« Pour promouvoir une lexicographie créole de haute qualité scientifique »

Lettre ouverte au MIT Department of linguitics 

— Par Robert Berrouët-Oriol, linguiste-terminologue —

Chers collègues,

La présente lettre ouverte, adressée(*) en anglais et en français au Département de linguistique de l’une des plus prestigieuses institutions scientifiques américaines, le Massachusetts Institute of Technology (MIT), a pour but d’interpeller cette institution au vu et au su de tous, au grand jour, tout en soumettant au débat public une réflexion citoyenne sur le rôle de cette université dans la production/diffusion, à travers le système éducatif haïtien, d’un lexique anglais-créole pré-scientifique et pré-lexicographique de 848 équivalents « créoles » fantaisistes, erratiques et non conformes au système de la langue créole. Intitulé « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative », ce lexique a été manifestement conçu par des anglophones peu familiers de la langue créole et de la culture haïtienne, dépourvus de compétence avérée en lexicographie professionnelle et il constitue l’unique outil lexicographique utilisé par le MIT – Haiti Initiative Project à l’école Matènwa (Île de La Gonâve). Il est également en usage dans des séminaires de formation d’enseignants en dehors de toute évaluation scientifique connue du ministère de l’Éducation d’Haïti. L’enjeu de cette lettre ouverte est également d’interroger, sous l’angle de la méthodologie de la lexicographie professionnelle, la caution aveugle de l’une des plus prestigieuses institutions scientifiques américaines dans la diffusion en Haïti d’un « Glossary » d’une grande médiocrité lexicographique : comment et pourquoi le MIT Department of linguitics, qui ne dispose pas d’une expertise connue en lexicographie, couvre-t-il de son autorité scientifique l’usage en Haïti d’un outil pré-scientifique qu’il n’aurait jamais autorisé dans son propre enseignement ? Il s’agira aussi d’exposer au grand jour le constat que le MIT Department of linguitics n’a pas donné suite à ma proposition écrite de constituer un comité international ad hoc d’évaluation lexicographique du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative ». La présente lettre ouverte, à contre-courant de toute velléité de faire taire le libre exercice de l’esprit critique, exposera le principal enjeu mis en débat : face à l’atrophie systémique de la lexicographie créole induite par la diffusion dans le système éducatif national, hors tout contrôle de l’État haïtien, d’un lexique dénué de la moindre rigueur sur le plan lexicographique mais avalisé par une puissante université américaine, il est essentiel d’instituer un rigoureux plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique élaborée par des linguistes-lexicographes de langue maternelle créole et ouverts à une féconde collaboration avec des lexicographes étrangers oeuvrant en Martinique, aux États-Unis, en France, etc.. La toile de fond de notre questionnement critique recouvre une préoccupation de premier plan : en termes de qualité de l’éducation, est-il fondé et souhaitable d’enseigner les sciences et les techniques en langue créole à l’aide d’un « Glossary » qui ne comprend pas d’équivalents créoles cohérents et motivés au niveau lexicographique, alors même que l’analyse de ces pseudo équivalents « créoles » a démontré qu’ils ne respectent pas les structures de base du créole ? Les défis de l’enseignement en langue maternelle créole étant des défis majeurs, faut-il avaliser l’utilisation d’outils lexicographiques et didactiques créoles médiocres, qui ne répondent pas aux normes méthodologiques et dont le contenu ne peut être compris ni par les enseignants ni par les apprenants créolophones ? En d’autres termes, peut-on cautionner, dans le système éducatif haïtien, l’enseignement en langue maternelle créole à l’aide –principalement–, d’un outil prétendument lexicographique qui entend contribuer au « développement lexical de la langue » créole mais qui comprend des équivalents « créoles » qu’aucun locuteur créolophone ne peut comprendre ? Le sujet traité dans cette lettre ouverte ainsi que toutes les questions précédentes méritent d’être attentivement étudiées et publiquement débattues par les enseignants, les linguistes, les didacticiens, les rédacteurs de manuels scolaires et les directeurs d’écoles soucieux d’un enseignement de qualité, inclusif et arrimé aux droits linguistiques des apprenants.

La promotion d’un pseudo « modèle » lexicographique dans le système éducatif haïtien : les pièces du dossier

(1) Un accord politico-administratif mis en œuvre en dehors de tout contrôle avéré de l’État haïtien

Issue d’un accord conclu en avril 2013 entre le MIT – Haiti Initiative Project et l’État haïtien représenté par le premier Ministre Laurent Lamothe, l’un des grands barons du cartel politico-mafieux au pouvoir en Haïti depuis dix ans, le PHTK néo-duvaliériste, l’intervention pédagogique conduite en Haïti sous les auspices du Département de linguistique du MIT est assurée selon les termes d’un document de nature administrative et politique. Un accord signé entre l’État haïtien et une institution étrangère est un accord à la fois politique/juridique et administratif. L’accord d’avril 2013 consigne sur le plan administratif les modalités de fonctionnement et l’orientation pédagogique de l’activité visée (l’enseignement des mathématiques, des sciences et des techniques en langue maternelle créole), tandis que, sur le plan politique ses « attendus » politiques ne sont pas exposés mais sont décelables entre autres dans le soutien politique public apporté par le MIT – Haiti Initiative  Project au PSUGO du cartel politico-mafieux PHTK (voir là-dessus l’article de Michel Degraff paru dans la Revue transatlantique d’études suisses, 6/7, 2016/17 : « La langue maternelle comme fondement du savoir : l’initiative MIT-Haïti : vers une éducation en créole efficace et inclusive ». Dans cet article, Michel DeGraff prétend qu’« Il existe déjà de louables efforts pour améliorer la situation en Haïti, où une éducation de qualité a traditionnellement été réservée au petit nombre. Un exemple récent est le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO) lancé par le gouvernement haïtien en 2011 dans le but de garantir à tous les enfants une scolarité libre et obligatoire. » Dans une vidéo mise en ligne sur YouTube au cours du mois de juin 2014, Michel Degraff soutient, sans révéler ses sources ni fournir de preuve irréfutable, que 88 % des enfants vont à l’école grâce au Psugo : « Gras a program Psugo a 88 pousan timoun ale lekòl »… Pour mémoire et pour l’Histoire, il faut rétablir la vérité en rappelant que le PSUGO mis sur pied par le cartel politico-mafieux du PHTK s’est révélé une vaste entreprise de corruption et de détournement des fonds publics unanimement dénoncée par les associations haïtiennes d’enseignants, la presse et le secteur des droits humains. Il a ainsi fait l’objet d’une rigoureuse et fort bien documentée étude de Charles Tradieu, enseignant-chercheur, spécialiste des sciences de l’Éducation et ancien ministre de l’Éducation nationale sous le titre de « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti » (Port-au-Prince, 30 juin 2016). Il y a lieu également de souligner que nulle part dans les références publiques à l’accord d’avril 2013 il n’est mentionné une quelconque obligation qu’aurait le MIT – Haiti Initiative Project de rendre compte à l’État haïtien de la mise en œuvre de son projet pédagogique, en particulier en ce qui a trait au présumé « développement lexical de la langue » créole consigné sur son site. De même, sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale d’Haïti, il n’est nulle part mentionné un quelconque mécanisme de contrôle et d’évaluation du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative ». Cette absence d’un dispositif de contrôle et d’évaluation de l’accord conclu en avril 2013 entre le MIT – Haiti Initiative Project et l’État haïtien illustre la réalité que l’État haïtien est démissionnaire dans un domaine régalien de la gouvernance du pays, et que pareille démission permet à n’importe quelle institution étrangère, la plupart du temps disposant d’une forte assiette financière, de parachuter n’importe quoi dans le système éducatif national. Il faut également prendre toute la mesure que l’accord politico-administratif entre les deux parties ne consigne aucun appel à l’expertise lexicographique d’une institution haïtienne, notamment celle de la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti qui, depuis les années 1978, travaille sur le créole et le français, les deux langues du patrimoine linguistique historique d’Haïti co-officialisées à l’article 5 de la Constitution haïtienne de 1987.

(2) La promotion aveugle d’un « modèle » pré-scientifique opposé à la méthodologie de la lexicographie professionnelle

Sur le site du MIT – Haiti Initiative, au chapitre « Kreyòl-English glosses for creating and translating materials in Science, Technology, Engineering & Mathematics (STEM) fields in the MIT-Haiti Initiative », voici en quels termes la modélisation du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » est exposée : « Les activités pédagogiques des ateliers du MIT-Haïti montrent clairement que le vocabulaire de nombreux locuteurs kreyòl, y compris les enseignants et les étudiants, présente des lacunes dans certains domaines scientifiques. Cela est dû au fait, lié aux préjugés historiques coloniaux et néocoloniaux, que l’enseignement formel des STIM dans les écoles haïtiennes a traditionnellement exclu le kreyòl des documents écrits. Par conséquent, l’un des effets secondaires positifs des activités du MIT-Haïti (ateliers sur les STIM, production de matériel en kreyòl de haute qualité, etc.) est que nous enrichissons la langue d’un nouveau vocabulaire scientifique qui peut servir de ressource indispensable aux enseignants et aux étudiants. Ces activités contribuent au développement lexical de la langue » créole. [Ma traduction] Loin d’être confinée à des « effets secondaires positifs des activités du MIT-Haïti », l’activité apparemment lexicographique du MIT – Haiti Initiative entend de facto constituer un « modèle » destiné à diffuser « la langue d’un nouveau vocabulaire scientifique » qui, au titre d’une « ressource indispensable aux enseignants et aux étudiants », va donc contribuer « au développement lexical de la langue » créole. Au creux d’un amateurisme flagrant et revendiqué, cette prétention à élaborer un « modèle » qui se révèle à l’analyse totalement étranger à la méthodologie de la lexicographie professionnelle a ouvert la voie, au sein même de l’une des plus prestigieuses institutions scientifiques américaines, à la production et à la modélisation d’un lexique anglais-créole hautement fantaisiste et erratique, pré-scientifique et pré-lexicographique non conforme au système de la langue créole.

(3) Le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » : la modélisation d’un lexique pré-scientifique et pré-lexicographique fantaisiste, erratique et non conforme au système de la langue créole

Présenté comme un « dynamic document », donc un « document évolutif », le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » est un lexique (et nullement un « glossaire », malgré le titre anglais) comprenant 848 équivalents « créoles » : il constitue, comme nous l’avons démontré, une production pré-scientifique et pré-lexicographique fantaisiste, erratique et non conforme au système de la langue créole. Sur la base de la méthodologie de la lexicographie professionnelle, nous en avons rigoureusement fait la démonstration dans notre article publié en Haïti dans Le National daté du 21 juillet 2020, « Le traitement lexicographique du créole dans le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative ». Notre rigoureuse démonstration du caractère pré-scientifique et pré-lexicographique du « Glossary » du MIT Haïti Initiative a fait l’objet, sur le site Potomitan, d’une tentative verbomotrice de justification non datée et, surtout, privée de toute analyse lexicographique sous le titre « Inisyativ MIT-Ayiti ap chache lengwis,
tèminològ ak tout kalte edikatè ak syantifik
ki gen jèvrin e ki kwè nan pouvwa lang kreyòl la
pou n bati lekòl tèt an wo
 ». Ce pensum emberlificoteur, fallacieux et trompeur, qui tourne le dos à toute argumentation lexicographique crédible, porte la signature de Michel DeGraff,
« Pwofesè lengwistik, Massachusetts Institute of Technology,
 
Fondatè e Direktè, Inisyativ MIT-Ayiti,
 
Manm fondatè, Akademi kreyòl ayisyen » (dont il a été brutalement exclu).

À l’inverse, notre évaluation critique du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » s’appuie sur des critères lexicographiques stricts et clairement identifiés : (1) la détermination du projet/programme éditorial de ce lexique et le ciblage des usagers auxquels il est destiné  ; (2) l’appel à un corpus de référence et à la méthodologie d’étude de ce corpus ; (3) les critères de choix et la représentativité de la nomenclature établie dans le « Glossary » ; et (4) la conformité notionnelle entre les termes de la langue de départ (l’anglais) et les termes de la langue cible (le créole).

À l’analyse, nous avons démontré que le fichier électronique qui consigne le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » ne présente nulle part un quelconque projet/programme éditorial. Contrairement à l’usage avéré et aux règles de la lexicographie moderne, ce « Glossary » se caractérise par l’absence d’une « Préface » ou d’un « Avant-propos » ou d’un « Guide d’utilisation » destiné à présenter son projet/programme éditorial et à cibler les usagers auxquels il est destiné. L’usager, s’il y pense, doit aller ailleurs sur le site du MIT – Haiti Initiative pour « découvrir » que le « Glossary » prétend œuvrer à la « production de matériel en kreyòl de haute qualité » et, chemin faisant, « [enrichir] la langue d’un nouveau vocabulaire scientifique qui peut servir de ressource indispensable aux enseignants et aux étudiants ». Dépourvu d’un exposé de présentation de la méthodologie ayant conduit à son élaboration, le « Glossary » prétend aventureusement « [contribuer] au développement lexical de la langue » créole. À titre comparatif, l’excellent ouvrage du linguiste Albert Valdman, le « Haitian Creole-English Bilingual Dictionnary » (Creole Institute, Indiana University, 2007, 781 pages), consigne en amont le rigoureux cadre méthodologique de son élaboration par l’énoncé de son programme éditorial et le mode de consignation des rubriques dictionnairiques. Ces chapitres introductifs ont pour titre « A User’s Guide to the Dictionnary »/« Explanatory Charts » (p. XIX à XXI) et « Detailed Discussion of the Content of Entries » (p. XXIII à XXVIII). En second lieu, nous avons démontré que dans le fichier électronique qui consigne le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative », l’appel à un corpus de référence et à la méthodologie d’étude de ce corpus ne sont nullement mentionnés : l’on ne sait pas d’où proviennent ni les termes anglais ni les équivalents prétendument créoles. L’on ne sait pas qui les a choisis (des enseignants anglophones sans formation en lexicographie et peu familiers du créole ?), en vertu de quels critères lexicographiques et selon quelle méthodologie ils ont été retenus. Et l’on ne sait pas non plus si les équivalents « créoles » sont des néologismes et si oui, par qui ils ont été forgés et selon quels critères. Cette énorme lacune méthodologique est amplifiée par l’absence de critères de choix et de représentativité de la nomenclature établie dans le « Glossary ». Et de manière liée, aucun protocole n’est revendiqué ni fourni pour justifier la conformité notionnelle entre les termes de la langue de départ (l’anglais) et les termes de la langue cible (le créole). La non-conformité notionnelle entre les termes anglais et les pseudo équivalents « créoles » est l’une des plus lourdes lacunes du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » : il est « techniquement » impossible, il est linguistiquement improbable que des locuteurs créolophones aient inventé et, pire, bricolé des équivalents soi-disant « créoles » essentiellement agrammaticaux et qu’aucun créolophone haïtien ne peut comprendre. Sous cet angle, la présentation générale du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » relève manifestement de la « fraude lexicographique » lorsque ses concepteurs soutiennent qu’« Il s’agit d’un document dynamique qui est édité en permanence, grâce aux commentaires des participants à l’atelier de MIT-Haïti et des internautes (par courrier électronique, médias sociaux, etc.) ». Contrairement à cette assertion, la direction du MIT – Haiti Initiative, dans un document daté du 1er décembre 2021 conservé dans nos archives, prétend que « Nou gen yon ekip solid ki maton nan pwodiksyon dokiman syantifik an kreyòl »… Et comme pour amplifier la « fraude lexicographique », consignée sur la page générale du MIT – Haiti Initiative, il est hasardeusement précisé que (…) nous avons bénéficié de l’apport de plus de 250 professeurs de STEM qui ont participé aux ateliers du MIT-Haïti en Haïti depuis 2012 »… Ces participants à l’atelier de MIT-Haïti, « 250 professeurs de STEM » –présumément créolophones mais curieusement frappés d’« échophrasie programmée » et comme par hasard privés de compétence linguistique dans leur langue maternelle par la « grâce pédagogique » et sous les auspices du MIT Haiti Initiative–, auraient donc produit et/ou validé des centaines d’équivalents « créoles » qu’aucun locuteur créolophone ne peut comprendre ? Il y a lieu ici de rappeler que la notion de « conformité notionnelle », de la langue de départ à la langue d’arrivée, est une règle centrale dans l’élaboration des lexiques et des dictionnaires bilingues et cette règle est totalement absente du « Glossary » du MIT – Haiti Initiative. La conformité notionnelle et le respect du système de la langue sont deux principes majeurs étroitement liés dans la théorie et la pratique de la lexicographie (voir Christine Bagge : « Équivalence lexicale et traduction », revue META, volume 35, no 1, mars 1990, Presses de l’Université de Montréal ; voir aussi Jean-Claude Boulanger : « L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel », dans Pierre Martel et Jacques Maurais (dir.), Tübingen, M. Niemeyer, coll. « Canadiana Romanica », 1994, no8, p. 253 – 268). La conformité notionnelle et le respect du système de la langue, deux principes méthodologiques majeurs en lexicographie, se révèlent à l’analyse tout à fait étrangers à la démarche pseudo lexicographique du MIT – Haiti Initiative : c’est aussi en cela que réside le caractère amateur, erratique et fantaisiste de son « Glossary ».

Voici, tiré du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative », un échantillon de termes anglais suivis de leurs pseudo équivalents « créoles » qui auraient, veut-on nous faire croire, « bénéficié de l’apport de plus de 250 professeurs de STEM qui ont participé aux ateliers du MIT-Haïti en Haïti depuis 2012 » et qu’aucun locuteur créolophone ne peut comprendre alors même que ces termes « créoles » sont censés contribuer au « développement lexical de la langue » créole. À l’aune d’une « arnaque lexicographique » avérée et étalée sur plus de 800 pages, cet échantillon donne toute la mesure de ce qu’a produit le MIT -Haiti Project dans le champ de la lexicographie créole après qu’il eût annoncé l’élaboration d’un « nouveau vocabulaire scientifique qui peut servir de ressource indispensable aux enseignants et aux étudiants ». Ce présumé « vocabulaire » (noter la confusion notionnelle entre « vocabulaire » et « lexique », symétrique à la confusion entre « glossaire » et « lexique ») est certainement « nouveau » mais il n’a rien de scientifique et il ne saurait en aucun cas « servir de ressource indispensable aux enseignants et aux étudiants » : aucun créolophone ne peut comprendre ni utiliser ce « nouveau vocabulaire scientifique » qui n’est, il faut le souligner, ni opérationnel ni fonctionnel. L’échantillon suivant illustre l’ampleur de l’« arnaque lexicographique » du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » :

air resistance

rezistans lè

air track

pis kout lè

and replica plate on

epi plak pou replik sou

at rest

nan eta repo

autocollimator

oto-kolimatè

bulk modulus

modil elastisite, modil konpresiblite

circularly polarized light

limyè ki polarize an sèk

conjugate base

konpayèl bazik

deprotonated form

fòm depwotonasyon

dihybrid sex-linked Punnett square table

echikye Punnett di-ibrid ki asosye ak sèks

for mating & replica plating experiments not involving tetrads

pou esperimantasyon sou kwazman   ak plak replik ki pa sèvi ak tetrad

escape velocity

vitès chape poul

F1 ATPase

F1 ATPase

generate field vizualization

pwodui vizyalizasyon chan yo

ideal gas law

lwa gaz ideyal

line integral

entegral sou liy

mate & sporulate

fè kwazman & devlope espò

multiple regression analysis

analiz pou yon makonnay regresyon

non-polar/hydrophobic

ki pa polè / idwofòb

prior (conjugate)

konpayèl o pa

protonated

an pwotonasyon

single-slit experiment

esperimantasyon sou limyè nan yon fant

think-pair-share

panse-fòme pè-pataje

Le caractère essentiellement farfelu, fantaisiste, amateur et erratique de ces équivalents « créoles » heurte à tout coup la compétence linguistique de n’importe quel locuteur créolophone, et il est hautement significatif que ce « Glossary » n’a été publiquement cautionné par aucun linguiste, aucun didacticien haïtien depuis son parachutage dans le système éducatif national à la suite de sa mise en ligne il y a environ cinq ans et, il faut encore le souligner, en dehors de tout contrôle du ministère de l’Éducation nationale. À notre connaissance, aucun linguiste, aucun lexicologue, aucun enseignant en Haïti n’a publiquement recommandé l’usage du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » dans l’enseignement, en créole, des mathématiques, des sciences et des techniques…

L’une des caractéristiques majeures du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » est l’agrammaticalité des équivalents « créoles » bricolés dans la plus totale opacité sémantique : la plupart du temps, il s’agit d’une suite de mots non conforme aux règles syntaxiques de la langue créole. Un tel bricolage agrammatical est érigé en « système » –le « système lexicographique » du MIT-Haiti Initiative–, et il se caractérise par son incapacité à produire du sens pour le locuteur natif du créole : il est in-signifiant. Par exemple, dans les suites « pis kout lè » et « epi plak pou replik sou », les éléments constitutifs de ces équivalents sont bricolés, balancés les uns à la suite des autres sans cohérence grammaticale et hors toute logique sémantique. Le locuteur créolophone peut comprendre des mots isolés (« kout », « plak ») mais il lui est impossible de comprendre le sens des équivalents regroupant ces mots et les équivalents, bricolés en une combinatoire opaque, sont à la fois a-grammaticaux et a-sémantiques. Dans la plupart des cas, il n’y a pas de compatibilité sémantique entre les différents éléments constitutifs des équivalents « créoles » bricolés, et cette incompatibilité sémantique produit une absence de sens pour le locuteur créolophone : elle est au fondement de l’opacité des équivalents « créoles » de ce « Glossary ». La dangerosité du « Glossary » réside donc principalement dans son ADN conceptuel pré-scientifique et le fait qu’il a été modélisé au titre d’un système, le « système lexicographique » du MIT-Haiti Initiative qui ne se rattache à aucune tradition lexicographique connue. C’est à l’aide d’un tel système que le MIT-Haiti Initiative a entrepris de constituer un « nouveau vocabulaire scientifique » créole destiné à assurer le « développement lexical de la langue » créole. Dans l’histoire de la lexicographie haïtienne contemporaine dont les débuts remontent aux travaux pionniers du linguiste haïtien Pradel Pompilus au début des années 1950, c’est la première fois qu’une structure universitaire dédiée à l’enseignement en langue maternelle créole fait la promotion à visière levée d’un « modèle » pré-scientifique, le « système lexicographique » en vigueur uniquement au MIT-Haiti Initiative et qui produit des équivalents « créoles » essentiellement a-grammaticaux et a-sémantiques. Les protocoles habituels de contrôle et de validation des activités scientifiques dans toutes les Facultés du MIT n’ont certainement pas été mis à contribution pour sanctionner la scientificité du « Glossary » du MIT-Haiti Initiative, de sorte que celui-ci peut en toute impunité se prévaloir de l’« imprimatur » et du prestige scientifique de la « maison mère », le très réputé Massachusetts Institute of Technology. La très douteuse scientificité du « Glossary » du MIT-Haiti Initiative a donc été établie « par défaut » de contrôle académique d’un modèle lacunaire, erratique et fumeux qui s’oppose à la méthodologie de la lexicographie contemporaine. En cela, le MIT Department of Linguistics porte la lourde responsabilité de la diffusion en toute impunité, dans le système éducatif haïtien, à la fois d’un système pré-lexicographique et d’un « Glossary » dépourvu de toute assise scientifique. Et le fait que le « système lexicographique » en vigueur uniquement au MIT-Haiti Initiative –il est absent de l’enseignement de la lexicographie à l’échelle internationale–, soit réservé à Haïti dans l’enseignement et dans la formation des maîtres donne toute la mesure de la dangerosité d’un pseudo « modèle » cautionné par le Département de linguistique du MIT. Emmuré dans un amateurisme hasardeux qui ignore à la fois la théorie de la lexicologie et la méthodologie de la lexicographie professionnelle, le MIT – Haiti Initiative, en dehors de tout contrôle de l’État haïtien, a donc entrepris de diffuser en Haïti un « OVNI lexicographique » qu’il est le seul au monde à promouvoir et à expérimenter, à savoir son médiocre « système lexicographique » qu’aucune Faculté de linguistique, à travers le monde, n’a choisi d’inscrire au profil de formation des étudiants.

(4) L’interpellation de la caution scientifique du MIT Department of Linguistics and Philosophy : silences, non-dits, « kase fèy kouvri sa »

Le Département de linguistique du Massachusetts Institute of Technology a-t-il été informé du caractère pré-scientifique et pré-lexicographique ainsi que de la dangerosité, pour l’apprentissage des savoirs et des connaissances en créole, du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » ? La réponse est « oui » puisqu’à la date du 15 décembre 2021 j’ai adressé –au Directeur du Département de linguistique et à ses 18 enseignants–, un document analytique ayant pour titre « Advocacy for a Creole lexicography of high scientific quality » / « Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique ». Ce document, dans lequel j’ai réitéré et exemplifié ma rigoureuse évaluation du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative », n’a fait l’objet d’aucun accusé de réception, même pas de pure politesse comme c’est habituellement le cas dans les relations entre universitaires…

Dans ce document analytique, j’ai explicitement demandé au Département de linguistique du Massachusetts Institute of Technology de
(1) procéder d’urgence –et avec l’aide d’institutions académiques internationales reconnues pour leurs travaux et leurs publications en lexicographie–, à une évaluation du « Glossaire » du MIT – Haïti Initiative, soit une évaluation basée sur les principes de la méthodologie de la lexicographie professionnelle ; (2) d’ordonner, à titre de mesure conservatoire, le retrait de la diffusion de ce « Glossaire » jusqu’à ce que son évaluation soit rendue publique par le Département de linguistique du MIT ; (3) de transmettre les résultats de cette évaluation au ministère haïtien de l’Éducation.

Par un second courriel daté du 21 décembre 2021 adressé au Département de linguistique du Massachusetts Institute of Technology et à ses 18 enseignants, j’ai réitéré ma demande et j’ai préconisé que l’évaluation du « Glossary » soit confiée, à l’échelle internationale, à un comité ad hoc composé de lexicographes, de linguistes et des personnalités suivantes : Fritz Deshommes, Recteur, Université d’État d’Haiti ; Renauld Govain, Doyen, Faculté de linguistique appliquée, Université d’État d’Haïti ; Jacky Lumarque, Recteur, Université Quisqueya (Haïti) ; Michèle Pierre-Louis, Directrice, Fondasyon konesans ak libète (Fokal, Haiti) ; Philippe Blanchet, sociolinguiste, Université Rennes 2 (France) ; Georges Daniel Véronique, linguiste, Université Aix-Marseille, (France) et Comité international d’études créoles ; Raphaël Confiant, lexicographe, Université des Antilles (Martinique) ; Albert Valdman, linguiste-lexicographe, Indiana University (ex-Directeur du Creole Institute). De manière tout aussi explicite, j’ai préconisé que les conclusions et recommandations du comité international ad hoc soient rendues publiques dans la presse haïtienne, dans les revues internationales de linguistique et dans la revue Études créoles publiée par le Comité international d’études créoles. À l’instar de celui du 15 décembre 2021, ce courriel du 21 décembre 2021 est lui aussi resté sans réponse de la part du Département de linguistique du MIT… Il en est de même de la National Science Foundation (NSF), institution commanditaire du MIT – Haiti Initiative, à qui j’ai adressé, en anglais, mes deux correspondances. Pour mémoire et pour l’Histoire, et par respect pour eux, j’ai acheminé le courriel du 21 décembre 2021 aux linguistes et aux personnalités cités dans cette correspondance.

Les silences, les non-dits, les « kase fèy kouvri sa » signifient que le Département de linguistique du Massachusetts Institute of Technology a explicitement choisi (1) d’exclure en l’ignorant toute évaluation critique du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » ; (2) de continuer à apporter sa caution intellectuelle et scientifique à une entreprise de diffusion, dans le système éducatif haïtien, d’un « Glossary » pré-scientifique et pré-lexicographique fantaisiste, erratique et élaboré en dehors de la méthodologie de la lexicographie professionnelle et dont les équivalents « créoles » ne sont pas conformes au systèmes de la langue créole. Du haut de sa puissance financière et de son prestige scientifique, le Département de linguistique du MIT continue (3) d’avaliser la promotion d’un « modèle » lexicographique dénué de fondements scientifiques alors même qu’il n’aurait pas recommandé ce type de « modèle » pré-scientifique dans l’enseignement de la linguistique sur son campus ; (4) ce faisant, il se place au-dessus des institutions nationales haïtiennes qui, quoiqu’affaiblies et fonctionnant dans des conditions difficiles, devraient être partie prenante dans l’évaluation et la validation de tous les outils lexicographiques employés dans le système éducatif d’Haïti.

L’analyse critique et les propositions contenues dans mes courriels du 15 décembre 2021 et du 21 décembre 2021 au Département de linguistique du Massachusetts Institute of Technology et à ses 18 enseignants sont d’une brûlante actualité et elles demeurent incontournables. Il appartient à cette prestigieuse institution scientifique d’y donner suite… Il appartient également à l’actuel ministre de l’Éducation nationale d’Haïti d’étudier de près l’hypothèse de la révocation prochaine de l’accord conclu en avril 2013 entre le MIT – Haiti Initiative Project et l’État haïtien. En raison des aspects socioculturels de ce dossier, cet examen devrait être entrepris de concert avec le ministère haïtien de la Culture.

La présente lettre ouverte est aussi l’occasion –au creux de l’éthique du travail scientifique et du questionnement des rapports inégalitaires entre certaines grandes institutions universitaires des pays du Nord et les systèmes éducatifs des « petits pays » du Sud–, de (re)visiter les enseignements du sociolinguiste Louis-Jean Calvet consignés entre autres dans la revue en ligne GLOTTOPOL n° 20, juillet 2012. Dans l’entrevue qu’il a accordée à Cécile Van den Avenne, « Linguistique et colonialisme, 1974-2012, un entretien avec Louis-Jean Calvet » il précisait comme suit sa pensée : « J’ai toujours considéré que le scientifique ne pouvait pas rester dans sa tour d’ivoire, dans son laboratoire, qu’il devait en quelque sorte remplir une fonction séculière. Je vais aligner des lieux communs, mais parler des langues c’est aussi parler de la société dans laquelle on les utilise, et dans « Linguistique et colonialisme » je parlais, en linguiste, de la colonisation. D’autres auraient pu aborder d’autres versants de la colonisation, on aurait pu imaginer des travaux sur « droit et colonisation », « religion et colonisation »… J’étais linguiste, je traitais de ce que je connaissais, de ce que j’avais étudié. Du même coup je prenais position dans un domaine dont on ne parlait pas beaucoup à l’époque, celui des politiques linguistiques, domaine sur lequel je n’ai pas cessé de travailler ensuite. »

En définitive, il faut prendre toute la mesure que le « Glossary of STEM terms from the MIT – Haïti Initiative » fragilise et décrédibilise lourdement le nécessaire plaidoyer pour le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien conforme à l’article 5 de la Constitution haïtienne de 1987 et à la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996 (voir notre livre « Plaidoyer pour les droits linguistiques en Haïti / Pledwaye pou dwa lengwistik ann Ayiti », Cidihca et Éditions Zémès, 2018, ainsi que notre article « Le droit à la langue maternelle créole dans le système éducatif haïtien », Le National, 11 décembre 2018 »). Il est aujourd’hui plus que nécessaire de poursuivre et d’amplifier un conséquent plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique au service d’une éducation citoyenne de qualité. Les travaux de grande qualité des linguistes Pradel Pompilus, Pierre Vernet, Renauld Govain, André Vilaire Chéry et Albert Valdman consignent de solides bases méthodologiques, des références indispensables au développement d’une lexicographie créole de haute qualité scientifique.

L’AUTEUR DE CETTE LETTRE OUVERTE / Linguiste-terminologue canadien originaire d’Haïti, spécialiste de l’aménagement linguistique, Robert Berrouët-Oriol a longtemps travaillé à l’Office québécois de la langue française où il a contribué à l’analyse, au stockage, à la mise à jour et à la diffusion des vocabulaires scientifiques et techniques de la Banque de terminologie du Québec (aujourd’hui dénommée Grand dictionnaire terminologique). Par la suite il a enseigné la linguistique et la terminologie à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti. Depuis avril 2021, il est membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones, le DDF. Auteur depuis plusieurs années d’articles de vulgarisation linguistique parus en Haïti dans Le National, il a publié en 2011 le livre collectif de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » (Éditions de l’Université d’État d’Haïti et Éditions du Cidihca). En 2017 il a publié, en tandem avec le linguiste Hugues Saint-Fort, le livre « La question linguistique haïtienne / Textes choisis (Éditions Zémès et Éditions du Cidihca). Il a fait paraître en 2018 le livre « Plaidoyer pour les droits linguistiques en Haïti / Pledwaye pou dwa lenguistik ann Ayiti » (Éditions Zémès et Éditions du Cidihca). Également, il a coordonné et co-écrit le livre collectif de référence, « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti » (Éditions Zémès et Éditions du Cidihca, 382 pages, mai 2021). Poète et critique littéraire, Robert Berrouët-Oriol est l’auteur de la première étude théorique portant sur les « écritures migrantes » au Québec, et en 2010 il a obtenu à Ouessant, en France, le grand Prix de poésie du Livre insulaire pour « Poème du décours » (Éditions Triptyque). Parue en 2021 aux Éditions Triptyque, sa huitième œuvre poétique a pour titre « Simoun ».

Montréal, le 1er février 2022

(*)Lettre adréssée à :

Monsieur Danny Fox, Directeur du MIT Department of Linguistics and Philosophy
c.c.: Le corps professoral, MIT Department of Linguistics and Philosophy
Isabelle Bitman, Program Coordinator, MIT Center for International Studies
Haitian Studies Association, USA
Haitian Studies Institute (City University of New York)
Agence universitaire de la Francophonie / AUF – Bureau caraïbe
Comité international des études créoles
Ministre de l’Éducation nationale d’Haïti
Rectorat, Université d’État d’Haïti
Décanat, Faculté de linguistique appliquée, Université d’État d’Haïti
Conférence des recteurs, présidents et dirigeants d’institutions d’enseignement supérieures haïtiennes (Corpuha)
Association des professeurs de français et de créole d’Haïti (APROFH)
FOKAL (Fondasyon konesans ak libète, Haïti)
Rectorat, Université des Antilles en Martinique
Décanat, Department of Language, Linguistics and Philosophy, The University of the West Indies at Mona, Jamaica
The Steven J. Green School of International & Public Affairs, Florida International University (Haitian Studies Program)
CONFEMEN (Conférence des ministres de l’Éducation des États et gouvernements de la Francophonie)
Organisation universitaire interaméricaine (OUI)
Observatoire européen du plurilinguisme
Académie internationale de droit linguistique (AIDL-IALL)
Creole Linguistics Research Group, School of Languages, Westminster University, Londres
Groupe européen de recherches en langues créoles
Fondation Michaëlle Jean (Ottawa)