La peste soit de l’avarice et des avaricieux
Le public de Fort-de-France qui avait rempli la grande salle de l’Atrium vendredi 24 avril n’a pas été déçu. Il y a longtemps, en effet, que l’on n’avait pas eu l’occasion d’assister ici à un mise en scène aussi moderne, dans un décor a priori déroutant mais qui en l’occurrence est dicté par l’intention de départ de cette mise en scène : ajouter un prologue qui joue avec l’idée d’avarice, en demandant au public d’apporter des oripeaux, des papiers de diverses sortes pour aider Harpagon à vêtir sa famille et sa domesticité, lesquelles, comme de juste, se présentent en « petite tenue » au début de la pièce, pendant que des couturiers/couturières s’activent à confectionner les costumes dans des cages grillagées. Des cages qui peuvent avoir d’autres usages et qui se déplacent pour composer autrement le décor. Les murs du plateau sont entièrement nus, pas le moindre pendrillon, une grande table poussée à jardin porte diverses boissons et victuailles permettant aux comédiens qui en éprouveraient le besoin de se restaurer au cours de cette représentation qui s’étire sur trois heures d’horloge.
Trois heures, cela peut paraître long, certaines scènes pourraient être aisément resserrées, Clément Poirée ayant agrémenté les dialogues de nombreuses parties de jeu pur, sur un mode farcesque, très réussies au demeurant mais non indispensables à l’action. Le prologue est un autre élément qui allonge la représentation, alors qu’on peut douter qu’il apporte quelque chose d’essentiel au spectacle. L’idée de confectionner sur place les costumes, pour séduisante qu’elle puisse paraître a première vue, est fatalement artificielle ; on voit bien que seuls quelques éléments de costumes pourront être fabriqués sur place, le reste arrivant dans les malles de la troupe. On est donc partagé à cet égard, car même si la logique en paraît douteuse, le contraste entre le début de la pièce, en « petite tenue », et la suite, en costume, demeure plaisant.
Mais foin des critiques qui pourraient laisser croire que nous n’avons pas aimé la pièce, alors que c’est précisément le contraire. D’abord, même si elle dure peut-être indûment, le rythme est toujours soutenu. Le décor de type industriel visuellement très intéressant du début, se transforme en un environnement féerique à la fin, avec des panneaux colorés et les robes somptueuses d’Élise et Mariane. Les morceaux de farce sont toujours drôles (avec une mention particulière pour Anne-Élodie Sorlin dans Frosine). Et l’on ne peut qu’admirer le jeu des acteurs dans leur ensemble, leur enthousiasme et la manière qu’ils ont d’articuler et de porter la voix pour se faire entendre sans micros des centaines de spectateurs présents, même si l’on ne préjugera pas que tout le monde ait pu entendre parfaitement le texte. Des comédiens parmi lesquels les spectateurs martiniquais auront eu le plaisir particulier de reconnaître Nelson-Rafaell Madel, un enfant du pays au mieux de sa forme dans son rôle de Valère et de meneur de jeu. Quant à John Arnold, en costume d’époque terne et gris dès le début, voûté, coiffé d’une perruque défraîchie, il campe un Harpagon tout à fait convaincant.
L’Avare de Molière, m.e.s. Clément Poirée, une production du Théâtre de la Tempête. Tropiques-Atrium, Fort-de-France, 24 avril 2026.


