Pour une autre agriculture martiniquaise  

Aux origines de nos problèmes  

 — Par Max Dorléans ( G.R.S.) —

Se poser en octobre 2023 la question d’une agriculture martiniquaise à vocation fondamentalement vivrière nécessite de comprendre le modèle agricole actuel et son fonctionnement, ainsi que les forces ayant intérêt à  la reproduction de son mode d’existence.   

Ce modèle ne tombant pas du ciel, il importe de saisir l’origine de la distorsion entre une vocation nourricière et sa vocation exportatrice, d’autant plus que cette dernière marginalise, exclut et condamne un nombre grandissant d’agriculteurs/trices.  

Répondre à cette interrogation exige de saisir le système colonial qui a engendré un mal-développement, parce que le colonisateur français – comme les autres colonisateurs – n’avait pas d’autre préoccupation que la sienne, ses besoins. Nullement ceux des peuples autochtones, ni non plus de ceux qui y ont été amenés de force via la traite négrière, et qui ont produit sous le régime de l’esclavage.  

Banane et canne à sucre, et construction de notre dépendance alimentaire.  

La colonisation consista donc principalement dans la production pour l’exportation de café, cacao, sucre de canne jusqu’à la période plus récente postérieure à la départementalisation, autour des années 1960, où ce fut production toujours pour l’exportation, mais de bananes et de rhum.   C’est à dire de produits où les terres consacrées aux productions vivrières – donc visant la satisfaction des besoins alimentaires de la population martiniquaise – se raréfiaient à mesure que les espaces agricoles dévolus à l’exportation s’étendaient, avec évidemment l’impératif d’importer toujours plus l’essentiel de notre production alimentaire via le développement du commerce et de la grande distribution, générant ipso facto, une dépendance alimentaire toujours plus croissante. Avec pour résultat qu’en 2023, 80 à 85% des besoins alimentaires des martiniquais.e.s sont couverts par des produits importés.  

Un système donc de dépendance agricole savamment développé pour les intérêts des grandes familles békés, avec développement et structuration plus poussée de la filière agricole en lien avec le secteur marchand (centrales d’achat, murisseries, grande distribution), et développement par ailleurs d’autres secteurs d’activité… réalisé grâce au soutien actif de l’Etat français et ultérieurement de l’Union Européenne.  

Aujourd’hui, la production agricole est pour l’essentiel une production de bananes pour l’exportation (6000 ha), ainsi que de canne à sucre (4000 ha) pour le rhum. Elle bénéficie amplement de subventions  européennes principalement captées par les grandes exploitations aux mains de groupes békés. Et ce ne sont pas les quelques subsides versés dans le cadre de la diversification agricole qui changeront quoi que ce soit au système de quasi monoproduction de bananes et de canne à sucre.  

Sortir du système  

Sortir d’une économie agricole sous-tendue par une logique d’exportation pour s’orienter vers une politique agricole de satisfaction des intérêts alimentaires de la population, signifie emprunter une toute autre voie. A savoir un modèle nouveau produisant l’essentiel de ce dont la population a besoin pour d’abord se nourrir (ça vaut également pour la pêche sous ses différentes formes), et pour ensuite utiliser les (certains) produits de l’agriculture pour le développement de divers autres activités (artisanat par exemple).  

Un modèle de rupture avec le modèle productiviste boosté par la chimie (chlordécone et autres pesticides), destructeur de la biodiversité, des sols, des nappes phréatiques. Un modèle également libéré du parasitisme de l’agrobusiness, respectueux des cycles naturels, qui souscrive au développement durable et préserve l’environnement, puisqu’inscrit dans la préoccupation des intérêts alimentaires, écologiques, sanitaires et autres à long terme, de notre population.  

Un modèle enfin qui, outre l’intérêt général de la population recherché, garantisse aux agriculteur/trices un type de vie et un revenu décent comparable aux autres catégories de salarié/es qualifiés, et mette également fin à l’exploitation d’ouvrier/es agricoles sous-payés et mal considérés.  

Des alternatives existent et sont à l’œuvre !  

Aujourd’hui, face à la situation catastrophique dans laquelle la population se trouve au regard de ses besoins nutritionnels (denrées alimentaires chères, malbouffe, importation de fruits et légumes peu ou pas tracés…), face également aux difficultés énormes que rencontrent la majorité des petits et moyens agriculteur/trices, jeunes et moins jeunes, un clair refus de cette situation amplifié ces dernières années avec l’intoxication au chlordécone (et autres pesticides) s’est fait jour, accolé à un mécontentement populaire encore sourd, mais grandissant, et relatif à la faiblesse de la production locale vivrière.  

Un refus qui s’est traduit depuis quelques bonnes années par des réponses essentiellement individuelles (chez des jeunes notamment) cherchant à valoriser nos productions locales de base (agrumes, fruits et légumes divers, maraichers…), sans pour autant qu’elles ébranlent l’édifice dominant en place  

Des réponses individuelles, sinon individualistes, apparues donc comme alternatives, avec un contenu et une démarche sains et propres (production hors sol, bio-traitement, refus de tout chimique…), mais en général largement sous dotés en moyens financiers et autres.  

Des réponses fortes, où celles et ceux qui y souscrivent, sont armées d’une vraie volonté d’offrir des solutions tournant le dos à l’actuel mode de production mortifère, c’est-à-dire d’une volonté d’offrir une alimentation saine et de qualité, ainsi que d’autres types de produits issus de notre agriculture.  

Néanmoins, s’il est nécessaire de les encourager et de renforcer cette dynamique salutaire en menant dans le même temps la lutte pour la justice et les réparations sur la question du chlordécone, il faut également batailler contre le système capitaliste dominant en place, affronter ce bulldozeur tout puissant qui bénéficie de tous types d’atouts (Etat, institutions diverses, professionnelles ou non, système bancaire, système scolaire agricole…) pour assurer la reproduction du sytème qui bénéficie essentiellement à une minorité, et qui exclue quotidiennement et toujours davantage, le plus grand nombre.  

Changer de braquet pour aller vers l’autosuffisance alimentaire et un avenir satisfaisant pour la majorité.  

Si évidemment il faut soutenir et encourager les alternatives existantes, à elles seules, elles ne résoudront pas dans l’immédiat notre forte dépendance alimentaire. D’autant plus que pour beaucoup de nouveaux producteurs/trices, ils et elles doivent faire face à des sols contaminés au chlordécone, ce qui occasionne des difficultés matérielles supplémentaires et des coûts de production plus élevés.  

Ce qui signifie qu’en général, seul/es et isolé/es, peu nombreux et ne bénéficiant pas des circuits de distribution majeurs, non seulement ils et elles n’arriveront pas à satisfaire correctement les besoins de toute la population (en dépit du  développement du jardin créole). mais pire, ils risquent d’être à plus ou moins long terme épuisé/es, et d’avoir, compte tenu de leurs conditions de travail, de vie et de rémunération, peu d’effet d’entrainement auprès de jeunes et d’autres catégories de la population.  

Aujourd’hui, indépendamment de la problématique de la réforme agraire, se saisir de la crise ouverte avec la question du chlordécone, doit constituer une opportunité pour ouvrir des perspectives et redonner confiance à la population. Les expériences et pratiques culturales nouvelles doivent constituer à une plus grande échelle, un levier pour faire reculer notre dépendance alimentaire avec une offre de produits sains grâce à la mise en production d’une quantité non négligeable de terres en friche (tant celles appartenant à la CTM, que celles relevant de la Safer ou celles encore appartenant à des propriétaires privés par la location), mais grâce également à l’introduction de nouvelles formes de collaboration entre producteurs, notamment avec introduction de l’idée de la coopération, des coopératives agricoles de production, de distribution et autres.  

Dans ces conditions, se battre pour exiger non seulement de l’Union européenne une révision fondamentale des critères d’attribution des aides et subventions indiquées ci devant, mais également du secteur bancaire local, un rôle réellement progressiste dans le domaine agricole, demeure un axe de bataille à combiner avec un travail visant á la valorisation générale du secteur agricole.  

Car, c’est aujourd’hui, au vu de l’émigration d’un nombre important de martiniquais/es, jeunes pour la plupart, qu’il faut offrir des perspectives d’avenir économiques et sociales satisfaisantes dans ce domaine comme dans d’autres, pour les fixer valablement et durablement sur notre territoire martiniquais !  

Max DORLEANS (G.R.S).