« De la mémoire à la réparation »

— Par Béatrice Bellay, députée de la Martinique —

 » Il y a des moments où la mémoire ne peut plus demeurer un hommage, une cérémonie ou une date inscrite dans le calendrier. Il y a des moments où elle devient une exigence politique. Nous y sommes. La France a franchi, avec la loi portée par Christiane Taubira et adoptée en 2001, un seuil historique : elle a reconnu que la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage colonial constituaient des crimes contre l’humanité.

Cette reconnaissance n’était pas seulement symbolique. Le texte de loi engageait déjà l’école, la recherche, les archives, les sources orales, l’archéologie, ainsi que l’action internationale de la France. Autrement dit, la République n’a pas seulement nommé un crime : elle a accepté que ce crime appelle une politique publique de vérité.

Vingt-cinq ans après cette avancée, la question n’est donc plus de savoir si la France doit se souvenir. Elle s’en souvient. Elle commémore. Elle enseigne davantage, même si trop inégalement. Elle a bâti des lieux, soutenu des travaux, reconnu des figures, ouvert des archives. La question décisive est désormais la suivante : que fait la République de ce qu’elle sait ? Que fait-elle d’un crime qu’elle reconnaît comme crime contre l’humanité, lorsque les effets de ce crime continuent de traverser les sociétés, les territoires, les patrimoines, les hiérarchies sociales, les imaginaires raciaux, les rapports au foncier, à l’économie, à l’éducation, à la santé, à la culture et au pouvoir ?

Il faut le dire avec précision : il n’y avait pas, sous le joug, des « esclaves » comme s’il s’était agi d’une condition naturelle, d’une catégorie humaine ou d’un état originel. Il y avait des femmes, des hommes et des enfants libres, arrachés à leurs terres, déportés, vendus, renommés, frappés d’interdits, soumis à un ordre de dépossession totale. Il y avait des personnes esclavisées de force.

« Ce vocabulaire est un acte de justice »
Ce vocabulaire n’est pas un raffinement lexical. Il est un acte de justice. Dire « personnes esclavisées », c’est rappeler que l’esclavage n’est pas une identité : c’est une violence imposée. Ce n’est pas une nature : c’est un système. Ce n’est pas un destin : c’est une organisation politique, juridique, économique, militaire et idéologique de la déshumanisation.

Pour exploiter des corps, ce système a organisé la capture, la traversée, la vente, le travail forcé, la séparation des familles, l’effacement des noms, la négation des langues, la confiscation des terres, l’enrichissement de ports, de compagnies, de maisons commerciales, de propriétaires, de banques, de filières assurantielles, de fortunes privées et de puissances publiques. Et il a créé un monde.

Le Code noir et les textes associés ont donné à l’esclavage une architecture légale et inscrit dans le droit une hiérarchie de l’humain. Christiane Taubira, dès le débat parlementaire de 1999, avait posé l’enjeu de ces faits avec une grande clarté : il ne s’agissait ni de vengeance, ni d’accusation indistincte, ni de repentance abstraite, mais d’une reconnaissance ouvrant sur une réparation, politique, économique, morale et culturelle.

C’est précisément ce chemin qu’il faut reprendre aujourd’hui, avec plus de netteté.

La réparation ne consiste pas à faire peser sur les générations présentes une culpabilité héréditaire. Elle consiste à reconnaître qu’un crime public, organisé par des normes publiques, protégé par des institutions publiques, prolongé par des mécanismes économiques et sociaux, appelle une responsabilité publique. Réparer, ce n’est pas demander à la France de se renier. C’est lui demander d’être fidèle à ce qu’elle proclame : l’égalité, la dignité, la liberté, la justice.

L’histoire de 1848 nous oblige à regarder cette question en face. Le décret d’abolition du 27 avril 1848 affirme que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine et abolit l’esclavage dans les colonies françaises. Mais, dans le même mouvement historique, la loi et les décrets de 1849 organisent ainsi une indemnité au bénéfice des anciens maîtres, tandis que les personnes libérées, elles, ne reçoivent pas réparation pour les vies volées, les salaires jamais versés, les terres refusées, les familles brisées, les violences subies.

« L’égalité suppose que la République donne davantage à celles et ceux auxquels l’histoire a retiré davantage »
L’égalité véritable n’est pas l’uniformité. Elle suppose que la République donne davantage à celles et ceux auxquels l’histoire a retiré davantage.

Le même Victorin Lurel a déposé en 2025 une proposition de loi visant à abroger explicitement plusieurs textes coloniaux organisant ou régissant l’esclavage, dont l’ordonnance de 1685, certains textes applicables aux Mascareignes, la loi du 20 mai 1802 et d’autres dispositions issues de l’ordre esclavagiste.

Ce texte prévoit également la remise d’un rapport sur les textes ayant indemnisé les propriétaires après 1848 et la création d’un comité de personnalités qualifiées chargé d’identifier les préjudices et les conditions de réparations dues au titre de la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crimes contre l’Humanité.

Cette initiative montre que la réparation peut devenir une méthode législative, une procédure, une institution, un calendrier, un engagement mesurable.

Le contexte international nous y pousse également. En mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution « qualifiant la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains de plus graves crimes contre l’humanité » et appelant à prendre au sérieux la justice réparatrice. Le vote a révélé une fracture politique : 123 États ont voté pour, tandis que plusieurs pays occidentaux, dont la France dans le cadre d’une position européenne d’abstention, ont refusé de soutenir pleinement le texte, invoquant notamment des réserves juridiques sur la formulation des réparations.

La France ne peut pas être le pays qui, en 2001, a ouvert la voie juridique de la reconnaissance, et celui qui, vingt-cinq ans plus tard, hésiterait devant les conséquences politiques de sa propre lucidité !

Elle ne peut pas revendiquer l’universalisme lorsqu’il s’agit de proclamer les principes, puis s’abriter derrière la prudence lorsqu’il s’agit de réparer les atteintes les plus massives à ces principes. L’universalisme républicain n’est crédible que s’il accepte de regarder les conditions historiques concrètes dans lesquelles l’égalité a été niée.

« La réparation doit être comprise dans toute son ampleur »
La réparation doit être comprise dans toute son ampleur. Elle ne se réduit pas à une transaction financière, même si la question pécuniaire mérite une attention. Elle ne se limite pas à un monument, même si les lieux de mémoire sont nécessaires. Elle ne se confond pas avec une excuse, même si les paroles officielles ont leur importance.

Les recherches contemporaines, notamment celles du CNRS et de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, documentent qu’environ 126 millions de francs-or ont ainsi été attribués aux propriétaires de personnes esclavisées, dans les anciennes colonies françaises.

L’une des vérités les plus dures de notre histoire est donc celle-ci : la première grande réparation financière de l’après-abolition n’a pas été accordée aux personnes esclavisées, mais à ceux qui les avaient juridiquement possédées.

Ce renversement moral est au coeur de la question contemporaine des réparations, car ce qui n’a pas été réparé hier a structuré les inégalités d’aujourd’hui. L’absence de redistribution foncière, la concentration de la propriété, la dépendance économique, la minoration des langues et des cultures, la fragilité des institutions de mémoire, la faiblesse de certains investissements publics, la persistance des discriminations raciales et sociales s’inscrivent dans la continuité de ces injustices. Réparer, ce n’est donc pas rouvrir artificiellement le passé : c’est fermer dignement ce qui n’a jamais été refermé.

La République doit également entendre ce que ses propres responsables ont pu dire, en Martinique même, de la dignité des peuples et de la nécessité d’écouter les territoires. À Fort-de-France, en décembre 1985, François Mitterrand affirmait que l’identité martiniquaise était une dimension de la dignité et que les assemblées locales devaient pouvoir faire valoir une expérience irremplaçable lorsque des décisions touchaient directement leur environnement régional. Cette parole reste actuelle. Elle rappelle qu’aucune politique de réparation ne peut être conçue verticalement, depuis Paris, comme une faveur descendante. La réparation doit être coécrite par les peuples concernés, leurs élus, leurs chercheurs, leurs artistes, leurs associations, leurs mémoires familiales, leurs communes, leurs institutions.

Cette exigence, on la retrouve dans la loi pour l’égalité réelle outre-mer portée par le député socialiste Victorin Lurel en 2017. Elle a reconnu que les populations des Pays des Océans ont droit à un modèle propre de développement durable et que l’égalité réelle constitue une priorité de la Nation. Cette idée est essentielle : l’égalité ne se décrète pas seulement en droit ; elle se construit par des politiques différenciées lorsque l’histoire, la géographie, l’économie et les héritages coloniaux ont produit des situations différenciées.

Elle doit être une politique globale, articulant vérité, justice, transmission, redistribution, soins, développement, reconnaissance culturelle et transformation institutionnelle !

« Réparer l’injustice historique de l’indemnisation des maîtres »
Première exigence : établir la vérité complète. Il faut un grand programme national et « ultramarin » de recherche, d’archives, de numérisation, de cartographie et de transmission. Chaque territoire concerné doit pouvoir disposer : • d’un inventaire accessible des habitations, des ports, des cimetières, des lieux de marronnage, des actes notariés, des registres d’affranchissement, des indemnisations versées, des noms retrouvés des personnes esclavisées, des lignées familiales lorsque les sources le permettent. La mémoire ne doit pas être seulement nationale ; elle doit être communale, familiale, scolaire, populaire, située. Elle doit permettre à chacun de dire : voici d’où nous venons, voici ce qui a été fait, voici ce qui a été caché, voici ce qui doit être transmis.

Deuxième exigence : réparer l’injustice historique de l’indemnisation des maîtres. La France doit regarder en face le fait que l’abolition de 1848 a indemnisé les anciens propriétaires et non les anciens esclavisés. Cette vérité appelle au minimum un fonds national de réparation des effets de la traite et de l’esclavage, abondé par l’État et orienté prioritairement vers les territoires directement issus de cette histoire : Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion, Mayotte selon ses histoires propres, ainsi que les autres espaces concernés. Ce fonds ne devrait pas être conçu comme une aide sociale, mais comme un instrument de justice historique destiné à financer des politiques structurelles : foncier, logement, éducation, recherche, culture, santé, économie productive, souveraineté alimentaire, transmission patrimoniale.

Troisième exigence : mettre le foncier et l’économie au cœur de la réparation. L’esclavage fut un système de confiscation de la terre, du travail et de la valeur. La réparation doit donc interroger la propriété, l’accès au sol, les héritages de concentration, les obstacles à l’installation agricole, les dépendances commerciales, les circuits d’importation, la faiblesse du capital local, les inégalités dans l’accès au crédit, à la commande publique et à la transmission patrimoniale. Une politique réparatrice doit favoriser l’accès des Martiniquaises et des Martiniquais à la terre, soutenir l’économie sociale et solidaire, renforcer la production locale, protéger les biens communs, et faire du développement endogène non pas un slogan, mais un droit effectif.

Quatrième exigence : réparer par l’école, l’université et la culture. La loi Taubira prévoyait déjà que l’histoire de la traite et de l’esclavage occupe la place qu’elle mérite dans les programmes scolaires et la recherche. Cette promesse doit être pleinement tenue. Chaque élève de France devrait connaître l’histoire des sociétés esclavagistes coloniales, des résistances, des marronnages, des insurrections, des abolitions, mais aussi l’histoire des continuités post-esclavagistes. Les enseignants doivent être formés.

Les manuels doivent être renforcés et complétés par des suppléments spécifiques à nos territoires. Les universités des Pays des Océans doivent disposer de moyens dédiés pour répondre à ces besoins. Les langues, les récits, les musiques, les spiritualités, les archives orales, les formes culturelles issues de cette histoire doivent être reconnues comme des savoirs à part entière, non comme des périphéries folkloriques.

« Réparer les blessures sociales et sanitaires héritées des hiérarchies coloniales »
Cinquième exigence : réparer les blessures sociales et sanitaires héritées des hiérarchies coloniales. La traite et l’esclavage ont installé une hiérarchie raciale dont les effets n’ont pas disparu avec l’abolition juridique. Les discriminations contemporaines, les représentations dévalorisantes, les assignations sociales, les inégalités d’accès aux responsabilités, la persistance de préjugés liés à la couleur, au patronyme, à l’origine ou au territoire doivent être combattues comme des effets actuels d’une histoire longue. La réparation suppose des politiques publiques antiracistes plus fortes, des outils statistiques et scientifiques adaptés dans le respect du droit, des campagnes nationales, des formations dans les administrations, la justice, la police, l’école, les médias, les entreprises.

Sixième exigence : installer les institutions de la réparation dans les territoires concernés. Les grands lieux de mémoire ne doivent pas être seulement au centre de l’Hexagone. Les territoires où les personnes esclavisées ont vécu, travaillé, résisté, prié, aimé, fui, combattu, enfanté, bâti, doivent être les premiers lieux de cette politique. La Martinique doit pouvoir porter ses propres institutions de recherche, de conservation, de création et de transmission. Elle doit pouvoir décider des formes de mémoire qui lui correspondent. Elle doit pouvoir inscrire dans l’espace public les noms des personnes esclavisées, des résistants, des marrons, des femmes insurgées, des anonymes qui ont tenu debout l’humanité lorsque tout était organisé pour l’écraser.

Septième exigence : porter la réparation dans la diplomatie française. La France doit retrouver sur ce sujet une parole porteuse et dialoguer avec les États caribéens et africains, avec la CARICOM, avec l’Union africaine, avec les Nations unies.

Le plan en dix points de la CARICOM rappelle que la justice réparatrice peut englober les excuses officielles, les institutions culturelles, l’éducation, la santé publique, la réhabilitation psychologique, les transferts de connaissance, l’annulation de dettes ou encore des programmes de développement.

Huitième exigence : faire de la réparation une loi de programmation. Il faut sortir des annonces dispersées. La France doit se doter d’une loi-cadre sur la réparation des effets de la traite et de l’esclavage, élaborée avec les collectivités concernées, les parlementaires des Pays des Océans, les historiens, les juristes, les économistes, les associations mémorielles, les artistes, les représentants de la jeunesse et les citoyens. Cette loi devrait fixer des objectifs, des moyens, un calendrier, des indicateurs, un contrôle parlementaire annuel et une gouvernance partagée. Une réparation sans budget reste une parole. Une réparation sans institutions reste un symbole. Une réparation sans pouvoir donné aux territoires reste une contradiction.

Ce passage de la mémoire à la réparation ne menace pas l’unité nationale ! Il la rend plus honnête. Il ne fragilise pas la République. Il la rend plus cohérente. Il ne divise pas les citoyens selon leurs origines. Il rappelle que l’égalité abstraite ne suffit pas lorsque l’inégalité a été historiquement organisée. Il s’agit aujourd’hui de faire droit à une mémoire qui a trop longtemps été reléguée, minorée, folklorisée ou neutralisée.

« La Martinique sait que la mémoire n’est pas un exercice du passé »
La Martinique sait ce que signifie vivre avec cette histoire. Elle sait que la mémoire n’est pas un exercice du passé. Elle habite les paysages, les noms, les silences familiaux, les récits de résistance, les corps, les chants, les langues, les cimetières invisibles, les terres disputées, les humiliations surmontées. Elle habite aussi la fierté d’un peuple qui n’a jamais cessé de créer, de penser, de combattre et d’aimer la liberté.

De Césaire à Fanon, de Glissant aux voix contemporaines, de nos anciens aux jeunes générations, une même exigence se transmet : ne pas laisser l’histoire se refermer sur l’oubli, ne pas laisser la reconnaissance se dissoudre dans la cérémonie, ne pas laisser la justice s’arrêter au seuil du réel.

Nous devons donc porter une parole claire : la mémoire fut une étape nécessaire ; la réparation est désormais l’étape de vérité. La loi Taubira a nommé le crime. Les travaux historiques ont documenté ses mécanismes. Les territoires en portent encore les effets. Les institutions internationales posent aujourd’hui la question de la justice réparatrice. Les initiatives parlementaires, notamment celles de Victorin Lurel, ouvrent une voie législative. L’égalité réelle, déjà inscrite dans notre droit, donne le fondement politique de cette nouvelle étape. Il ne manque plus que la volonté. Réparer n’effacera pas le passé : rien ne l’effacera.

Réparer signifie empêcher que le passé continue d’organiser silencieusement le présent.

Réparer signifie reconnaître que les personnes esclavisées n’étaient pas des ombres dans l’histoire de France, mais des sujets d’humanité, des fondateurs de sociétés, des bâtisseurs de richesses, des porteurs de culture, des résistants à l’ordre colonial.

Réparer signifie rendre visible ce qui fut confisqué, nommer ce qui fut nié, transmettre ce qui fut caché, redistribuer ce qui fut accumulé par la violence, transformer ce qui perpétue l’injustice.

La République n’a rien à perdre à cette exigence. Elle y gagnera une vérité plus grande, une égalité plus concrète, une fraternité moins déclarative, une universalité moins abstraite. Elle y gagnera la confiance des peuples qui savent que les mots ne suffisent plus lorsque les blessures historiques continuent d’avoir des conséquences sociales. Elle y gagnera aussi une place plus digne dans le monde, aux côtés de celles et ceux qui comprennent que la justice du XXIe siècle ne peut pas ignorer les crimes fondateurs de la modernité coloniale. Nous ne demandons ni faveur, ni charité, ni repentance théâtrale.

Nous demandons l’accomplissement d’un principe simple : lorsqu’un crime a produit des effets durables, la justice doit traiter ses effets. Lorsqu’un État a reconnu un crime contre l’humanité, il ne peut pas limiter sa réponse à la commémoration. Lorsqu’une République proclame l’égalité, elle doit réparer les inégalités que son histoire a contribué à fabriquer.

C’est pourquoi nous devons ouvrir, sans délai, une nouvelle séquence nationale : celle de la réparation des effets de la traite et de l’esclavage. Une réparation pensée avec les territoires, portée par la loi, dotée de moyens, fondée sur la recherche, orientée vers la jeunesse, attentive au foncier, à l’économie, à la culture, à la santé, à l’éducation et à la dignité. Une réparation qui ne se contente pas d’honorer les morts, mais qui donne aux vivants les moyens d’habiter enfin une égalité réelle.

La mémoire a permis de nommer. La réparation doit permettre de transformer. C’est à cette hauteur que la République est attendue ! »