« Peindre à la Martinique », une exposition à la Fondation Clément

— Par Selim Lander —

Peindre à la Martinique, l’exposition qui vient de se substituer à celle consacrée à Christian Bertin – laquelle a dû laisser plus d’un visiteur dubitatif – est une nouvelle exposition patrimoniale, à l’instar de Aux origines de la Caraïbe, Taïnos et Kalinagos qui se poursuit jusqu’au 15 mars, et à nouveau en étroite collaboration avec le Musée du Quai Branly, héritier des fonds du Musée colonial. Elle devrait rallier tous les suffrages, ceux des nombreux visiteurs venus d’ailleurs et plus encore sans doute ceux des habitants actuels de la Martinique. On y découvre « la Perle des Antilles » à travers les yeux des peintres et des premiers photographes d’antan, ce qui permet de mesurer les transformations radicales qui se sont produites au fil du temps (et pas toujours pour le meilleur !). Ainsi, les planches d’un album de photos d’Eugène Cicéry, coloriées puis lithographiées, prises un peu avant 1860, représentent-elles certaines constructions de Fort-de-France qui existent toujours (la Fontaine Gueydon, l’ancien Palais de justice, …) mais situées dans un environnement qui n’est plus reconnaissable. Idem pour les lieux, par exemple la Rivière Madame, photographie « prise du bac Bellevue » qui montre un paysage champêtre depuis longtemps disparu.

Le Masurier – Famille d’esclaves – 1775

Ce panorama des pratiques picturales aux Antilles (peinture, dessin, photographies) qui rassemble une cinquantaine d’artistes, antillais ou venus d’ailleurs et plus de cent cinquante œuvres, commence en 1765 et se poursuit jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Le tableau le plus ancien, signé d’un certain Bassot, artiste apparemment autodidacte, présente sur trois plans successifs reliés par un pont d’abord un échantillon de la population pierrotine, puis des lavandières lavant leur linge dans la « rivière du Fort » (Roxelane), enfin la ville de Saint-Pierre d’où émerge le clocher d’une église avec la montagne Pelée à l’arrière-plan. Ce tableau inaugural et primitif, unique dans cette exposition à être représenté en reproduction – mais on ne pouvait faire l’impasse dessus – est resté au Musée d’histoire et d’ethnographie de Fort-de-France. L’exposition se poursuit ensuite sur une série domestique de Marius-Pierre Le Masurier (vers 1775), un peintre dont on sait peu de chose, qui a représenté la famille de Maximilien de Choiseul-Meuse, commandant en second à la Martinique, une famille métisse et une famille d’esclaves, puis sur la miniature d’une Dame Perrin par Charlotte Martner (1813), épouse d’un officier de santé. Alexandre Moreau de Jonnès, officier d’état-major, autre artiste venu de France, a peint de beaux portraits des élites antillaises dans le style romantique (en 1834).

Pendant l’occupation anglaise de la Martinique (1794-1802 et 1809-1814) des peintres britanniques ont pu découvrir l’île, telle Jenny Prinssay présente avec une peinture « à l’anglaise » d’un paysage martiniquais (1813). Quant à John Eckstein (le jeune), d’origine allemande, il a conçu une série de quatorze aquatintes (1805) illustrant l’occupation du rocher du Diamant par les troupes anglaises si peu réaliste que l’on pourrait douter qu’il ait jamais vu ce qu’il représentait si sa notice publiée sur colonialsens.com n’attestait du contraire. Quant à Auguste Mayer qui a peint de belles marines dont une « Attaque du rocher du Diamant » (1837), tout semble prouver, par contre, qu’il n’a jamais visité les Antilles.

Bernard Arosteguy – sans titre – à partir de 1935

Évremond de Bérard est l’un des premiers peintres antillais de cette exposition avec une belle vue de la baie de Saint-Pierre (vers 1856). Né à la Guadeloupe, il s’est formé à Paris avant de devenir « dessinateur attaché à la station navale de l’océan indien » (1). Mais c’est seulement au tournant du XXe siècle que l’on voit apparaître des peintres antillais d’ascendance afro-caribéenne, une évolution due à la réforme de l’enseignement secondaire en 1881 – d’ailleurs amorcée dix ans plus tôt à la Martinique par le conseil général – et donc à l’introduction de cours de dessin d’abord assurés par des maîtres venus de l’Hexagone. Parmi ces derniers se détache la figure de Jean-Baptiste Rabardelle nommé en 1889 professeur au lycée de Saint-Pierre, auteur en particulier des nus puissants d’hommes noirs visibles dans l’exposition. En 1899, Alice Albane est la première martiniquaise professeure certifiée de dessin. En 1834, Marie-Thérèse Lung-Fou sera la première antillaise diplômée des Beaux-arts de Paris. Sculptrice, faut-il rappeler le triste destin de sa statue en pied de Schoelcher, installée à l’entrée du bourg du même nom, vandalisée deux fois par des « activistes » peu au courant de l’histoire de l’abolition, d’abord privée de son corps avant la destruction complète du buste installé, après restauration, sur un piédestal. Autre artiste féminine, d’origine guadeloupéenne mais surtout active à Paris, Germaine Casse présente dans l’exposition avec une belle vue de la montagne Pelée en feu (1931).

Jean-Baldoui – Le Flamboyant – 1930

La vie artistique martiniquaise se développe surtout pendant l’entre-deux-guerres. Une salle « historique et artistique » est inaugurée en 1924 au premier étage de la chambre de commerce à Fort-de-France, préfiguration d’un musée martiniquais qui n’a toujours pas vu le jour. Plusieurs expositions se succèdent mettant en valeur les œuvres des artistes locaux comme Fernand et Paul-Amédée Bailly, Fernand Preux, Herminie Sixtain, Paul de Laguarrigue, Paule Charpentier, des artistes d’origine métropolitaine comme Bernard Arosteguy et enfin des artistes en résidence comme Bernard Lamotte et Maurice Ménardeau présents ici, l’un, avec deux paysages très colorés, l’autre avec une série de scènes de genre. Jean Baldoui qui avait découvert la Martinique à l’occasion de son service militaire pendant la première guerre mondiale, qui s’était alors mobilisé en faveur des Œuvres de guerre aux côtés des sœurs Nardal et d’autres, est l’auteur du tableau « Le Flamboyant » retenu comme affiche de l’exposition, daté de 1930. On hésite entre 1910 ou 1935 à propos de la date du tableau « La statue de Joséphine de Beauharnais sur la place de la Savane » par Jean-Philippe Paguenaud, peintre officiel de la Marine, placé au début de cet article.

Pendant ce temps, à Paris, la mode noire bat son plein. La « princesse Aïcha » (Aïcha Goblet) est l’égérie de plusieurs peintres ; elle est peinte ici par Edgar Chahine (vers 1920), tandis que le portrait de Darling Legitimus (?) par André Lothe (vers 1930) traduit une influence cubiste.

André Lhote – portrait présumé de Darling Legitimus – c. 1930

Le parcours de l’exposition s’achève sur la création de l’École des arts appliqués à Fort-de-France, en 1943, à l’initiative du gouverneur Ponson, premier représentant de la France Libre. Le plâtre réalisé par un élève, Léon Faula (vers 1944) du profil d’un homme tenant sa joue témoigne des efforts pour bâtir une esthétique spécifiquement antillaise, une « esthétique ethnique » selon René Hibran, responsable d’atelier, dans son article de Tropiques (n° 6-7, février 1943, p. 41).

Peindre à la Martinique – Une histoire de l’art décentrée – 1765-1943. Fondation Clément, Le François, Martinique, 6 février-26 avril 2026.

Catalogue sous la direction de Christelle Lozère, commissaire. HC-Éditions / Fondation Clément, 2026, 160 p., 20 €.

(1) Présenté ainsi dans le catalogue comme dans sa notice Wikipedia, il ne figure pas sur les listes des « peintres de la Marine ».