Restes humains kali’nas : l’État français amorce une réparation

Exhibés dans des «zoos humains» parisiens puis «stockés» 130 ans, les restes de 14 Amérindiens de Guyane font l’objet lundi au Sénat d’un vote de restitution.

— Par Jean Samblé —

Pendant plus de 130 ans, les dépouilles de plusieurs Amérindiens kali’nas ont reposé dans les réserves de musées français, loin de leur terre natale. Aujourd’hui, une nouvelle étape décisive vient d’être franchie : le gouvernement français a annoncé son soutien à une proposition de loi visant à permettre leur restitution à la Guyane. Pour les descendants de ces hommes, femmes et enfants arrachés à leur territoire à la fin du XIXe siècle, cette décision marque enfin la reconnaissance d’une blessure historique longtemps ignorée.

À l’époque coloniale, plusieurs Kali’nas avaient été emmenés en France pour être exhibés dans ce que l’on appelait alors des « zoos humains », ces expositions où des peuples autochtones étaient présentés au public comme des curiosités exotiques. Après leur mort, leurs corps furent conservés et intégrés à des collections anthropologiques françaises, notamment celles du Musée de l’Homme. Une pratique aujourd’hui largement dénoncée comme l’un des symboles les plus violents de la déshumanisation coloniale.

Le texte porté par la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly prévoit que ces restes humains cessent officiellement d’appartenir aux collections publiques françaises afin d’être remis à la Guyane dans un délai d’un an, à des fins funéraires. La ministre de la Culture a assuré que le gouvernement engagerait une procédure accélérée afin que le Sénat puisse examiner rapidement cette proposition de loi avant la fin de la session parlementaire.

En Guyane, l’annonce a suscité une émotion considérable. Le député Jean-Victor Castor, qui porte ce combat depuis plusieurs années, a salué une avancée majeure pour la dignité des peuples autochtones. À l’Assemblée nationale, il a rappelé le parcours tragique de ces Kali’nas « arrachés à leur terre » puis exposés en France avant d’être réduits à l’état d’objets scientifiques.

Depuis des décennies, des familles et des associations réclament leur retour. Parmi les figures de ce combat, Corinne Toka Devilliers, présidente de l’association Moliko Alet+Po et descendante d’une Amérindienne exhibée à Paris, n’a jamais cessé de dénoncer cette situation. Pour elle, ces dépouilles ne sont pas des pièces de musée mais des ancêtres qui doivent enfin retrouver leur terre et recevoir une sépulture digne.

Une fois restitués, les restes humains devraient rejoindre le mémorial inauguré en août 2024 à Iracoubo, dans le centre de la Guyane. Ce lieu de mémoire a été conçu pour rendre hommage aux victimes kali’nas et transmettre cette histoire encore méconnue du grand public. Pour la cheffe coutumière Cécile Kouyouri, cette restitution représente aussi une reconnaissance des souffrances endurées par les peuples autochtones, dont la mémoire a longtemps été effacée du récit national.

Cette initiative s’inscrit dans un débat plus large sur les restitutions liées à la colonisation. Alors que la France examine actuellement plusieurs dispositifs destinés à faciliter le retour d’œuvres et de biens culturels vers leurs pays d’origine, la question des restes humains conservés dans les collections publiques demeurait jusqu’ici incomplètement résolue, notamment pour les territoires ultramarins. Une loi adoptée en 2023 avait bien ouvert des possibilités de restitution, mais uniquement dans le cadre de demandes formulées par des États étrangers, excluant de fait les outre-mer français.

Avec cette proposition de loi spécifique aux Kali’nas, l’État reconnaît désormais la nécessité d’apporter une réponse adaptée à cette demande mémorielle et humaine. Pour beaucoup en Guyane, il ne s’agit pas seulement d’un acte symbolique, mais d’une réparation historique attendue depuis plus d’un siècle.