Se loger devient un privilège : la fracture du logement en France

— Jean Samblé —

La crise du logement en France s’est profondément aggravée et s’impose désormais comme l’une des urgences sociales majeures du pays. Année après année, les signaux d’alerte se multiplient, traduisant une dégradation continue des conditions de logement et un affaiblissement des politiques publiques censées y répondre. Le logement, longtemps relégué au rang de variable budgétaire, paie aujourd’hui le prix de choix politiques marqués par l’austérité et le désengagement de l’État.

Cette crise ne se limite pas au sans-abrisme visible. Elle touche un spectre beaucoup plus large de la population : ménages en surpeuplement, locataires confrontés à des loyers excessifs, familles piégées dans des logements énergivores, personnes en attente prolongée d’un logement social. Des millions d’individus vivent ainsi dans une insécurité résidentielle permanente, fragilisés par la hausse du coût de la vie, la précarisation de l’emploi et l’érosion du pouvoir d’achat.

Parmi les formes les plus méconnues du mal-logement figure l’hébergement contraint chez des tiers. Faute de ressources suffisantes ou d’accès à un logement autonome, des centaines de milliers de personnes vivent chez des proches, des amis ou parfois de simples connaissances, souvent dans des conditions de promiscuité éprouvantes. Cette réalité, largement invisible dans l’espace public, concerne des profils très variés : jeunes adultes empêchés de quitter le domicile familial, personnes séparées, familles monoparentales, seniors isolés ou encore personnes exilées confrontées à l’irrégularité administrative. Derrière cette cohabitation forcée se cachent fatigue, tensions et sentiment d’instabilité durable.

La montée de la pauvreté alimente directement cette crise. En parallèle, les inégalités territoriales se creusent : dans les zones tendues, la pénurie de logements abordables accentue la pression sur les ménages modestes, tandis que d’autres territoires font face à la vacance, à la dégradation du bâti ancien ou à la désertification des centres-villes. Partout, le constat est le même : le marché immobilier ne répond plus aux besoins sociaux fondamentaux.

Face à cette situation, les réponses fragmentaires et ponctuelles apparaissent largement insuffisantes. La crise du logement appelle des choix structurels, fondés sur un investissement durable, une planification ambitieuse et une reconnaissance pleine des différentes formes de mal-logement. Les collectivités locales, et en particulier les communes, disposent de leviers essentiels : développement du logement social, régulation des loyers et des meublés touristiques, mobilisation des logements vacants, lutte contre l’habitat indigne et la précarité énergétique.

À l’approche des élections municipales, le logement constitue ainsi un enjeu démocratique central. Garantir un accès digne et stable au logement ne relève pas seulement de la politique sociale : c’est une condition essentielle de la cohésion sociale, de l’égalité et du vivre-ensemble. Sans un changement profond de cap, la spirale actuelle continuera d’exclure toujours davantage de personnes du droit fondamental à se loger.