“Sainte Jeanne des Abattoirs” : en noir et blanc

Au Théâtre de Foyal 16, 17 et 18 janvier

—Par M’A —

 sainte_jeanneCe n’est pas la pièce la plus légère du répertoire brechtien, c’est même, sans doute, une des moins aériennes sur le plan de la dialectique.. Écrite en 1932, elle n’a jamais été représentée du vivant de l’auteur ne donnant lieu qu’à une lecture radiophonique partielle. Ce n’est que trois ans après sa mort que la création est faite à Hambourg en 1959.

Le thème de la pièce est directement inspiré de la grande crise de 1929. Pierpont Mauler, roi de la viande et magnat de la conserve, veut se débarrasser de ses concurrents en lesconduisant à la faillite, ce qui a pour conséquence « annexe » d’accroître le chômage et le désespoir des travailleurs. Jeanne Dark (!) militante exaltée des “Chapeaux Noirs” s’épanouit dans le registre de la commisération débordante, de la compassion dégoulinante, du pacifisme béât, de la religiosité désarmante. Elle désire le bien des ouvriers, eux qui n’en n’ont déjà pas beaucoup. Elle se rend aux abattoirs et prêche la miséricorde avant de réaliser qu’en désamorçant la colère des ouvriers elle devient la complice des leurs exploiteurs. A son tour elle se révolte, et se trouve chassée de l’usine alors qu’un mouvement de grève se met en place. Chargée d’une missive destinée à une autre usine qui doit rejoindre le mouvement afin de le fortifier elle est submergée par des problèmes moraux sur l’utilisation de la violence pour faire valoir des revendications. Elle garde la lettre et trahit la cause ouvrière. La grève échoue, noyée dans le sang. Pierpont Mauler triomphe des ouvriers et de ses concurrents qu’il élimine. Jeanne Dark à l’agonie est transportée dans les locaux des Chapeaux noirs où elle échoue, ensevelie par les chants liturgiques qui étouffent ses dernières supplications avant d’être internée ou canonisée, on ne sait trop.

 La mise en scène de Irène Favier confrontée à la noirceur de la pièce tente de se placer sur le registre du burlesque, notamment avec lerôle de Pierpont Mauler, tout en accentuant les oppositions en flirtant souvent, sans jamais y verser totalement, avec un manichéisme que l’auteur ne reniait pas pour autant. Du Brecht en noir et blanc, comme y insiste le jeu des couleurs des costumes réduites à ces deux tons. On ne donne pas dans la finesse mais dans une imitation  du cinéma des années vingt juste avant le parlant, quand le geste du comédien doit encore faire dire ce que la bouche ne peut pas faire entendre. Pas sûr que ce soit une bonne idée pour le théâtre. Ce parti pris de jeu  stéréotypé des acteurs sur scène s’articule mal avec l’ambivalence des acteurs sociaux qu’ils sont sensés représentés. La bonté, le sentiment ne sont pas seulement du coté des ouvriers et la méchanceté, l’intérêt uniquement du côté des patrons. Le cœur n’est pas forcément à gauche et le portefeuille obligatoirement à droite. C’est ce que Jeanne Dark va découvrir. Les pauvres se font les complices, souvent par lâcheté, de la domination dont ils souffrent. Les dominants ne sont pas tous insensibles aux conditions faites à ceux qu’ils dominent. Ces subtilités passent à la moulinette de la didactique.  Pour autant il y a de belles trouvailles comme l’entrée en matière avec cette cacophonie de voix ouvrières singulières qui n’arrivent pas à faire chorus, illustration de cette montée de l’individualisme dans les sociétés en crise qui rend l’action collective si difficile.

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Marie-Line Vergnaux et Jessica Berthe dans les rôles de Pierpont Mauler et Sainte Jeanne

L’intérêt de la pièce réside dans l’écho qu’il fait entendre d’une situation de crisse qui n’est pas sans rapport avec celle que nous traversons depuis si longtemps que le terme de crise est en lui-même inapproprié. C’est la même avidité qui perdure, la même instrumentalisation des hommes réduits au rangs d’objets que l’on use, détruit et remplace selon les nécessités financières du moment.

Clara Schmidt au chant se distingue par une belle voix de soprano qu’elle exerce sur des registres divers et variés. Elle nous offre de purs moments de plaisir à l’écouter vocaliser.  La troupe fait montre d’une belle énergie avec une mention spéciale pour Marie-Line Vergnaux, Charlot post-moderne ou intemporel, dans le rôle de Pierpont Mauler. La forte cohésion de la troupe, la distanciation, le sur-jeu revendiqué et assumé par la mise en scène nous rappellent sans cesse que nous sommes au théâtre et qu’une fois les longs applaudissements terminés nous retrouverons la réalité de la misère au franchissement des portes, là devant les voitures confortables qui nous attendent.

Mise en scène : Irène Favier
Graphisme et scénographie : Cléo Duplan, Marie Fages assistées de Juliette Angotti
Créateur lumière : Etienne Exbrayat
Costume : Domitille Roche-Michoudet
Sons : Louis Niermans
Photos : David Koskas et Qentin Michard
Avec : Jessica Berthe, Alexandre Blazy, Pauline Maharaux, Elisa Oriol,Christian Geffroy, Louis Niermans, Clara Schmidt, Boris Sztulman, Marie-line Vergnaux.
Durée : 1h40