Tout goudron, tout béton et l’on s’en fout du rhum Neisson

— Par Térèz Léotin —

Il existe au Carbet, à la Martinique, un rhum très apprécié des amateurs du monde entier. Il est hélas en danger de mort cependant. Ce rhum n’est autre que le Rhum Neisson avec notamment son « zépol karé » légendaire largement prisé, ainsi dénommé en raison de la forme très originale de la bouteille. Ce rhum agricole nécessite, comme tous les autres, un environnement approprié qui favorise la qualité de la production. Les concepteurs martiniquais, en effet, ont été les premiers et les seuls à obtenir le label rhum agricole de la Martinique, d’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC). Le « Rhum de la Martinique » l’est devenu par décret du 05 novembre 1996, publié dans le Journal officiel de la République française du 08 novembre de la même année. L’AOC a été délivrée par l’Institut national des appellations d’origine, « après plus de vingt années de démarches de la part des acteurs de la filière. » L’appellation d’origine contrôlée (AOC) concerne notamment les spiritueux. Elle garantit au consommateur « un lien étroit entre le produit et son terroir qui tous les deux doivent être de qualité ». On trouve sous cette appellation : « des eaux-de-vie issues des vignobles, de Cognac, d’Armagnac, ainsi que le pommeau, le calvados, le cidre, le kirsch de Fougerolles, sans oublier le rhum agricole de Martinique, » issu du pur jus de la canne à sucre. L’appellation (AOC) est en conséquence une parfaite reconnaissance de la valeur intrinsèque ainsi que du mérite du produit qui doit répondre totalement à des normes sélectives spécifiques. Aussi de par son originalité, ce rhum agricole martiniquais se trouve dorénavant parmi « les alcools nobles liés à une origine géographique ». Il nous semble évident qu’au vu des critères élitistes retenues, une appellation d’Origine Contrôlée est loin de faire partie des boissons à la qualité indigente et médiocre. Comment s’expliquer alors l’acharnement du maire, car nous n’arrivons pas du tout à comprendre pourquoi ce domaine qui logiquement devrait être sanctuarisé ne l’est pas. Rappelons, que Neisson est la seule EPV (Entreprise de Patrimoine Vivant) de Martinique, ce depuis 2018. À elles seules cette disposition et cette distinction qui ajoutent à son originalité, non seulement lui font mériter d’être préservé, sa sauvegarde en vue de sa pérennisation devient avant tout une évidente nécessité.

Nous ne voulons pas penser que la commune du Carbet ferme les yeux sur la capacité d’embauche de cette entreprise familiale et patrimoniale, néglige aussi l’ouverture touristique qui fait la renommée mondiale de la ville, et avec elle celle de la Martinique.

Alors, pourquoi, pourquoi loin de protéger les parcelles du Domaine Thieubert, (nom juridique de la propriété Neisson), la commune qui pourrait en faire un de ses atouts principaux, compte-tenu de la valeur de ce produit de qualité sur son terroir, choisirait-elle de ne pas préserver ces terres ? Pourquoi ce comportement vis-à-vis des procédures indissociables à l’AOC et Bio ?

Pourquoi tout ce manque de respect autour de Terres agricoles, au détriment des labels Bio et AOC ? Pourquoi laisse-t-on dévaloriser tout un pan de notre patrimoine au bénéfice de constructions intempestives et de routes goudronnées ?

Dites-nous, la Martinique avec notre propre aval et celui de nos décideurs, serait-elle en train de ne devenir qu’un grand terrain plein de chantiers et de routes à construire ? Serait-elle donc une île dont les habitants seraient tous devenus totalement dépendants et improductifs, puisqu’à la merci du béton autant que du goudron ? Une île se dirigeant tout droit vers le menu d’entrée fait d’une « salade-béton », le plat de résistance étant un farci de ciment et le dessert une bonne glace au goudron ?

Serions-nous des personnes soumises au bon vouloir des constructeurs voraces qui, sous prétexte d’augmenter leurs voix pour être élu ou réélu, peut-être, font des constructions et des routes partout, sans respecter l’environnement que notre situation iléenne déjà réduite, voit rétrécir de plus en plus ?

Il y a certes nécessité de construire, de loger, encore faut-il pouvoir aussi le faire, sans pour autant détruire ou « décaler » au sens créole du terme, un patrimoine qui contribue à la renommée du pays. À cette allure, la Martinique, autrefois « l’île aux fleurs », devient et de plus en plus, hélas « l’île des noirs mortiers ». Hélas ! Pas l’île de Noirmoutier et ses belles plages des Sableaux, pour ceux qui connaissent.

Aujourd’hui Neisson risque de perdre son AOC. Messieurs et dames soyons conscients, soyons vigilants, il est encore temps d’arrêter le massacre du tout goudron, tout béton et aussi temps de penser à préserver nos terrains agricoles et avec cela notre label AOC.

Térèz Léotin