« La nuit juste avant les forêts » : un texte difficile !

Entretien avec Roland Sabra. Propos recueillis par Yvonne Guilon, journaliste à Radio Caraïbes International (R.C.I.)

la_nuit_juste_avantYvonne Guilon : Comment se présente le texte « La nuit juste avant les forêts » ?
Roland Sabra : « Le texte est difficile ». C’est Bernard-Marie Koltès qui l’écrit dans une lettre à sa mère le 14 juin 1977 peu avant la création de la pièce au festival Off d’Avignon.
Yvonne Guilon : Alors pourquoi le texte est-il difficile ?
R.S. :Pour plusieurs raisons.
Premièrement, parce qu’il est composé d’une seule phrase d’une soixantaine de pages, écrite à la première personne, sans point de ponctuation. C’est dans la découpe qu’il opère dans le texte que le comédien prend ses respirations.
Deuxièmement, la construction du texte relève d’un genre tout à fait particulier. Ce n’est ni un monologue, dans lequel le discours s’adresse à un absent qui pourtant existe, ni un soliloque, c’est-à-dire une adresse du personnage à lui-même sans considération aucune pour un tiers. Le texte est en réalité un quasi-monologue c’est-à-dire un discours adressé à un tiers, présent hors-scène mais dont le spectateur doit très vite avoir la certitude qu’il ne répondra pas.
Troisièmement, ce tiers «  hors-champ »prend la figure de destinataires multiples qui ne sont réunis dans le flot de paroles tenues que par le seul désir de communiquer du narrateur.
Quatrièmement, la structure du texte, en l’absence d’une intrigue narrative, s’appuie, s’articule sur les nombreux allers-retours de la réflexion et des évocations du personnage.
Cinquièmement, autour de cette absence d’histoire centrale viennent se greffer des récits liés à des rencontres inabouties, inachevées faites par le narrateur.
Sixièmement, la très grande beauté du texte se niche dans ce qui surgit en creux dans l’au delà du flot de paroles proférées, dans le non dit, quand le désir de communiquer flamboie et l’emporte sur le contenu de ce qui est dit. La beauté n’est pas une fille de petite vertu qui se dénude au premier regard .

Yvonne Guilon : Comment situer ce texte ?
R.S. Un texte difficile donc l’immense Patrice Chéreau dira lorsque Bernard-Marie Koltès lui apportera le texte en 1979 : « Je n’ai rien compris ». Il se passera plus de 30 ans avant qu’il ne le mette en scène, bien après la disparition de l’auteur .C’est néanmoins un texte qui fait date dans l’œuvre de Koltès et l’histoire du théâtre du 20ème siècle. Dans l’œuvre de Koltès, puisque c’est la première pièce qu’il revendique comme auteur, répudiant celles qu’il avait écrites auparavant. Dans l’histoire du théâtre du 20 ème siècle parce que Koltès émerge à un moment du théâtre marqué par  l’extinction, l’expulsion de l’auteur du texte et du théâtre, or Koltès est présent dans ses personnages au delà du lyrisme sauvage et familier, de la poésie fragile et explosive, de l’apparente non construction du langage. La nuit est sans doute le texte qui nous parle le plus de Koltès, de la solitude, de la quête de soi, de l’exclusion, de la difficulté de formuler une demande, de l’impossibilité d’échapper à la loi de son désir. On pense à Roland Barthes qui disait « je n’ai pas le goût de mon désir » Et ce texte est fondateur de ce qui sera désormais la marque de Koltès, reconnaissable entre toutes, un subtil équilibre entre langue parlée et langue écrite.

Yvonne Guilon: Un texte difficile donc une mise en scène périlleuse ?***
R.S. Les plus grands s’y sont risqués, quelques fois avec beaucoup d’hésitations comme je le rappelais précédemment. Dans le travail qui nous est proposé l’initiative ne revient pas au metteur en scène. C’est Jacques Olivier Ensfelder comédien et metteur en scène, qui portait en lui ce texte depuis  suffisamment  longtemps semble-t-il pour chercher un regard extérieur. Il en a trouvé deux. Peut-être une façon de se protéger de l »engloutissement par le texte. En tout cas est-il que lui avait une ligne de lecture du texte préalable à celle du metteur en scène et de son assistant. Qu’en est-il advenue ? Comment a fonctionné le trilogue ? Une vision l’a-t-elle emporté ? Un compromis s’est-il formé ? On ne sait, mais on peut compter sur Jacques Olivier Ensfelderl  sur sa sensibilité, sa subtilité, sa finesse et sa capacité à savoir lire un texte  pour faire valoir la richesse de La nuit.  C’est vrai que cela relève d’une gageure mais c’est une raison supplémentaire d’aller voir « La nuit juste avant les forêts ».

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 2 representations   : Jeudi 30 et Vendredi 31 Janvier  2014

De Bernard-Marie Koltes

Cie les Enfants de la Mer

Mise en scène : Jose Exelis

Collaboration artistique : Hervé Deluge

Avec Jacques-Olivier Ensfelder

Création Lumière : Valéry Pétris

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