— Par Sarha Fauré —
À l’heure où les projecteurs du Festival de Cannes illuminent une nouvelle fois le cinéma mondial, un autre débat s’impose avec force dans les coulisses du monde culturel : celui des violences sexistes et sexuelles longtemps tues, minimisées ou dissimulées derrière le prestige des œuvres et la protection des figures d’autorité. Dix ans après l’onde de choc provoquée par #MeToo, deux députés français, Sandrine Rousseau et Erwan Balanant, entendent désormais inscrire cette lutte dans le droit à travers une ambitieuse proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale.
Le texte, composé de dix-neuf articles, se veut une réponse concrète aux révélations accumulées ces dernières années dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode ou encore de la publicité. Derrière les scandales médiatisés et les témoignages d’actrices ou d’artistes connus, les parlementaires dénoncent surtout un système profondément ancré, où les mécanismes de domination et de silence continuent de protéger les agresseurs tandis que les victimes voient leurs carrières fragilisées, voire détruites.
Cette initiative législative s’appuie sur les travaux d’une commission d’enquête parlementaire menée en 2025 après les accusations portées par l’actrice Judith Godrèche contre les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Pendant plusieurs mois, des centaines de personnalités du monde culturel ont été auditionnées. Le constat dressé par les rapporteurs fut sévère : les violences dans ce milieu ne relèvent pas d’accidents isolés mais d’un fonctionnement systémique, nourri par des rapports de pouvoir, l’omerta professionnelle et ce que certains élus qualifient d’« excuse du génie créateur ».
La proposition de loi entend ainsi transformer les engagements moraux et les chartes symboliques en obligations légales. Parmi les mesures phares figure une protection renforcée des mineurs. Le texte prévoit notamment un contrôle d’honorabilité systématique pour toute personne amenée à travailler avec des enfants ou des adolescents. Il interdit également la sexualisation des mineurs à l’écran ou dans les campagnes publicitaires, notamment en empêchant qu’un enfant interprète un rôle d’adulte dans des scènes à caractère intime.
Les tournages impliquant des scènes de nudité ou de sexualité devront désormais intégrer la présence obligatoire d’un coordinateur d’intimité lorsqu’un mineur est concerné. Pour les adultes, ce recours devra au minimum être proposé. Une manière de redéfinir les pratiques de plateau et de faire émerger une culture du consentement et de la protection dans des univers où les frontières professionnelles ont souvent été brouillées.
Les auditions et castings sont eux aussi directement visés. Les députés souhaitent mettre fin à certaines pratiques jugées abusives ou propices aux violences. Les essais devront se dérouler dans des lieux professionnels clairement identifiés, durant des horaires de travail normaux. Les demandes de nudité ou les simulations de scènes sexuelles pendant les castings seraient interdites. Le texte prévoit également un encadrement plus strict du métier d’agent artistique, avec l’instauration d’une qualification professionnelle obligatoire et de nouvelles responsabilités en matière de protection des artistes.
Au-delà de la prévention, les parlementaires veulent aussi sécuriser la parole des victimes. La proposition interdit toute sanction financière, retenue sur salaire ou poursuite destinée à faire pression sur les personnes qui signalent des faits de violences ou de harcèlement sexiste et sexuel. Les employeurs pourraient par ailleurs être contraints de signaler à la justice les faits dont ils ont connaissance, avec l’accord écrit des victimes.
Le texte comporte enfin un important volet judiciaire. Il prévoit notamment l’extension du principe de « prescription glissante » aux victimes majeures. Cette disposition permettrait à des faits anciens, normalement prescrits, d’être réexaminés si l’auteur présumé a commis d’autres violences plus récentes. Pour les défenseurs du projet, cette évolution est essentielle afin de mieux prendre en compte la dimension répétitive et structurelle des violences sexuelles.
En inscrivant ces mesures dans la loi, les auteurs du texte espèrent dépasser le seul cadre du monde culturel. Pour Sandrine Rousseau et Erwan Balanant, il s’agit aussi d’envoyer un signal plus large à l’ensemble de la société : les violences sexistes et sexuelles ne peuvent plus être relativisées au nom du talent, du pouvoir ou de la création artistique. Reste désormais à savoir si cette proposition parviendra à trouver sa place dans un calendrier parlementaire saturé avant la fin de la législature. Mais pour ses défenseurs, une chose est déjà acquise : le silence qui entourait autrefois ces violences s’est fissuré, et le débat public ne pourra plus refermer le rideau aussi facilement.
