“Rialta ou la nostalgie de l’amour”, un roman de Michel Redon

rialta_michel_redonAdrien est le propriétaire d’un tableau qu’il a récemment acheté lors d’une exposition de peinture haïtienne : le portrait d’une femme nue allongée sur un canapé rouge. Il le place aussitôt dans sa chambre. Ce qu’il ne sait pas, c’est que la femme nue a une histoire. Elle est Rialta, fille de Saint-Domingue, belle femme toujours amoureuse et aimée, qu’un peintre haïtien un peu sorcier a enfermée dans un tableau en faisant son portrait en 1928. Depuis, elle vit dans le tableau. Elle raconte ses amours d’autrefois et aussi celles qu’elle a regardées au gré de ses changements de propriétaire Santo-Domingo, Port-au-Prince, Salvador de Bahia, Londres, l’Italie, Paris… Mais quand elle découvre Adrien, elle sait que c’est lui sa nostalgie de l’amour. Simple image d’aquarelle certes mais jalouse, elle chasse une à une les femmes qu’il rencontre, jusqu’à la venue de Génie…

Ce roman à l’écriture à la fois agréable et sensuelle nous fait redécouvrir la beauté du désir, de l’amour et nous propose, à travers l’équilibre tendre des personnages hommes et femmes, de nous laisser porter bien volontiers par la nostalgie de l’amour…

MOTS DE LECTEUR :

« Un véritable coup de cœur ce récit, de la littérature comme on aime !

L’on regretterait presque qu’il y ait une fin. Une femme en peinture aux courbes audacieuses qui raconte ses différentes vies et amours, un propriétaire un peu fou qui l’aime mais surtout qui sait aimer celle, ‘‘en chair et en os’’, qu’il a choisit malgré lui : juste fabuleux.

Les notions de désir et de plaisir nous embarquent dans une rêverie loin d’être vaine car nous renvoyant à nos propres émotions, à celles qui régissent nos relations avec l’autre, objet fantasmé. »

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Extraits croustillants (la larme à l’oeil ou l’eau à la bouche, au choix)

« Sais-tu ce qu’est l’amour ?
— Je vais te répondre avec humour. L’amour peut être parfois une forme de cannibalisme très agréablement
pimentée. Tu vois, on commence toujours par se dévorer des yeux, ce qui est que tu le veuilles ou non, une programmation du plaisir que donne le regard sur le plat, puis on se mordille, on se goûte et même on se lèche. On dit en parlant d’amour qu’on aime les plaisirs de la chair et en parlant de la chair on évoque sa tendreté ou selon certains endroits privilégiés sa fermeté. N’est-ce pas tout un langage culinaire ? Il y a aussi les recettes de l’amour, ses ingrédients… On y met du sel, un peu de piment, surtout pour compenser quelque fadeur due à l’habitude, et certains aiment le goût poivré de la peau ou bien la frange de sel qu’elle retient à merveille après un bain dans la mer. Il y a donc une corrélation très forte entre le langage de la cuisine et celui de l’amour…
— Oui, mais de là à parler de cannibalisme ?
— Bien sûr, ce sont là des mots de l’amour, que je n’ai fait que prendre au sens primaire, encore que… Mais doutes-tu que l’amour puisse quelques fois être du cannibalisme ? Ce n’est pas au sens de la dévoration de la chair, du désir de la bouche ou de ce langage culinaire qui est quand même très étrange à propos de l’amour, tu ne trouves pas ? C’est au sens d’une autre dimension, bien sûr, celle de la relation amoureuse. Quand je te dis que l’amour est cannibale, suis-je dans l’erreur si je te dis que un plus un en amour ne fait souvent qu’un et que forcément l’un des deux a été dévoré par l’autre ? Mais ce qui est surprenant c’est que celui qui a été dévoré l’a voulu, il l’a désiré et accepté avant même que l’engloutissement ne se produise.
— Mais Adrien, l’amour ce n’est pas que cela. C’est aussi une convergence presque parfaite. Une égalité, un équilibre, une joie.
— Bien sûr, il doit être cela. Même s’il n’est parfois seulement que la croyance en cet équilibre et cette joie.
— Mais toi ?
— Quoi, moi ?
— Toi, ne recherches-tu pas au moins cette joie ?
— C’est parfois très compliqué… Ce que je sais, c’est que le jeu de l’amour cannibale finit très souvent assez mal et que ce que tu appelles la convergence parfaite peut être un immense plaisir mais tout aussi douloureux.
— C’est toi qui es un peu compliqué, non ? » (page 9)
Génie balance ses hanches, elle n’y peut rien, c’est comme cela qu’elle marche, une jambe après l’autre, jetée en avant du trottoir, et si ça fait danser ses fesses elle n’y est pour rien. Adrien derrière elle, sifflote un air gai. Il vient de se rendre compte que son air bat la mesure exacte des jambes qui vont devant lui. Il essaie d’en changer mais rien n’y fait, c’est le pas de Génie qui lui donne la mesure. Ils vont la même rue montante dans la vieille ville, sans aller pourtant au même endroit. Génie flâne à la vitrine des boutiques et Adrien l’attend. En haut de la rue, elle tourne à gauche, dans une rue étroite. Tiens ! C’est la rue où se tient ce marchand de tableaux haïtiens, là où il n’y a pas si longtemps était accroché le portait de Rialta. Elle s’arrête, hésite un instant et entre.
La boutique est grande, sur deux niveaux, l’un en sous-sol. C’est au sous-sol que va Adrien, il sait que sont là les meilleurs tableaux. Et puis il n’y a personne. Il sait qu’elle va descendre, il entend le grincement de l’escalier de fer, ses pas sur les marches étroites en colimaçon. Au fond de la coquille métallique de l’escargot il pourrait se tenir à lui tendre les bras pour la recevoir. Ils sont tous les deux dans la salle voûtée. Tous les murs sont tapissés de tableaux, il y en a aussi appuyés les uns contre les autres, un peu en vrac au pied des murs. Elle furète. Ses doigts s’emparent d’une toile ; elle l’élève à son visage, elle fait la moue et la repose. Adrien ne dit rien. Il l’observe. Elle a les cheveux bruns, très bouclés et leurs tire-bouchons tombent sur son front. Les yeux de la couleur des coques des noisettes. De petits seins, gonflés par un soutien-gorge savant, mais petits, de ça il est sûr. Quarante, quarante-cinq ans, pas plus… Elle est jolie. Et elle aime la peinture naïve haïtienne. Elle regarde rapidement les toiles empilées, comme si elle cherchait quelque chose. Elle sort un paquet de cigarettes de son sac puis elle se ravise. Il lui dit : « Je ne crois pas qu’il soit interdit de fumer ici… Enfin, je ne sais pas, mais je crois que si vous avez envie d’une cigarette, vous pouvez l’allumer. Pour choisir un de ces tableaux, il vaut mieux se sentir à l’aise.
Elle le regarde en plissant un peu les yeux et elle sourit. Elle a des dents petites et très blanches.
— Vous croyez ?
Elle allume sa cigarette. (page 25)
Le silence se fait. Une très vieille femme, seulement vêtue d’une robe blanche jusqu’au dessus des genoux, entre dans le cercle, sans qu’il ait pu voir d’où elle est venue. Elle agite une calebasse pleine de petits os blancs qu’elle montre à l’assistance. Quand elle passe devant le rang où sont assis Adrien et Amédée, elle s’arrête et les regarde. Puis elle continue jusqu’à faire le tour complet de la salle. Il y a planté en plein milieu un grand poteau coloré. Tout autour de ce poteau, des figures géométriques ont été tracées à la craie et à son pied il y a des assiettes de nourriture, riz, haricots, morceaux de poulet grillé dans des feuilles de bananier. Quand elle finit son tour en secouant les os de la calebasse, l’assistance l’appelle : « mambo ! mambo ! » Adrien comprend qu’elle doit être Josie. La femme tient à présent une cruche et asperge d’eau le sol de terre. À chaque fois que l’eau se déverse, l’assistance scande son geste en tapant dans les mains. Un tambour venu de l’obscurité du fond de la salle se met au rythme des mains. Puis le battement du tambour s’accélère, il n’y a plus un tambour mais deux, trois, quatre qui battent un rythme de plus en plus fort et de plus en plus rapide. À la gauche d’Adrien, une femme fait aller ses épaules nues en secouant la tête. Amédée qui a fini par lâcher la main d’Adrien, suit lui aussi de tout son buste le mouvement des tambours. Adrien entend le battement qui fait osciller son corps assis, qui pénètre sa poitrine, soulève ses côtes, dilate son ventre et s’empare de son coeur dont le sang ne bat plus qu’au rythme de la musique. Le tam-tam résonne dans ses os, s’insinue dans ses nerfs et le mouvement autour de lui le pousse à scander les tambours de tout son buste. La vieille femme, tout autour du poteau, danse elle aussi, sa tête penchée sur une épaule, les yeux grand ouverts, les bras le long du corps et seuls ses pieds suivent le battement dans la poussière. Deux hommes eux aussi habillés de blanc, apportent un coq et malgré ses cris l’égorgent aussitôt au pied du poteau. Quand le sang jaillit dans les derniers gloussements de son cou, les deux servants en arrosent une grande assiette creuse. L’un d’eux porte le sang frais à sa bouche. Aussitôt toute l’assistance se lève et accroupie autour du poteau, trempe à son tour les doigts dans ce sang. Les tambours se font violents. À présent, chacun de leurs battements percute tout le corps d’Adrien. Il regarde Amédée qui plonge sa main dans l’assiette de sang. — Le sang, c’est bon pour les loas ! Toute la salle est dans la danse, femmes et hommes mêlés, le même trépignement des pieds, le balancement du corps entier. Des bougies s’allument au fond de la salle, derrière les tambours. Elles éclairent un petit autel tout couvert de tentures de couleur, de croix de bois, de petites bouteilles, de flacons et de photographies. C’est là que se tiennent les wangas destinés à la protection de chaque assistant. Figures de monstres, images grotesques de corps pénétrés par les esprits, oeils des saints tutélaires. Le sang du coq égorgé a réjoui les loas. Les tambours pénètrent et soulèvent les danseurs qui tournent autour du poto-mitan, le grand poteau aux offrandes, dans la sueur et l’odeur du sang du coq. Des bouteilles de rhum circulent et les hommes en boivent de longues rasades sans cesser de danser. Adrien est resté assis, effaré. Amédée est avec les autres, sa chemise flotte, il est tout tordu de figures étranges, il se baisse, presque à genoux et se lève, les bras en avant, la tête molle, un immense sourire dans sa figure.
Josie est restée dans le fond près de l’autel. Là où elle est, il fait assez sombre. Elle n’est pas seule. Une autre femme est avec elle. Toutes les deux se tiennent aux épaules et dansent dans la pénombre. Une femme pousse soudain un cri rauque. Toute l’assistance l’applaudit. Elle se met à danser de plus en plus vite, tout autour du poteau, ses bras se désarticulent, sa tête ballotte, elle danse toujours plus vite en suivant l’accélération frénétique des tambours. Elle relève sa jupe sur ses cuisses, elle se baisse accroupie, elle est au sol appuyée sur ses coudes et son ventre et ses hanches se lèvent en suivant le rythme. Amédée est revenu s’asseoir.
« C’est une belle cérémonie ! Il désigne la danseuse : regarde comme le loa la chevauche ! Ce soir, le loa c’est madame Erzulie, la sainte de l’amour ! Cette femme a de la chance d’avoir été choisie ! » (page 71)

Genre: Roman

Caractéristiques:

ISBN: 978-2-37520-507-5
Date de parution: 17 mars 2016
Type: Livre broché
Nombre de pages: 134
Dimensions: 220 × 140 × 15 mm
Poids: 300 g