« Petit boulot pour vieux clown » de Matéï Visniec : struggle for life and business show

 — Par Roland Sabra —

 

 

C’est une histoire d’homme, une histoire de haine et d’amitié, une histoire de rivalité et de complicité, une histoire de mots et de gestes, une histoire d’illusions perdues et de vieillesse, une histoire qui pose l’éternel problème de comment se débarrasser de l’autre avec lequel on a tant partager? Comment faire la peau à celui qui nous a fait rire que l’on a admiré et qui soudain apparaît comme un obstacle sur le chemin finissant? Les clowns font rire parce qu’ils grossissent nos maladresses, nos travers. Ils sont donc trois, trois clowns en fin de course qui se retrouvent par hasard, dans la salle d’attente d’un music-hall avec l’hypothétique espoir de décrocher un dernier contrat, un ultime « cacheton ». Ils ont formé un trio dans des temps anciens, très anciens, avant de suivre des routes différentes mais toujours chaotiques nourris de précarité et de lendemains incertains. Il y a si longtemps qu’ils ont joué que les costumes qu’ils portent quand ils ne sont pas élimés semblent sortis du magasin de location.

Trois pour une seule place et vite tombent les masques, la haine du semblable, la haine du petit autre qui, parce que trop ressemblant menace l’identité vacillante, alors vient le temps du désir de meurtre du trop proche. On ne hait bien que ce que l’on connaît bien. « Struggle for life and business show ». Un clown chasse l’autre. Ils se savent interchangeables, d’ailleurs quand le masque est tombé, le maquillage défait, qui reconnaît le clown? Le théâtre de Visniec traite de l’errance identitaire dans un monde régi par la compétition et le libéralisme. Les héros de Visniec n’en sont pas. Les personnages sont faits de l’argile commune,malaxée de traîtrise, de trahisons, de petites lâchetés, de petits accommodements avec la morale et d’élans d’amitié vite rabattus vers l’ombre des ego racornis. Ils sont tour à tour drôles et sinistres, comme à la fin d’un monde qui déjà n’est plus et qui s’attarde encore et tous savent que le monde en gésine redonnera du même sous ses vieux habits neufs.

En effet « Petit boulot pour vieux clown » est la dernière pièce de Visniec écrite en roumain. Il n’a cessé de dénoncer les régimes totalitaires et leur produit cette perversion des populations à la fois complices et victimes des machines à humilier et à tuer En 1987 il s’installe comme réfugié politique en France et il décide d’écrire directement en français. Son écriture est précise comme scalpel, elle découpe dans la chair de la langue des fleurs de cristal aux arêtes tranchantes. La violence et la beauté musicale des mots font surgir un réel que la réalité commune s’emploie trop souvent à nous dissimuler. Pas d’artifice, un style direct économe, mais toujours porteur de sens, dans la recherche éperdue du mot juste, celui qui pourrait les dire tous. « Petit boulot pour vieux clown » nous promène du coté de Tcheckhov, Beckett et détours par Shakespeare. A s’y perdre pour mieux s’y retrouver. Dans ce théâtre de l’absurde ,la dérision flirte avec le ridicule, le ridicule avec l’insignifiant, l’insignifiant avec l’essentiel. « Etre ou ne pas être clown » puisque vivre et exister n’est rien d’autre que jouer la pantomime d’un rôle social.

La mise en scène de Ludovic PACOT-GRIVEL est simple et efficace, elle laisse un bel espace aux vieux numéros « ripolinisés » des vieux clowns décatis. Les comédiens sont solides, habiles et bien en phase. La musique dont une partie, judicieusement empruntée à Chaplin est légère et judicieusement présente. La fin est belle, acide, comme il se doit. Les trois clowns éliminés, un quatrième semblable, OS interchangeable de ces temps modernes du rire pré-formaté, vient s’installer silencieux dans la salle d’attente d’un music-hall défraîchi pour que tout recommence afin que rien ne change..

Roland Sabra

« Petit boulot pour vieux clown », une pièce de Matéï Visniec, mise en scène par Ludovic Pacot-Grivel, Compagnie FACE B…

Distribution : Nicolas Biaud-Mauduit : Nicolo ; Serge Da Silva : Filipo ; Renaud Benoît : Peppo ; Lumière : Julien Laurent

Lieu : Théâtre de Fort-de-France les 06, 07 et 08 avril 2006