Rencontres Photographiques de Guyane – Place des Palmistes, Cayenne
Jusqu’au 25 janvier 2026, puis en itinérance en Guyane en 2026
Dans un contexte mondial marqué par l’accélération des crises écologiques, sociales et spirituelles, Reprendre Racines s’inscrit comme une proposition artistique et politique forte. Présentée dans l’espace public de la place des Palmistes à Cayenne, cette exposition conçue par la Fondation Dapper dans le cadre des Rencontres Photographiques de Guyane invite à repenser en profondeur notre relation au vivant, aux territoires et aux mémoires qui les traversent. Elle s’inscrit dans la thématique Florestania, développée pour l’édition 2025 par la commissaire invitée Ioana Mello, qui interroge la forêt non comme ressource, mais comme matrice de relations, de savoirs et d’histoires.
Depuis 2012, la Biennale Internationale des Rencontres Photographiques de Guyane, portée par la Maison de la Photographie Guyane-Amazonie (MAZ) sous la direction artistique du photographe Karl Joseph, constitue un espace de rencontre entre artistes, chercheur·ses, commissaires et publics. À travers expositions, projections et temps d’échange, elle contribue à nourrir une réflexion collective sur le rôle des images dans la compréhension des territoires amazoniens et des enjeux contemporains. Reprendre Racines prolonge cette ambition en proposant une réflexion transversale, ancrée à la fois dans l’histoire coloniale, les dynamiques actuelles de mondialisation et les perspectives de réparation et de réinvention.
L’exposition réunit les œuvres d’Ana Beatriz Almeida, Mónica de Miranda, Fabrice Monteiro, Nyaba Léon Ouedraogo, Ngadi Smart, David Uzochukwu et Wendie Zahibo. Leurs démarches, bien que singulières, se rejoignent dans une vision du monde profondément relationnelle, où l’humain n’est jamais pensé comme extérieur ou supérieur au reste du vivant. À travers la photographie, la performance et la mise en scène, ces artistes interrogent les récits dominants qui ont façonné notre manière de percevoir la terre, l’eau, les corps et les territoires — des récits hérités de la colonisation, de l’esclavage, de l’économie extractiviste et aujourd’hui prolongés par l’hypermondialisation.
Reprendre Racines s’ouvre sur un constat : celui d’un monde bâti sur l’exploitation systémique, qu’elle concerne les ressources naturelles, les paysages ou les êtres humains. Cette exploitation a produit des ruptures profondes — ruptures avec les territoires d’origine, avec les savoirs ancestraux, avec des formes de spiritualité et de temporalité non linéaires. Face à ces fractures, les artistes réunis ici proposent non pas des solutions, mais des gestes, des images et des récits capables d’ouvrir des brèches.
Certaines œuvres s’inscrivent dans une logique de résistance. Nyaba Léon Ouedraogo donne à voir des espaces marqués par la domination coloniale, où le vivant, pourtant contraint, persiste et reprend peu à peu ses droits. La végétation envahit les structures, le temps long de la nature se heurte à l’architecture imposée, révélant la fragilité des systèmes de domination. Fabrice Monteiro, quant à lui, compose des tableaux visuels puissants, proches de la prophétie. Ses images, peuplées de figures hybrides et spectrales, mettent en scène les conséquences de l’extractivisme et de la marchandisation du monde, tout en laissant affleurer une dimension mythologique et onirique. Ngadi Smart s’intéresse aux corps des cultivateur·rice·s, engloutis par les feuilles de cacao, pris dans une tension permanente entre subsistance et étouffement, entre héritage agricole et violence des monocultures. Mónica de Miranda, enfin, propose une relecture radicale du territoire, envisagé non comme un espace à conquérir ou à exploiter, mais comme un lieu de résistance, de soin et de reconstruction collective.
D’autres œuvres s’inscrivent dans une dynamique de reconnexion et de réparation. Wendie Zahibo capte des gestes simples et essentiels : des pieds qui foulent la terre, des mains qui tressent les fibres végétales, pétrissent l’argile et façonnent l’habitat. Ces gestes, souvent invisibilisés, deviennent porteurs de mémoire et de transmission. Ana Beatriz Almeida convoque l’invisible à travers des performances réalisées au cœur de la forêt, où le corps dialogue avec les forces naturelles et spirituelles, brouillant les frontières entre visible et invisible, humain et non-humain. David Uzochukwu imagine des corps en symbiose avec les éléments — l’eau, la pierre, les plantes — comme s’ils cherchaient à se fondre à nouveau dans le monde plutôt qu’à le dominer. Nyaba Léon Ouedraogo, dans un autre registre, plonge dans la dimension mystique des fleuves et de leurs rives, en particulier du Congo, envisagé comme un espace de mémoire, de circulation et de lien entre les mondes.
À travers ces pratiques, la terre et l’eau apparaissent comme des archives vivantes. Elles conservent les traces des violences passées, mais aussi les possibilités de guérison. Les artistes réactivent des rituels, des savoirs et des cosmologies longtemps disqualifiés par les récits occidentaux dominants. Ils esquissent ainsi une autre relation au temps — un temps circulaire, fait de cycles, de transformations et de renaissances, à l’image du végétal qui se fane pour mieux repousser.
Reprendre Racines propose alors de penser l’ancrage non comme un retour figé vers un passé idéalisé, mais comme un mouvement actif, critique et créatif. Reprendre racines, c’est se délester des modèles imposés, déconstruire les hiérarchies héritées, et rouvrir des chemins longtemps obstrués. C’est reconnaître la pluralité des savoirs, des récits et des formes de vie. C’est refuser les logiques de domination guidées par le profit et réaffirmer la valeur du lien, du soin et de la relation.
En ce sens, l’exposition se présente comme un acte de survie autant que de résistance. Elle engage une réflexion politique, mais aussi spirituelle et sensible, invitant chacune et chacun à reconsidérer sa place dans le monde. En circulant ensuite sur l’ensemble du territoire guyanais, Reprendre Racines prolonge ce geste au-delà de Cayenne, au plus près des paysages et des communautés, affirmant la nécessité de récits situés, incarnés et profondément reliés au vivant.
Reprendre Racines ouvre un espace de respiration et de pensée. Un espace où il devient possible d’imaginer d’autres manières d’habiter la Terre — moins prédatrices, plus attentives, plus habitées. Un espace où reprendre racines devient une condition essentielle pour faire advenir des futurs désirables.
Hélène Lemoine
