RCM 2018 : Raoul Peck présente le Marx d’avant la coupure « épistémologique »

Marx avant Marx?

— Par Roland Sabra—

Le jeune Marx
De Raoul Peck
Avec August Diehl, Stefan Konarske, Vicky Krieps
Genres Drame, Historique, Biopic
Nationalités français, allemand, belge

Synopsis :

1844. De toute part, dans une Europe en ébullition, les ouvriers, premières victimes de la “Révolution industrielle”, cherchent à s’organiser devant un “capital” effréné qui dévore tout sur son passage.

Karl Marx, journaliste et jeune philosophe de 26 ans, victime de la censure d’une Allemagne répressive, s’exile à Paris avec sa femme Jenny où ils vont faire une rencontre décisive : Friedrich Engels, fils révolté d’un riche industriel Allemand.

.Intelligents, audacieux et téméraires, ces trois jeunes gens décident que “les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, alors que le but est de le changer”. Entre parties d’échecs endiablées, nuits d’ivresse et débats passionnés, ils rédigent fiévreusement ce qui deviendra la “bible” des révoltes ouvrières en Europe : “Le manifeste du Parti Communiste”, publié en 1848, une œuvre révolutionnaire sans précédent.

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Étrange film que « Le jeune Karll Marx » présenté par Raoul Peck quatre mois à peine après le superbe « I am not your negro » et qui suscite à la fois intérêt et frustration en ravivant des débats que l’on croyait avoir oubliés. Intérêt parce qu’il rappelle que la pensée de Marx est un « work in progress » continu, objet d’un processus d’apprentissage ininterrompu avec des moments clés et même peut-être de ruptures, ce qui en fait son incroyable modernité. Frustration parce que le réalisateur haïtien reste curieusement saisi d’effroi par sa découverte et dans l’impossibilité d’en tirer enseignement dans sa façon de filmer, restant prisonnier des biopics, façon hollywoodienne, dont il prétend vouloir se déprendre et faire la critique.

A rupture on préférera le terme de césure ou celui plus communément admis de coupure. La plus importante chez Marx est celle des années 1842-1848, objet du film du réalisateur. Qualifiée cette coupure est un autre débat. Est-elle «  épistémologique » au sens bachelardien du terme, c’est à dire un passage de l’idéologie à la science, comme l’affirme Althusser ou n’est-elle qu’ un changement de problématique se situant toujours dans le champ philosophique mais convoquant la naissance d’une science sociale ? Le graffiti de 68 que l’on pouvait lire sur le mur extérieur de la fac de lettres à Nanterre et qui proclamait « Altusserarien » ne va pas beaucoup plus loin que la formule qu’il prétend soutenir.

Concomitant à l’effervescence économique, celle de la Révolution industrielle qui se met en place au XIXè siècle, émerge un foisonnement philosophique comme illustration de la théorie du reflet. La scène d’ouverture du film est une cavalcade au cours de laquelle les ramasseurs de bois morts sont pourchassés, assommés, tués, par les nervis des propriétaires fonciers. Forme moyenâgeuse du droit de glanage n’est autorisée que la collecte de branches tombées des arbres. Couper une branche est un vol. D’entrée de jeu la thématique du vol et de la propriété est posée, pour annoncer le débat entre Marx ( August Diehl) et Proudhon (Olivier Gourmet) dont l’idéalisme ( petit-bourgeois) persistant sera critiqué, certes, mais avec bienveillance.

Le gros intérêt du film de Peck est de nous montrer, à mille lieues des icônes qu’elles sont devenues des figures de jeune gens, journalistes, philosophes, écrivains, en prise directe avec ce qui les entoure, se colleter avec une réalité matérielle difficile, faire face à des conditions de vie proche de la misère et dans le même mouvement s’efforcer de penser le monde qui tente de les contenir. Ils sont vivants ! Ils boivent, jouent aux échecs, s’engueulent, bouffent quand ils peuvent, aiment la bonne chère, se saoulent la gueule et baisent enfin. Ils ? Ce sont les Karl Marx, Friedrich Engels, Joseph Proudhon, Wilelm Weiling, Mikhaïl Bakkounine, Gustave Courbet, A voir et entendre comme une incitation à la mimésis !

Dans cette joyeuse bande Marx et son alter ego Engels (Stefan Konarske), rencontré à Paris en 1844, apparaissent surtout comme de redoutables politiques, débatteurs rompus à toutes les subtilités de la dialectique, convaincus de leur supériorité allant jusqu’à l’arrogance d’une jeunesse qui ne doute de rien, surtout pas d’elle-même. Fins stratèges ils vont réussir en l’espace de quatre à cinq ans à acquérir une influence idéologique sur les différents mouvements de résistance prolétaire. Proudhon et son anarchisme irénique, Weitling et son utopie communiste chrétienne, Bauer et son idéalisme hégélien, tous seront laissés sur le bas-côté. Les deux compères prendront le pouvoir de La Ligue des Justes fondée par Weitling avant de la renommer Ligue des communistes pour laquelle ils vont écrire fin 1847 et début 1848 Le manifeste du parti communiste, ce sur quoi se termine le film.

La mise en scène attache, lors de cette démonstration par l’exemple, un soin particulier à la reconstitution documentaire historique de l’époque, les formules bien connues comme « Les philosophes jusqu’à présent n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses façons : il s’agit maintenant de le transformer. » sont restituées dans un contexte d’énonciation plus incertain qu’elles ne le laisse entendre. Raoul Peck voudrait retourner, voire subvertir les apparats du biopic hollywodien pour qu’émerge comme une vérité vraie le cadre dans lequel la pensée révolutionnaire se construit. Si l’ambition est souhaitable sa mise en œuvre est incertaine. Situations, plans de coupe, et montage utilisent un lexique qui emprunte pa rfois un peu trop à la romance comme le montre la dernière rencontre entre Marx, Engels et Proudhon théâtralisée dans le hall d’un grand hotel, ou encore de la scène finale au cours de laquelle les deux inséparables apparaissent dans le clair-obscur brumeux d’une plage anglaise. Là très clairement Raoul Peck verse dans la bromance ( brother & romance).

Au delà de ces réserves, il faut souligner la belle distribution. Vicky Krieps en aristocrate convertie à la cause révolutionnaire est une Jenny Marx plus vraie que nature presque. Stefan Konarske incarne un Friedrich Engels parricide retenu, dandy et funambule. August Dielh, est un Karl Marx débraillé, ambitieux, tranchant et colérique. Olivier Gourmet est un Proudhon plein de lui-même et en permanence sur sa réserve face à ces jeunes chiens fous totalement irrespectueux.

Que la salle des RCM 2018 ait été pleine, que l’on ait refusé du monde sont signes de l’intérêt justifié plein et entier du public qui a su reconnaitre une oeuvre attachante et émancipatrice dans ce qu’elle suggère.

Fort-de-France, le 23/03/18

R.S.

 

 

Le Jeune Karl Marx

France, Allemagne, Belgique – 2016
Réalisation : Raoul Peck
Scénario : Raoul Peck, Pascal Bonitzer
Image : Kolja Brandt
Décors : Benoît Barouh, Christophe Couzon
Costumes : Paule Mangenot
Son : Jörg Theil, Benoît Biral
Montage : Frédérique Broos
Musique : Alexeï Aïgui
Producteur(s) : Nicolas Blanc, Raoul Peck, Rémi Grellety, Robert Guédiguian
Production : Agat Films & Cie, Velvet Film, Rohfilm, Artémis Productions
Interprétation : August Diehl (Karl Marx), Stefan Konarske (Friedrich Engels), Vicky Krieps (Jenny Marx), Olivier Gourmet (Pierre Proudhon), Alexander Scheer (Wilelm Weitling)…
Distributeur : Diaphana Distribution
Date de sortie : 27 septembre 2017
Durée : 1h58