— Par Marcelin Nadeau —
La Martinique vit une transformation silencieuse mais profonde de ses littoraux. De Basse-Pointe au Marigot, du Prêcheur au Carbet, le trait de côte recule inexorablement sous l’effet conjugué de la houle, de la montée du niveau de la mer et des déséquilibres sédimentaires. Ce phénomène, longtemps perçu comme naturel et marginal, est désormais un enjeu majeur d’aménagement du territoire et de sécurité des populations.
Dans mes fonctions de maire du Prêcheur, nous avions développé une expérimentation de relocalisation qui fait aujourd’hui référence au niveau national et international à l’instar de celle de Miquelon.
Parlementaire, j’ai avec ma collègue de Polynésie Mereana Reid-Arbelot déposé en 2024 une proposition de résolution votée – fait rare ! – à l’unanimité des membres de l’Assemblée nationale.[1] Rapporteur du budget de l’État pour les risques naturels majeurs, j’ai préconisé une mutualisation des moyens pour faire face à ce phénomène incontournable et permettre une adaptation.
Ce n’est plus une projection, c’est une réalité quotidienne
Je poursuis aujourd’hui un travail concerté avec le gouvernement pour aller dans ce sens et déposerai en conséquence une proposition de loi transpartisane sur le sujet dans les prochaines semaines.
Car la réalité est là : nous devons impérativement, en Martinique comme dans lesdits Outre-mer ou en France continentale, faire de la gestion des risques naturels majeurs le cœur de notre développement. Pour cela, il faut nécessairement changer de paradigme.
Dans plusieurs communes de Martinique, les habitants constatent déjà les effets concrets de cette évolution : plages qui disparaissent, routes fragilisées, habitations exposées aux assauts répétés de la mer. Les événements extrêmes liés aux tempêtes et aux houles cycloniques accélèrent brutalement des dynamiques déjà à l’œuvre de façon continue. Ce n’est plus une projection, c’est une réalité quotidienne pour de nombreux Martiniquais, et j’ai déjà eu à intervenir pour des habitants de Basse-Pointe, du Prêcheur ou du Carbet en détresse. Mais il manque un cadre juridique et stratégique qu’il nous faut construire ensemble.
Face à cela, les réponses apportées jusqu’à présent reposent en effet encore trop souvent sur des logiques de protection rigide : enrochements, digues, murs de soutènement. Tout cela est du passé. Si ces ouvrages ont pu, dans certains cas, retarder l’échéance, ils montrent aujourd’hui leurs limites. On l’a vu en France, à Oléron ou aux Sables-d’Olonne. On le voit à Tuvalu en Polynésie où l’île disparait même parfois obligeant ce micro-État a contracté un accord international avec l’Australie d’accueil migratoire climatique pour ses 11000 habitants, ou dans l’archipel polynésien de Tuamotu, où le maire de l’île de Napuka a demandé en 2010 l’asile climatique aux îles Marquises pour ses 315 administrés. Et on le voit donc ici et maintenant encore en Martinique, à Basse- Pointe, au Carbet, au Prêcheur… Ces travaux de protection rigide sont coûteux, parfois fragiles face aux événements extrêmes, et souvent ne font que déplacer le phénomène d’érosion vers d’autres secteurs du littoral.
Changer de paradigme
Oui, encore une fois, il est donc nécessaire de changer de paradigme.
Et nous devons passer d’une logique de défense systématique et vaine du trait de côte à une stratégie d’adaptation assumée, cohérente, planifiée, innovante. Nous devons intégrer le fait que nous ne pouvons plus nous positionner par rapport à la Nature, mais que « nous sommes la Nature ! »[2] et donc nous adapter. Cela implique d’abord de reconnaître une réalité essentielle : tous les espaces littoraux ne pourront pas être maintenus durablement dans leur configuration actuelle.
C’est dans ce contexte qu’il est donc indispensable de construire un véritable modèle martiniquais d’adaptation littorale.[3] Un modèle adapté à nos réalités insulaires, à la diversité de nos côtes et à la vulnérabilité particulière de certaines communes littorales. Ce modèle doit reposer sur trois piliers.
Le premier est celui de la connaissance et de l’anticipation. Il est essentiel de renforcer les outils scientifiques de suivi du trait de côte, d’améliorer la diffusion des données et d’intégrer systématiquement les projections climatiques dans les décisions d’aménagement. Et de les mutualiser.
Le deuxième est celui des solutions fondées sur la nature. La restauration des écosystèmes côtiers, la préservation des mangroves, la gestion raisonnée des plages et la réduction de l’artificialisation constituent des réponses efficaces et durables, capables d’atténuer les effets de l’érosion tout en renforçant la résilience du territoire.
Le troisième pilier, plus sensible mais qui est incontournable, est celui de l’adaptation des usages et des implantations humaines et économiques. Cela implique d’anticiper, avec responsabilité et accompagnement, le recul progressif de certaines activités et infrastructures situées dans les zones les plus exposées.
Une opportunité historique
Il est clair que ce débat n’est pas simple et qu’il ne peut être abordé commune par commune de manière isolée. Même si chaque commune a sa particularité, Le Prêcheur n’étant pas Basse-Pointe ou Trinité, ou Schœlcher. Mais il doit être pensé à l’échelle de l’ensemble des treize communes littorales concernées en Martinique, dans une logique de solidarité territoriale, de cohérence des politiques publiques, et j’ajouterais de subsidiarité, l’État devant être un partenaire et non un décideur autoritaire. Car le savoir, né de la résilience et de l’expérience, est au niveau communal. De Basse-Pointe au Carbet, du Prêcheur au Marigot, les réalités diffèrent donc, mais les défis, eux, sont communs et appellent une réponse stratégique globale.
La Martinique a aujourd’hui une opportunité historique : devenir un territoire pionnier de l’adaptation littorale dans la Caraïbe.[4] Cela suppose du courage politique, de la planification, mais aussi une capacité collective à accepter que le littoral soit un espace vivant, en mouvement, et non une frontière figée.
L’enjeu n’est pas ici seulement environnemental. Il est territorial, social et humain. Il concerne aussi bien notre manière d’habiter l’île aujourd’hui et de la transmettre demain, et c’est pourquoi je lance un appel à tous les élus de Martinique sensibilisés à cette question vitale pour notre pays, pour une réflexion commune et ouverte.
Car il est temps d’agir aujourd’hui concrètement avec lucidité, cohérence et ambition pour la Martinique. Demain, il sera trop tard.
[1] Marcellin Nadeau et Mereana Reid-Arbelot, « Proposition de résolution visant à adapter et mutualiser nos politiques publiques au changement climatique, notamment à destination des villes côtières et insulaires », Assemblée nationale, Paris, 2023.
[2] Pascal Margueritte et Marcellin Nadeau, « Nous sommes la Nature ! Écologie, Colonialité et Liberté des peuples », éditions Idem, Paris, 2024.
[3] Marcellin Nadeau, « Proposition de loi de refondation écologique du littoral et d’adaptation des territoires exposés au recul du trait de côte », Assemblée nationale, à paraître.
[4] Pascal Margueritte, « Face au dérèglement climatique, les Outre-mer sont des laboratoires de la transition écologique », Revue Hérodote, « Géopolitique du dérèglement climatique en France et en Europe », Paris, 2024.
