Produire local : rêve et réalités

Quid de l’illusion de la souveraineté alimentaire et de l’utopie de la responsabilité locale avec l’autonomie article 74 ?

— Par Jean-Marie Nol —

À l’heure où les discours sur la souveraineté alimentaire se multiplient dans les allées du Salon international de l’agriculture, une question traverse les esprits avec une acuité particulière sous nos latitudes caribéenne avec la situation dramatique de Cuba : la Guadeloupe peut-elle réellement prétendre à l’autonomie alimentaire et à la responsabilité locale ?

Derrière les slogans de nature identitaire et les déclarations d’intention, la réalité économique, agricole et halieutique du territoire dessine un constat bien plus rude. La souveraineté alimentaire du « pays Guadeloupe » apparaît moins comme un horizon concret que comme une illusion tenace, entretenue par la nostalgie d’un passé agricole révolu et par une méconnaissance des profondes fragilités structurelles du modèle productif local.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon les estimations de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, près de 76 % des produits alimentaires consommés dans les territoires ultramarins sont importés. Cette dépendance massive n’est pas un simple indicateur statistique : elle révèle une vulnérabilité stratégique majeure comme le prouve l’exemple dramatique actuel de Cuba. En cas de crise logistique, de flambée des coûts du transport maritime ou de tensions géopolitiques, l’approvisionnement des populations deviendrait immédiatement problématique. Or, loin de se résorber, cette dépendance s’est aggravée au fil des années.

La première raison tient à l’affaiblissement des piliers traditionnels de l’agriculture guadeloupéenne. La canne à sucre et la banane, longtemps moteurs de l’économie rurale, ne jouent plus le rôle structurant d’autrefois. Les cultures vivrières, qui assuraient une part significative de l’alimentation locale, ont reculé face à la concurrence des produits importés, souvent moins chers et plus standardisés. Le paradoxe est cruel : la Guadeloupe importe aujourd’hui des denrées qu’elle produisait historiquement, y compris dans des segments emblématiques de son identité agricole.

Cette perte de vitesse s’explique en grande partie par un problème de compétitivité. Les agriculteurs le répètent : produire localement coûte très cher. Le foncier est contraint, les intrants sont importés, l’énergie est onéreuse, la main-d’œuvre rare et chère . Résultat, les prix de revient dépassent fréquemment ceux des produits venus de la France hexagonale, de la Caraïbe ou d’Amérique du Sud. Face aux productions de la République dominicaine ou de certains pays du continent sud-américain, la valeur ajoutée agricole par hectare en Guadeloupe est deux à trois fois plus faible. Cet écart grève la rentabilité des exploitations et limite leur capacité d’investissement, enfermant le secteur dans un cercle vicieux de sous-capitalisation et de décrochage technologique.

Les données récentes confirment l’ampleur du malaise. Après une baisse de 13,5 % en 2023, la production agricole a chuté de 18 % l’année suivante. Ce recul ne se limite pas à une spéculation particulière : il affecte l’ensemble des filières, y compris l’élevage. Plusieurs exploitations ont mis la clé sous la porte, et la profession vieillit à un rythme alarmant. La transmission des savoir-faire se heurte à un désintérêt croissant des jeunes générations pour un métier perçu comme pénible, peu rémunérateur et exposé aux aléas climatiques.

À ces difficultés structurelles s’ajoutent des contraintes environnementales et réglementaires spécifiques. La pollution au chlordécone continue de peser sur certaines terres et zones de pêche, limitant les possibilités d’exploitation. Les normes européennes, conçues pour des contextes continentaux, apparaissent parfois inadaptées aux réalités tropicales. Le réchauffement climatique accentue la fréquence des sécheresses, des pluies extrêmes et des cyclones, fragilisant davantage les rendements. Que deviendrait une Guadeloupe ravagée par un ouragan type Irma qui a dévasté l’île de Saint Martin et occasionné un coût de reconstruction pour la France de l’ordre de 2 milliards d’euros ?

Le tableau n’est guère plus rassurant du côté de la mer. La Guadeloupe, archipel entouré d’eaux poissonneuses, importe plus de 70 % du poisson qu’elle consomme. Là encore, le contraste entre l’image et la réalité interroge. La filière pêche souffre d’un manque de structuration, d’un tissu artisanal fragilisé et d’une profession vieillissante. Les habitudes de consommation jouent également un rôle déterminant : les consommateurs plébiscitent des espèces peu disponibles localement, préférant parfois des produits congelés importés à des captures côtières moins régulières. À cela s’ajoutent la prolifération des sargasses, les restrictions de zones liées au chlordécone et l’évolution des stocks sous l’effet du changement climatique.

Dans ces conditions, parler de souveraineté alimentaire relève davantage de l’incantation que de la stratégie de développement . L’autonomie alimentaire suppose non seulement la capacité de produire en quantité suffisante, mais aussi de le faire à des coûts compatibles avec le pouvoir d’achat des ménages. Or, la structure même de l’économie guadeloupéenne — dépendante des importations, des transferts publics et du transport maritime — rend cette équation particulièrement complexe.

La grande illusion réside peut-être dans la confusion entre potentiel et réalité. Oui, la Guadeloupe dispose de terres fertiles, d’un climat favorable et d’un savoir-faire historique. Mais ces atouts ne se traduisent plus automatiquement en performance économique. Dans un marché ouvert, soumis à la concurrence régionale et internationale, la nostalgie ne suffit pas. La reconquête alimentaire exigerait une transformation profonde : modernisation des exploitations, mutualisation des outils, adaptation des normes, diversification des cultures, montée en gamme, relocalisation partielle des habitudes de consommation et investissement massif dans la formation.

En l’absence de ces mutations structurelles, la dépendance continuera de s’accroître, et le discours sur la souveraineté alimentaire restera un mirage identitaire mobilisateur mais déconnecté des réalités économiques et productives. La Guadeloupe n’est plus le pays agricole qu’elle fut, et ne le sera certainement plus, alors feindre de l’ignorer empêche d’affronter le véritable enjeu : non pas proclamer une autonomie alimentaire illusoire, mais construire, patiemment et lucidement, les conditions d’une résilience alimentaire à partir d’une industrialisation adaptée aux contraintes d’un territoire insulaire inséré dans une économie mondialisée.À cette illusion d’une autonomie alimentaire aisément reprise en coeur par les tenants de la responsabilité locale s’ajoute une autre chimère, plus politique encore : celle d’une autonomie institutionnelle fondée sur l’article 74 de la Constitution, présentée par certains comme la clé d’un sursaut historique. Dans l’imaginaire collectif, ce dispositif ouvrirait la voie à une capacité accrue de décision locale, à une adaptation des normes aux réalités du territoire et, in fine, à une émancipation progressive vis-à-vis du carcan administratif hexagonal. Mais là encore, la confrontation aux réalités budgétaires et économiques risque de transformer l’espérance en désillusion.

L’article 74, qui régit les collectivités d’outre-mer dotées d’un statut particulier, repose sur un principe simple : des transferts de compétences plus larges en échange d’une responsabilité accrue des autorités locales. Or, l’expérience des régions actuellement autonomes ainsi que les décentralisations successives a montré que les transferts de compétences ne s’accompagnent pas toujours de transferts financiers à la hauteur des charges nouvelles. Le risque, dans le contexte actuel, est donc celui d’un transfert sans argent, d’une autonomie juridique sans autonomie budgétaire réelle.

La situation financière de la France pèse lourdement sur cette équation. L’hypothèse d’un effort supplémentaire de 40 milliards d’euros en 2027 pour contenir le déficit public, évoquée par les analystes de l’OFCE, annonce une période de rigueur durable. Si l’État doit réduire drastiquement ses dépenses, il est illusoire d’imaginer qu’il accompagnera généreusement de nouvelles compétences locales par des dotations substantielles. Au contraire, la tentation sera grande de rationaliser, de contractualiser, voire de transférer des charges vers les collectivités en invoquant la responsabilisation locale et territoriale. Et force est de souligner que tout cela se terminera en eau de boudin à l’instar de la gestion dramatique des élus locaux de la ressource eau en Guadeloupe.

Dans un tel contexte, l’autonomie politique pourrait se révéler être une autonomie de gestion de la pénurie. Les élus locaux se verraient confier des leviers supplémentaires – fiscalité, réglementation économique, organisation des filières – mais sans les moyens structurels nécessaires pour transformer en profondeur l’économie. La marge de manœuvre réelle resterait contrainte par l’étroitesse du tissu productif, la faiblesse de l’épargne locale et la dépendance persistante aux transferts sociaux et aux importations.

Cette perspective oblige à un repositionnement stratégique. Si la production agricole locale a diminué de moitié en quarante ans malgré les subventions et l’accompagnement technique d’organismes comme la chambre d’agriculture ou le CIRAD, il faut avoir le courage d’interroger les dogmes. Continuer à promettre une autosuffisance généralisée relève davantage de la rhétorique identitaire de nature idéologique, plus que d’une analyse économique rigoureuse. L’enjeu ne serait plus tant de produire tout localement que de créer de la valeur localement.

C’est ici que la question de l’industrialisation revient avec force. Dans un territoire massivement importateur, une stratégie pragmatique consisterait à capter une part de la valeur ajoutée des flux entrants : développer une industrie agroalimentaire de transformation à partir de matières premières importées dans notre proche environnement , structurer des filières de conditionnement, d’emballage, de logistique, et viser des débouchés régionaux caribéens et européens. Une telle orientation ne nie pas l’importance de la production locale, mais elle la replace dans un ensemble plus large, combinant transformation, innovation et exportation de produits à plus forte valeur.

En somme, l’illusion de l’autonomie politique rejoint celle de l’autonomie alimentaire lorsqu’elle se pense hors sol, détachée des contraintes financières et des rapports de force économiques. Sans ressources propres significatives, sans base industrielle solide et sans stratégie claire d’intégration régionale, le changement statutaire risque de n’être qu’un déplacement de responsabilités avec un reste à charge important sur les collectivités locales. La véritable souveraineté – qu’elle soit alimentaire ou institutionnelle – ne se décrète pas. Elle se construit sur des fondations productives, budgétaires et technologiques robustes. À défaut, elle demeure un horizon mobilisateur, mais fragile, dans une Guadeloupe sommée de choisir entre le confort des illusions et la rigueur des transformations technologiques structurelles de l’intelligence artificielle qui vont bouleverser les structures économiques et sociétales de la Guadeloupe. A ce propos nous réitérons le fait que nous sommes en présence d’un phénomène d’acmé qui nous pousse à considérer que une souveraineté est à construire, pas à proclamer.

La souveraineté, qu’elle soit alimentaire ou politique, ne peut exister sans :

base productive solide,

ressources financières propres,

stratégie industrielle,

intégration économique régionale.

Sans ces fondations, autonomie alimentaire et autonomie institutionnelle risquent de rester des illusions.

 » La i pann, i sèk  » 

Traduction littérale : Là où le linge pend, il finira bien par sécher.

Les choses suivent leur cours, qu’on le veuille ou non.  Les réalités économiques finiront par s’imposer malgré les discours identitaires et surtout idéologiques..

Advienne que pourra !

Jean Marie Nol économiste et juriste en droit public