Résister : “Les Zébrures de printemps”.

D’après un reportage de Anaïs Heluin, pour le site Sceneweb

Malgré les contraintes actuelles, l’équipe de la manifestation culturelle Les Francophonies – Des écritures à la scène a maintenu ses Zébrures du printemps, du 20 au 28 mars 2021, mais uniquement pour un public de professionnels.

Le festival, dédié aux écritures francophones, prend la suite des Nouvelles Zébrures organisées par les Francophonies jusqu’en 2019, année de la nomination d’un nouveau directeur : le metteur en scène, conteur et comédien burkinabé Hassane Kassi Kouyaté, qui tient avec ce rendez-vous à « mettre en valeur les processus d’écriture d’auteurs francophones aux origines et aux esthétiques très diverses ». Pour en accompagner ensuite certains jusqu’à la mise en scène, et programmer les spectacles issus de cette recherche dans le cadre des Zébrures d’automne. En Limousin, les Francophonies ont de la suite dans les idées !

Ci-dessous, deux belles propositions à côté de huit autres, dans lesquelles l’écriture s’offre en partage avec un minimum d’artifices, et qui illustrent bien la vision de la francophonie souhaitée par Hassane Kassi Kouyaté : résolument diverse, ouverte au monde.

Haïti : L’Amour telle une cathédrale ensevelie, de Guy Régis Junior

En Haïti depuis le mois de février, Guy Régis Junior fait partie des nombreux auteurs qui, Covid oblige, n’ont pu se rendre à Limoges pour le festival printanier. Il n’a pas pour autant renoncé à l’invitation que lui a faite l’équipe des Francophonies en Limousin dont il est régulièrement l’invité depuis 2015, soit dès la deuxième édition de son Festival Quatre Chemins à Port-au-Prince. Respectivement mises en espace par Catherine Boskowitz et Élise Hôte, ses pièces L’Amour telle une cathédrale ensevelie et Les cinq fois où j’ai vu mon père ont donné à entendre son écriture singulière, son français qu’il qualifie de « trituré, saccadé » au contact du créole haïtien. Dans la continuité du travail qu’il mène dans son pays pour le développement des écritures dramatiques – « si les écritures poétiques et romanesques sont très vivantes en Haïti, le théâtre n’attire que depuis peu les jeunes générations d’auteurs », explique-t-il –, il a aussi mis en lien la Maison des auteurs de Limoges avec deux jeunes autrices, dont on a pu découvrir des textes lors des Zébrures : Andrise Pierre et Gaëlle Bien-Aimé. Dans Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus ! et Que ton règne vienne, toutes les deux décrivent sans détours un Haïti où règne une violence quotidienne. Laquelle, selon Guy Régis Junior, rend l’Art d’autant plus essentiel.

« En Haïti, où le Covid se propage assez peu, la question ne se pose pas de savoir si les arts et la culture sont essentiels. Malgré une violence endémique, notamment autour du quartier où se déroulent les Quatre Chemins, le public est au rendez-vous à chaque manifestation artistique et culturelle. L’art offre un espace de réflexion qui permet de prolonger le mouvement à l’œuvre aujourd’hui dans les rues haïtiennes contre les pratiques dictatoriales du président Jovenel Moïse, contre l’asphyxie de la démocratie », témoigne Guy Régis Junior. Lequel aborde ce contexte de manière beaucoup moins frontale que ses consœurs citées plus tôt.

Le jour où l’enfant voit son père pour la première fois, il a trois ans…

Écrit pour la comédienne Nathalie Vairac, qui elle était bien présente à Limoges, L’Amour telle une cathédrale ensevelie se situe d’ailleurs dans un pays du Nord où la « Mère du fils intrépide » est partie vivre avec un étranger retraité… avec lequel elle ne cesse de se quereller, pour un oui ou pour un non, pour un fils disparu en mer, dont la voix est portée par un « Chœur de Boat People » qui chante en créole haïtien : « Sou lanmè nou vini. Sou lanmè nou prale. N ap goudiye n ap chache zile. Pou mezipye nou. Pou mezi pye nou. Par les mers sommes-nous venus. Par les mers nous repartons. Nous naviguons, guettons les îles, les terres à la mesure de nos pieds. Quelle terre fera notre pointure ? ». Une question que Guy Régis pose d’une toute autre manière, à savoir par l’autofiction, dans un deuxième texte présenté aux Zébrures du printemps, Les cinq fois où j’ai vu mon père, une enquête intime sur les traces d’un père très peu, trop peu présent :  « Aujourd’hui encore à l’âge où je suis vieux, je ne cesse de le chercher. Depuis la cinquième fois où j’ai vu mon père, il a disparu. Il n’est bien sûr pas encore mort. Il est bien en vie, mon père. Il ne donne toujours pas de nouvelles. Mais tout semble aller. Il a pris sa retraite, vit comme vit un Occidental au repos. »

De Guy Régis Junior, nous venons de revoir à la fin du mois de février, à Fort-de-France au Théâtre Aimé Césaire, Moi, fardeau inhérent, dans une mise en scène et une interprétation magistrale de la comédienne martiniquaise Daniely Francisque.

En décembre 2020, au jardin de Tivoli à Fort-de-France, nous avons pu assister à une belle lecture en plein air de Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus  !, et autres textes, d’Andrise Pierre.

 

Algérie :  Sur les pas de Kateb Yacine, de Mohamed Kacimi

La lecture, née en dehors de Limoges, n’a pu être vue que par un nombre très limité de personnes, autant que peut en contenir la Maison de la Poésie à Paris, c’est-à-dire trop peu. Les chansons douces de Souad Massi, où la joie confine toujours à la mélancolie, rythment le récit mouvementé, une lecture portée par Mohamed Kacimi lui-même. Le duo retrace le parcours de Kateb Yacine, qui incarne selon l’auteur  « tout un pan de l’Histoire du XXème siècle : la colonisation, la décolonisation, les grands massacres. Dans les années 60-70, il a aussi eu une place importante dans le théâtre français, notamment grâce au metteur en scène et comédien Marcel Maréchal et à Jean-Marie Serreau qui l’ont soutenu et mis en scène ». Avant et après quoi l’auteur du Cadavre encerclé et de Nedjma a souffert d’être marginalisé, du fait de ses positions radicales envers tous les pouvoirs, des colonialistes aux intégristes en passant par les hommes politiques qui ont tué dans l’œuf l’indépendance de l’Algérie, dès 1962. « Sa critique frontale de la religion, surtout, est sans égale dans la littérature de l’époque comme dans celle d’aujourd’hui. C’est pourquoi son œuvre n’est à mon sens pas passée mais plutôt à venir », affirme Mohamed Kacimi, qui a pris le parti de lui rendre hommage par ce texte écrit à partir d’entretiens et autres interventions de Kateb Yacine entre 1956 et 1989. L’humour, l’humanité du monologue de Mohamed Kacimi tranchent avec l’image d’idéologue qu’a souvent renvoyée le poète engagé lors de ses apparitions publiques. « En reconstituant sa trajectoire comme on recollerait un vase éclaté en mille morceaux, j’ai voulu lui donner un maximum de vie », dit encore l’auteur qui  s’autorise pour cela des parts de fiction, comme lorsqu’il met dans la bouche de son Kateb la description d’une mère qui « avait sur le monde un regard prodigieux… »

De Mohamed Kacimi, nous avons eu la chance de voir, en octobre 2020 à Fort-de-France, Congo Jazz Band, un spectacle fort intéressant, à la Salle Frantz Fanon de Tropiques-Atrium-Scène nationale.

 

Pour un « Théâtre Monde »

Guy Régis Junior sera à Limoges en septembre prochain pour donner des nouvelles du théâtre en Haïti, et surtout pour la création de L’Amour telle une cathédrale ensevelie, avec la même distribution que celle de Catherine Boskowitz en ce printemps. En attendant, il œuvre à agrandir les espaces de liberté dans son pays. Comme Mohamed Kacimi, qui l’appelle de ses vœux – « les francophonies qui m’intéressent sont celles qui donnent à entendre d’autres langues, celles qui invitent au voyage » – et comme bien d’autres, Guy Régis Junior sert un « Théâtre Monde », un art pour la liberté, pour la démocratie.

Pour plus de détails sur chaque pièce, lire sur Médiapart le blog : Zébrures de printemps à Limoges : des Zécritures à la scène.