Avignon 2017 (5) « Unwanted », « Oh ! les beaux jours »

Par Selim Lander

Unwanted de Dorothée Munyaneza (IN)

Dorothée Munyaneza est rwandaise. Elle a un port de reine, la démarche d’une danseuse, elle n’est que grâce et élégance. Ses créations portent sur son pays, sur le génocide des Tutsis. Dans Unwanted elle fait parler des mères ayant accouché d’un enfant conçu lors d’un viol, un enfant non désiré, unwanted. Les femmes dont elle a recueilli les propos s’expriment en langue vernaculaire ; D. Munyaneza en donne la traduction simultanée. Mais il y a bien plus dans cette pièce que ces témoignages, des moments d’une rare intensité, à commencer par celui où la comédienne mime un tueur ivre de fureur et de violence. Vêtue d’une combinaison unisexe qui nous percevons à ce moment-là comme une tenue militaire, elle se pavane, saute d’un bord à l’autre du plateau, éructe, se fait menaçante avec un pilon de mortier qui lui sert à frapper de grands coups sur le plancher de la scène : tout cela dans une sorte de transe sauvage étonnante de vérité. Et l’on peut en effet supposer que les guerriers qui commettent des atrocités – les islamistes de Daech aujourd’hui, les auteurs du génocide rwandais hier – se trouvent dans un état de transe et/ou sous l’emprise d’une substance altérant le jugement lorsqu’ils accomplissent leurs crimes abominables. 

Un autre moment particulièrement fort, presqu’à la fin, et qui aurait pu conclure la pièce, celui où D. Munyaneza et la musicienne qui l’accompagne, ayant toutes les deux revêtu au préalable une robe africaine se mettent à piler le mil en poussant un chant de colère. Le son est  particulièrement travaillé, l’un des mortiers sonorisé pour amplifier le bruit des coups de pilon. Un instrument du même genre est constitué par deux cailloux superposés, celui du bas étant relié à un amplificateur, de telle sorte que frappés l’un sur l’autre, ils produisent des bruits semblables à des tirs de roquette ou au grondement du tonnerre. Toujours côté son la musicienne, Holland Andrews, qui manipule ses instruments électroniques, joue de sa voix, au registre très large, pour chanter la douleur ou la panique de la femme violée par des hommes ramenés à l’état de bêtes.

Face à des spectacles de ce genre, qui s’adressent à un public installé dans des fauteuils confortables et qui font théâtre des souffrances réelles subies par des humains que le public, quant à lui, n’a aucune chance de rencontrer jamais, la question se pose inévitablement de leur légitimité. En d’autres termes, quel sens y a-t-il d’évoquer sur la scène subventionnée d’un théâtre européen des crimes dont les spectateurs peuvent à bon droit se juger innocents ? Une pièce démontrant la responsabilité de l’armée et du gouvernement français dans le génocide rwandais serait à cet égard bien différente. Or celle-ci n’est jamais évoquée. Les crimes sont commis le plus souvent par des voisins, par des Hutus, d’autres Rwandais, débarquant d’un camion. Aucune explication du génocide n’est proposée.

Le fait est que de tels spectacles existent et qu’ils sont donc jugés légitimes par les organismes qui distribuent les subventions comme par les spectateurs qui ont acheté leur billet sur la foi d’un programme et savent donc à quoi s’attendre. On ne tentera pas ici l’explication de ces comportements ; elle relève de la psychanalyse. Voilà en tout cas un beau sujet de théâtre pour un dramaturge audacieux.

 

Oh ! les beaux jours de Samuel Beckett (OFF)

Un Beckett dans le OFF. L’occasion était tentante de confronter la pièce avec le souvenir que nous en avions pour l’avoir vue interprétée il y a bien longtemps par Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie, puis, au moins deux décennies plus tard, par une pensionnaire du Français. Cette troisième fois fut de trop. Etait-ce fatigue de notre part en cet horaire tardif, insuffisance de l’interprétation ou, tout simplement, le théâtre de Beckett a-t-il mal vieilli ? Le fait est que les ressassements de Winnie nous ont passablement ennuyé. Il s’en faudrait de peu, sans doute, pour que Bénédicte Costechareyre devienne une Winnie convaincante. Il suffirait peut-être de donner plus de rythme à la pièce qui s’étire indûment. Il y a en effet trop de silences pendant lesquels la comédienne se trouve réduite à des mimiques répétitives. Mais au-delà de ces remarques circonstancielles, il est permis de penser que Beckett s’est démodé avec le temps (nous nous sommes fait la même réflexion, naguère, en assistant à une représentation de La Dernière Bande par un interprète de Beckett pourtant confirmé). Ce qui paraissait novateur, voire révolutionnaire, est éventé.