« Treemonisha » : Opéra-ragtime de Scott Joplin

Samedi 28 février 2026 – 19h30 Tropiques-Atrium, Scène nationale de la Martinique

— Par Hélène Lemoine —

Une œuvre fondatrice de l’opéra afro-américain

Composée en 1910 par Scott Joplin, figure majeure du ragtime et pionnier de la musique afro-américaine savante, Treemonisha est l’unique opéra achevé du compositeur. Joplin en écrit lui-même le livret, affirmant ainsi une vision artistique et politique forte : faire entrer l’histoire, les aspirations et les luttes de la communauté afro-américaine dans le cercle alors fermé de l’opéra, réservé presque exclusivement aux Blancs.

Si Scott Joplin ne connut jamais la reconnaissance de son vivant pour cette œuvre – faute de moyens financiers et face aux barrières raciales de son époque – Treemonisha est aujourd’hui reconnue comme un chef-d’œuvre, au croisement de la musique européenne, du ragtime, du gospel et de l’opérette, et comme une pièce essentielle du répertoire lyrique américain.

L’argument : l’éducation contre l’obscurantisme

L’action se déroule dans une plantation de l’Arkansas, peu après l’abolition de l’esclavage, alors que les anciens esclaves prennent en main leur propre destin. Ned et Monisha, anciens esclaves devenus responsables de la plantation, découvrent un jour un bébé abandonné sous un arbre. Ils l’adoptent et la nomment Treemonisha.

Élevée dans l’amour et la rigueur morale, Treemonisha bénéficie d’une éducation exceptionnelle pour l’époque, obtenue grâce à son travail auprès d’une famille blanche. Elle devient ainsi la seule personne instruite de toute la communauté, tandis que les autres habitants restent prisonniers de l’ignorance et des superstitions.

Face à elle se dressent les « conjure men » – Zodzetrick, Luddud et Simon – faux sorciers et manipulateurs qui exploitent la crédulité des villageois en vendant gris-gris, exorcismes et talismans. Lorsque Treemonisha est enlevée par ces hommes, elle est finalement sauvée par la communauté. Refusant la vengeance, elle choisit la voie de la sagesse, de la non-violence et de l’éducation. Reconnue pour son intelligence et sa droiture, elle devient alors la guide naturelle de son peuple.

À travers ce parcours, Joplin affirme une conviction profonde : l’émancipation, l’égalité et la liberté passent par l’éducation des femmes et des hommes. En cela, Treemonisha peut être rapprochée de La Flûte enchantée de Mozart : à un siècle de distance, la connaissance et la lumière y triomphent de la superstition et de l’obscurantisme.

Une musique au carrefour des cultures

Contrairement à une idée reçue, Treemonisha n’est pas un « opéra ragtime » au sens strict. Si certains airs s’inspirent clairement du rythme syncopé du ragtime – notamment le célèbre ensemble final « A Real Slow Drag » –, l’écriture musicale révèle aussi de forts accents romantiques hérités de l’opéra européen.

Scott Joplin y démontre une parfaite maîtrise de l’écriture chorale et orchestrale. Les chœurs occupent une place centrale et témoignent d’un sens dramatique remarquable. L’air « Aunt Dinah has blown the horn », à la fin de l’acte II, connut même un succès discographique populaire, preuve de la capacité de Joplin à toucher un large public tout en s’inscrivant dans une forme lyrique ambitieuse.

Une œuvre longtemps ignorée, aujourd’hui consacrée

Échec de son vivant, Treemonisha ne fut créée qu’en 1972 au Morehouse College d’Atlanta, sous la direction de Katherine Dunham et Robert Shaw, grâce aux efforts de la fille de Scott Joplin. Sa véritable reconnaissance publique survint en 1975 au Houston Grand Opera. Depuis, l’œuvre n’a cessé de s’imposer sur les scènes internationales : à Paris (Théâtre Darius Milhaud, Châtelet), en Argentine, aux États-Unis, et dans de nombreuses recréations saluées par le public.

L’influence de Scott Joplin dépasse largement le ragtime : son œuvre a marqué durablement le jazz et la musique dite « savante », inspirant des compositeurs tels que Debussy, Ravel, Milhaud ou Poulenc. En 1976, Joplin reçut à titre posthume un Prix Pulitzer spécial pour sa contribution à la musique américaine.

Une mise en scène exceptionnelle à Fort-de-France

La représentation du 28 février 2026 à Tropiques-Atrium revêt une dimension artistique et symbolique particulière. Le public martiniquais découvrira ou redécouvrira une mise en scène créée par Patricia Panton, présentée pour la première fois à l’Opéra du Cap, puis en France et en Martinique. Cette soirée lui est dédiée : disparue le 26 décembre 2025 à Monaco, Patricia Panton est honorée à travers le respect fidèle de sa vision scénique, conformément à sa dernière volonté.

La soprano sud-africaine Zandile Mzazi incarnera Treemonisha, entourée d’une distribution majoritairement martiniquaise pour les rôles solistes, les danseurs et le Chœur Sainte-Thérèse. Marie-Claude Bottius interprétera Monisha. La mise en scène est reprise par Hervé-Claude Ilin, avec une chorégraphie de Christiane Emmanuel, et des décors, costumes et lumières signés Alfredo Troisi.

La direction musicale sera assurée par Peter Valentovič, accompagné de Kodo Yamagishi au piano, des musiciens de l’Orchestre de Presbourg et du Chœur Sainte-Thérèse.

Coréalisée avec Tropiques-Atrium et coproduite avec Opéra Paris Outre-Mer (OPOM), cette production portée par la Fondation d’Entreprise SPHERE offre au public martiniquais une œuvre majeure du patrimoine afro-américain, où musique, danse et engagement humaniste s’unissent dans un message toujours d’actualité.

Avec une distribution antillaise et internationale :
Chef d’orchestre Peter Valentovic
Orchestre Orchestre de Presbourg
Metteurs en scène Hervé-Claude Ilin
Scénographie, lumières, costumes Alfredo Troisi
Treemonisha Zandile Mzazi
Monisha Marie-Claude Bottius
Lucy Leïla Brédent
Ned Jean-Loup Pagésy
Remus Mathys Lagier
Zodzetrick Steeve Brudey Nelson
Andy Joël O’Cangha
Parson Alltalk / Simon Halidou Nombre
Cephus / Contremaître Elvis Miath
Luddud Alexandre Thésée

Chœur Chœur Sainte Thérèse
Chefs de chœur Père Elie – Guilène Bertrand
Danse Compagnie Christiane Emmanuel

En ligne : https://billetterie.tropiques-atrium.fr/spectacle?id_spectacle=4105&lng=1

Par téléphone : 0596 70 79 29

Sur place : du mardi au vendredi : 9h – 19h et samedi : 9h – 13h.