Opal Une enfant d’ailleurs

Opal
Une enfant d’ailleurs
de et par Aline Karnauch et Jacques Kraemer
d’après des extraits du Journal d’Opal Whiteley, 1920 traduit par Antionette Weil

Comment faire un objet théâtral avec un récit autobiographique? C’est la question que se posent aujourd’hui nombre de metteurs en scène, comme si l’aventure d’une vie avait pris le relais de l’aventure des peuples. Cependant l’entreprise signée Aline Karnauch et Jacques Kraemer reste unique dans ce genre si fréquenté: d’abord parce que le texte d’où est tiré le spectacle est lui-même absolument singulier, ensuite parce que la genèse de ce texte et l’histoire de sa réception sont exceptionnelles. On est donc en présence d’un objet théâtral puisé dans un récit autobiographique dont la réception elle-même est déjà un roman: la mise en abyme est réalisée à trois niveaux, faisant de l’objet final une énigme littéraire dans son essence, dans le goût de la tradition baroque. En d’autres termes, un couple de metteurs en scène se penche sur le miroir que lui tend un texte d’une épaisseur dont on oserait dite, en revendiquant le jeu de mots, qu’elle est inédite.
Qu’est-ce à dire? Une enfant prénommée Opal (quel prénom signifiant!) vit en Oregon à la fin du dix-neuvième siècle. C’est une enfant différente, surdouée et repoussée par sa famille en raison même de sa différence: la maltraitance est la réalité quotidienne dans cette famille de bûcherons. Sa marâtre lui impose coups, punitions et vexations. Elle s’invente alors un roman familial, « Ange-père et Ange-mère » qui veillent sur elle depuis les cieux. Elle se crée un univers merveilleux, un monde féérique où les plantes et les animaux sont baptisés et elle écrit un journal dès l’âge de six ans.
Car elle aime les mots du même amour que celui qu’elle porte aux animaux et aux arbres: l’acte de nomination est chez elle naturel, son activité démiurgique, pour innocente qu’elle soit, n’en garde pas moins toute la puissance de la création poétique. C’est même ça qui effraie ses parents: sans le savoir, elle a tout du poète maudit, la magie verbale, la solitude, la souffrance et la puissance d’émerveillement. Elle sait écouter le monde, tout l’univers lui parle « sa douce langue natale », elle trouve les mots et les tournures sans se mettre en peine. Le verbe naît sous ses doigts comme poussent les plantes avec de l’eau et du soleil. Elle a la grâce de la communion naturelle avec la nature. Et en cela, elle détient un furieux pouvoir de subversion dont elle ne peut pas comprendre que l’institutrice se méfie.
Texte magique, qui évoque à la fois Rimbaud et Thoreau, qui connaît un succès retentissant lors de sa publication en 1920 pour tomber dans l’oubli avant qu’en France Aline Karnauch le redécouvre, à la faveur de la traduction assurée par Antoinette Weil.
Mais une fois qu’on a en mains un tel objet littéraire, comment lui donner vie sur le plateau? Quelle magie doit opérer pour qu’on voie Opal, qu’on l’entende, qu’on vive sa présence?
D’abord un soigneux travail de lecture du texte dans ses replis les plus cachés, suivi d’un découpage et d ‘un montage guidés par une vraie interprétation: choix, orientation, point de vue, tout doit être pensé pour conserver la cohérence, voire la renforcer tout en abrégeant. Mettre en valeur, rendre sensible, tout en gardant la distance propre à la lecture. Bref, ce qu’on appelle une mise en scène et qui passe souvent inaperçu aux yeux d’un néophyte: peu importe, pourvu que ça fonctionne, et ça fonctionne!
Le sésame fut ici un dédoublement de la lecture et de l’interprétation: tandis que l’actrice se fond dans le personnage dans une identification troublante, l’acteur lit certains passages du texte ou nous livre l’histoire éditoriale du texte et la tragédie de l’auteur. On a donc à la fois la fusion et le recul, ce qui est le propre du texte littéraire. L’énigme du texte (qui l’a réellement écrit et quand? Comment se justifient les références littéraires savantes chez une enfant de six ou dix ans? Où passe la frontière entre le texte et la vie chez Opal Whiteley?). L’imposture même, dont elle fut parfois taxée renforce la dimension littéraire de l’ouvrage pour qui n’a pas oublié que l’imposture, le travestissement, la fiction et les effets de double sont inséparables de l’écriture.
La mise en scène dose soigneusement les effets de réel et la magie, en jouant de la voix, du costume, du geste, des objets et des lumières. La scénographie, toute modeste qu’elle soit, n’en est pas moins d’une efficacité remarquable: découpage de l’espace, jeu des lignes horizontales et verticales, choix des couleurs, tout nous renvoie à la vie frustre mais puissamment poétique de la jeune Opal: elle nous émeut et nous éblouit par sa verve. Signalons la performance hors du commun de l’actrice Aline Karnauch, qui nous a émus aux larmes par sa jeune pudeur, ses regards espiègles, et la douceur de sa voix.
A l’heure où tant de spectacles se vautrent dans une débauche de scénographie qui tend à camoufler le vide du texte, il faut saluer une performance travaillée comme un joyau et émouvante comme un rêve d’enfant.
Michèle Bigot