Patrick Chamoiseau : « La radicalité est nécessaire »

— PAR JOSEPH CONFAVREUX —

chamoiseau L’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau juge un an de présidence Hollande, depuis son approche poétique de la politique, depuis son exigence de radicalité et depuis les Antilles, aussi éloignées de Paris que proches du « Tout-Monde ». Pour lui, « changer radicalement nos systèmes de représentations » constitue une exigence nécessaire mais « qui ne correspond plus aux temps politiques nationaux et aux petites conquêtes cycliques du pouvoir ».

Peu avant le 6 mai 2012, vous aviez expliqué qu’il était « indispensable que, d’une manière ou d’une autre, la gauche arrive au pouvoir. Pour des raisons de salubrité publique ». Comment jugez-vous, un an après, cette arrivée de la gauche aux commandes ?

Les choses sont infiniment difficiles. Cela confirme ce que nous savions déjà. Nous sommes dans un système d’oppression symbolique, quasi totalitaire, qui couvre l’ensemble de la planète. Le capitalisme mutant, labile comme un virus, a plus de trente ans d’avance en termes d’articulations planétaires, mutations, virtualisations et détricotages de tous nos vieux systèmes de représentations. Ils ont construit un écosystème où ils sont très puissants, très à l’aise, hors d’atteinte des vieux États, gouvernements, parlements, programmes nationaux et autres entités obsolètes. Changer radicalement nos systèmes de représentations, et donc, notre imaginaire du monde, changer d’échelle, aller à des refondations, sont une exigence qui ne correspond plus aux temps politiques nationaux et aux petites conquêtes cycliques du pouvoir.

Il faut relire ce roman d’Asimov, Fondation, dans lequel pour trouver l’alternative, ou des alternatives, à l’Empire, se crée une petit cercle d’effervescence de l’imaginaire. Ce petit cercle va tout changer. La présence de la gauche en France nous fait sortir de l’indécence d’un gouvernement aux ordres des hystéries de l’Empire, mais elle n’est pas le lieu des solutions…

Où est ce lieu ?

Il est nulle part et partout, il est individuel et collectif, il est territorial et non territorial, il est dans une refondation totale de nos systèmes de représentations, et dans le sens que nous accordons aux choses fondamentales. Cette mutation est déjà en cours un peu partout, mais elle est invisible pour nos vieux systèmes de représentations, nous ne voyons que les ruines et les décombres se préciser autour de nous, mais l’horizon, l’en dehors, l’inconnu, l’inconcevable, nous brûle encore l’esprit.. Le lieu est dans cette brûlure.

Dans la façon d’arrêter de mettre en avant « l’identité nationale » ou de stigmatiser des « civilisations qui ne se valent pas toutes », selon les mots de Claude Guéant, y a-t-il pour vous une rupture concrète avec le quinquennat Sarkozy ?

Bien sûr. Nous avons quitté le monstrueux et le bizarre.

Vous aviez également dit être « très sensible au discours de Mélenchon ». « Il a le discours qui me paraît le plus acceptable, le plus revitalisant, le plus chargé de futur. Il me semble en effet qu’il nous faut de la radicalité », avez-vous dit. Est-ce toujours le cas, au moment où Mélenchon appelle à manifester le 5 mai prochain, en disant « du balai ! » et en réclamant une 6e République ?

La radicalité est nécessaire, même si elle peut sembler absurde en certains aspects. Glissant appelait cela l’écart déterminant. J’aime beaucoup l’idée d’une 6e République car elle oblige à considérer les fondements et le sens. Allons-y, cette 6e République devra reconsidérer ses rapports aux peuples dits Dom- Tom, et faire exploser cette absurdité selon laquelle l’unité ne peut se concevoir que dans l’indivisibilité ! Cette crise du sens, à laquelle nous accule le capitalisme viral, est faite d’urgences au jour le jour (ruines, décombres et indécences), mais elle est surtout faite des foudres qui invoquent un futur. Traitons les urgences comme on peut, mais répondons aux foudres : que les Français ouvrent la Constituante d’une autre République dans un autre monde. C’est évident. M. Hollande devrait saisir cette opportunité, et toute la gauche française avec. Ce sera une manière de dire que personne n’a la solution, et qu’il nous faut la rechercher ensemble dans un vaste chantier.

Dans une « Note à François Hollande » publiée en septembre dernier sur votre blog de Mediapart, vous écriviez que « dans un mélange d’excès, de dérives, d’abjections, d’égoïsmes, de folies prédatrices, un obscur charroi de convergences globales, le capitalisme installe une alerte économique et sociale permanente, qui nous enlève toute possibilité d’envisager une quelconque alternative à son emprise totalitaire. En gérant le chaos de ses urgences, ses faits et ses méfaits, on l’alimente, on le renforce, on s’acclimate au déshumain qu’il nous impose ». Pensez-vous encore que la gauche socialiste puisse rompre avec ce capitalisme prédateur ?

La refondation est individuelle et collective, interne et externe, territoriale et déterritorialisée, politique et non politique… Elle doit être totale sans être totalitaire… Ce n’est pas le problème de la gauche, ou des socialistes, c’est le problème de tous les humains de cette planète. Et cela doit se faire avec des outils conceptuels nouveaux, des ruades prodigieuses de l’esprit, et donc par une poétique. La pratique du pouvoir est précieuse car elle fera tomber quelques vieilles illusions et représentations obsolètes, les socialistes seront acculés au poétique. Cela va tous nous faire grandir.

Et croyez-vous la gauche au pouvoir encore capable de « penser, rêver, tenter, créer, agir, faire et défaire », pour continuer avec vos mots ?

Oui, car elle a des fondements qui relèvent de l’Humain. Quand il y a de l’Humain il y a de l’espoir. C’est pourquoi le capitalisme viral est sans espoir.

L’élection de François Hollande a-t-elle changé quelque chose pour les Antilles ?

Les choses ne peuvent plus se penser en ces termes. Cela voudrait dire qu’il suffit d’attendre un homme providentiel pour que les choses se fassent. Aujourd’hui, nous sommes sortis de cette logique que l’on pourrait qualifier de logique de guichet. Si des choses doivent changer chez nous, elles le seront du fait exclusif de nos maturations internes. Nous devons trouver le sens de ce que nous sommes dans le monde, le moment du sens identifié ouvrira celui de la responsabilité et de la projection. Nous n’avons besoin de personne pour penser à notre place le changement nécessaire.

En décembre dernier, sur votre blog de Mediapart, vous avez écrit que « en matière de crime d’État, la repentance est une élégance de l’âme » et que « si la repentance affaiblit ceux qui la réclament (on doit se tenir très au-dessus des bourreaux), elle grandit sans partage ceux qui peuvent la prononcer sans se sentir rabaissés ou honteux ». Avez-vous le sentiment que la présidence socialiste peut modifier le rapport de la France à ses anciennes colonies ?

La décolonisation n’a pas décolonisé les colonisateurs. Le vieil imaginaire colonial rôde encore, un peu partout, à tous les étages. L’obscurcissement du politique par l’économique ne met pas en exergue le chantier symbolique postcolonial, donc on l’oublie, mais dans la refondation, ou dans la 6e République, tout pourra et devra être reconsidéré et traité. M. Hollande peut tout à fait le faire.

Depuis la fin du quinquennat Sarkozy, estimezvous que la France a commencé à transformer son rapport au « Tout-Monde » ?

Ce qui sert aux États d’Europe de rapport au monde, c’est le capitalisme et ses mutations. C’est lui qui donne le la. Il faut transformer ce rapport en « Relation », au sens où l’entendait Glissant. La Relation suppose une horizontale plénitude de tout le Vivant, culture, peuples, économies compris. Dans l’horizontale plénitude du Vivant, il n’y a aucun oxygène pour les dominations ou les prédations, et donc pour le capitalisme.

L’approche poétique est-elle pour vous une arme politique ?

Le poétique est le fondement du politique. Quand le politique s’en éloigne il sombre dans la gestion.

Avez-vous déjà songé à exercer des activités politiques ?

Je suis un politique, pas un politicien.

Avant l’ouvrage que vous venez de publier, Hypérion Victimaire, Martiniquais épouvantable, vous aviez fait paraître chez Gallimard, L’Empreinte à Crusoé. En quoi la figure de Crusoé peut-elle livrer une conduite pour notre monde contemporain ?

Mon Robinson découvre une empreinte indéchiffrable, qui le précipite vers l’inconnu, et le force à se tenir debout devant l’impensable. Aujourd’hui, une oeuvre d’art ne vaut que si elle vous ouvre sur l’inconnu, sur l’en dehors de nos conceptions et représentations. Affronter le grand souffle de l’en dehors, c’est cela l’esthétique, l’éthique et la grande politique contemporaines.

Pourquoi avez-vous refusé la Légion d’honneur, alors que vous êtes reconnu comme un des plus grands auteurs vivant de langue française ?

Je refuse cette idée de peuples Dom-Tom dans l’ombre d’une République une et indivisible. Il nous faut entrer en Relation, et donc je marque autant que possible la différenciation pour signaler ce chantier symbolique.

Où en est le mouvement social antillais sur lequel vous aviez co-signé un manifeste Pour les produits de haute nécessité ?

Le mouvement social des Antilles en est où en est l’idée de l’Humain dans le monde soumis aux foudres capitalistes. La haute nécessité est plus que jamais le lieu du vrai combat.

Réécririez-vous, dans les mêmes termes, une « adresse à Barack Obama », comme était sous-titré le texte que vous aviez signé avec Édouard Glissant, L’Intraitable Beauté du monde, à l’heure du début de son second mandat, et alors qu’il a été incapable d’insuffler une vision moins unilatérale du monde et que son bilan en matière de libertés individuelles (non-fermeture de Guantanamo, volonté de contrôle d’internet, répression du mouvement Occupy…) est très mauvais ?

Je ne changerai pas une ligne. Je soupèse ce que son passage porte comme potentialité de développement d’un plus humain, d’un mieux humain. Ce sillage-là est un surgissement poétique qui, au-delà des déceptions ou des échecs, fascine toutes les fécondations.

ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 2 MAI 2013 dans MEDIAPART