de courage, et d’une radicalité exemplaire. Même si les combats que l’on assume sont souvent très impurs, les vôtres s’avancent toujours sous l’auréole d’une pensée ouverte, sensible aux antagonismes, aux irréductibles et aux contradictions. Une pensée soucieuse d’associer au cœur même des ruptures, et de relier ce qui ne devrait pas l’être. Mais l’audace de votre pensée ne s’arrête pas là : elle a su s’enrichir de la chance et de l’inespéré, de l’indicible et même de l’impensable, ce qui lui a permis de définir et de mobiliser la puissance toujours en devenir de la complexité.

Enfin, tout comme Glissant, vous vous êtes d’emblée écarté de l’universalisme abstrait, d’une citoyenneté au monde, creuse et désincarnée, pour envisager une totalité monde non totalitaire, une Terre-patrie comme vous le dites si bien, dont l’unité ne saurait s’envisager sans le générique de sa diversité. Un Tout-Monde, comme l’aurait dit Glissant, où la diversité devient le plus précieux trésor d’une unité qui la féconde.

Césaire, Fanon, Glissant vous auraient accueilli comme nous vous accueillons aujourd’hui, avec honneur, avec plaisir, dans la plus haute des considérations, mais surtout avec les accras que vous adorez tant, et les 50 degrés des amitiés rituelles autour du sucre et du citron.

Vous êtes ici chez un peuple composite, dans une terre de relation où les Amériques, les Afriques, bien des pays d’Europe, et bien des peuples du monde, se sont fracassés jusqu’à constituer une souche proliférante qui s’en va l’étendue. Nous sommes des émergences de la traite des nègres et de la colonisation, de la déshumanisation la plus extrême à la réhumanisation la plus inouïe. Nous sommes une nation sans Etat, constituée dans des modalités identitaires nouvelles et dans la forge même de l’ultime mondialisation. Nous ne relevons pas des formes de dominations habituelles, ni des voies de décolonisations classiques : nous devons organiser notre existence au monde, dans une planète devenue fluide, ouverte, chahutée par de grandes houles qui ne laissent isolée aucune conception de soi, aucune appartenance. Nous devons sortir d’une économie de containers et de transfert des plus archaïques, au moment même où l’absurdité capitaliste et ses hystéries financières, nous obligent, nous et tous les peuples du monde, à conférer une autre âme à l’idée même d’économie. Et notre responsabilité collective, notre souveraineté indispensable, doit s’innover dans le creuset d’une interdépendance éminemment active. Notre vivre-ensemble doit s’élaborer dans le surgissement des individuations et le bouleversement d’une culture riche de toutes les cultures, d’une civilisation émue de toutes les civilisations.

Ce qui revient à dire, comme l’a souligné Césaire, que l’obligation s’impose à nous d’un abandon des vieilles recettes et des vieilles routes. Glissant nous a offert l’idée de Relation, qui rejoint si bien ce que vous appelez Reliance, cet être-au-monde entièrement voué à la fécondité préservée et ouverte, d’une unité portée par l’ovation des différences. Mais la Relation tout comme la Reliance, est difficile à comprendre, et plus encore à vivre, tellement les vieux démons des vieilles identités, nous possèdent et nous drivent dans leurs ancres et leurs chaînes.

Voilà où nous en sommes. D’où notre vigilante estime pour votre pensée de la complexité, notre appétence très attentive pour votre idée de la métamorphose, et notre affection pour votre célèbre « Méthode ». Cette méthode est pour moi un art de vivre et de penser très exigeant mais qui pourtant laisse une belle place aux poètes, aux musiciens, aux écrivains, à l’amour, à la fête, à la chance, à la Raison qui sait la déraison, et même à cette belle notion d’âme que tous les scientifiques n’ont jamais rencontrée. Votre Méthode est une générosité globale où l’humanisation de l’homme perd de sa verticalité pour s’envisager dans un juste devenir inscrit dans le vivant.

Fils des immigrations et de l’exil comme nous. Ballotté comme nous, dès l’enfance, entre deux langues ; créole français pour nous, vieil espagnol et langue française pour vous. Précipité comme nous de manière plus ou moins volontaire dans la culture et la citoyenneté française. Et vos multiplies racines — méditerranéenne, ibérique, italienne, balkanique… — rejoignent nos rhizomes africains amérindiens européens asiatiques. Vous vivez sans vérité religieuse, tout comme nous qui avons composé avec des hybridations et des traces de sacré. Et tout comme pour nous, aucune vérité de connaissance ne vous a été donnée, si ce n’est le trouble du composite et du multiple qui oblige à inventer soi-même les assises de son imaginaire et de son existence.

Nous savons que votre analyse très rigoureuse du monde s’est inscrite dans la subjectivité de vos erreurs, de vos amours, de vos doutes, de vos émerveillements, de vos larmes et de vos joies, de vos très belles visions ; et que l’homme de relation que vous êtes, l’homme de la féconde complexité, tellement méfiant des vérités binaires, n’est soucieux que de transmettre la très belle signature de sa belle expérience. Je vois votre expérience offerte à toutes les expériences. Je la vois invoquer leur mise en relation afin de constituer au plus vite un nouvel élan de l’humanisation de l’homme.

Je n’en ai pas le mandat, mais je sais que nul ici ne m’en tiendra rigueur, si au nom de tous les martiniquais, au nom de tous les guadeloupéens qui ont fait le voyage rien que pour vous entendre, au nom des habitants de la ville de Saint-Pierre et de la commune des Trois Ilets, et aussi en mon nom personnel, si je vous souhaite une fois encore, et très affectueusement, la bienvenue chez vous.

Patrick CHAMOISEAU
Discours de bienvenue à M. Edgar Morin,
Prononcé le 28 décembre 2011, à l’Atrium de Fort de France.