Quand l’Europe célèbre l’un de ses fondateurs
— Par Rodolf Étienne —
En proclamant 2026 « Année Constantin Brâncuși », la Roumanie, sa terre natale, ne se contente pas seulement de célébrer un anniversaire. Elle réaffirme avec éclat une évidence trop souvent oubliée : la modernité artistique européenne ne s’est pas construite uniquement autour des grandes capitales, à Paris, Berlin ou Rome, mais aussi depuis ses marges, depuis l’Europe orientale, rurale, spirituelle, parfois reléguée hors du grand récit occidental.
Né en 1876, Constantin Brâncuși aurait eu 150 ans en 2026. Un siècle et demi après sa naissance, son œuvre continue d’irriguer la sculpture, l’architecture, le design, la photographie et même la pensée contemporaine de la forme.
Un geste politique et culturel fort
La décision, adoptée par la Chambre des députés roumaine, d’inscrire 2026 comme « Année Brâncuși » engage l’État, les collectivités, les institutions culturelles et éducatives autour d’un programme national et international de manifestations : expositions, restaurations patrimoniales, actions pédagogiques, coopérations muséales. Ce geste n’est pas neutre, tandis qu’il s’agit pour la Roumanie de réinscrire Brâncuși dans son histoire nationale, dans sa géographie, tout en assumant sa dimension universelle. L’artiste, formé à Bucarest puis à Paris, a toujours revendiqué ses racines paysannes, orthodoxes et populaires, tout en devenant l’un des piliers de l’avant-garde mondiale.
D’une pensée du monde à une pensée pour le monde
Réduire Brâncuși à un sculpteur serait une erreur. Son œuvre est littéralement une philosophie de la forme. Avec La Colonne sans fin, La Porte du Baiser ou La Table du Silence, ce qu’il cherche, ce n’est pas à représenter, mais à atteindre l’essence même. Épurer jusqu’à l’os, retirer l’anecdote, approcher le sacré, cela, sans même le nommer. Cette quête, profondément spirituelle, s’enracine dans la tradition orthodoxe orientale, certes, mais dialogue aussi, sans retenue, avec le primitivisme, l’art africain, l’art océanien, et les avant-gardes occidentales. Brâncuși n’imite pas : il relie, il transmute.
« Constantin Brâncuși : Dire moins, pour dire juste. Enlever, plutôt qu’ajouter. »

Muse endormie (1909-1910), bronze.
Paris, Berlin, Londres : une célébration internationale
L’Année Brâncuși 2026 s’inscrit dans une dynamique internationale exceptionnelle. C’est que l’artiste le mérite amplement, par la dimension qu’il a voulu imprimer à son œuvre : rompre les barrières, ouvrir les frontières, créer des ponts, tracer des voies.
Berlin, à la Neue Nationalgalerie, accueillera une rétrospective majeure, avec des prêts exceptionnels, notamment du Centre Pompidou. Londres, via la galerie Thaddaeus Ropac, mettra en lumière un aspect encore méconnu : Brâncuși photographe, pour qui la photographie n’était pas un simple outil documentaire mais une extension de la sculpture et de son voeu d’une identité artistique singulière, là encore pour servir l’exemple bien plus que l’égo. Paris, malgré la fermeture du Centre Pompidou pour rénovation, demeure un pôle intellectuel central de cette commémoration, à travers galeries, publications et partenariats.
À Târgu Jiu, en Roumanie, l’ensemble monumental de Brâncuși, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, constituera le cœur symbolique de cette année anniversaire.
Une modernité venue des périphéries
Brâncuși est l’exemple parfait d’un artiste venu d’une Europe périphérique, souvent invisibilisée dans les récits dominants. Son parcours résonne fortement aujourd’hui, à l’heure où l’on interroge clairement les hiérarchies culturelles, les centres de légitimité.
À ce titre, l’Année Brâncuși ouvre une réflexion plus large : quelles modernités avons-nous laissées de côté ? Quelles voix, quelles formes, quels imaginaires ont été minorés parce qu’ils ne venaient pas du « centre » ?
La modernité n’est pas née uniquement dans les capitales : elle a aussi pris forme dans les villages, les marges, les silences et les traditions populaires.
Échos caribéens : Brâncuși et nous
Depuis la Martinique ou plus largement la Caraïbe, cette commémoration ne saurait être lointaine ou abstraite. Déjà, parce que l’œuvre de Brâncuși nous parle à tous, aux quatre coins de la géographie, au centre même de la pensée humaine, au creuset de la création. Et puis aussi, plus prosaïquement, Brâncuși, comme nombre d’artistes caribéens – ou d’ailleurs – a dû quitter sa terre d’origine, sa terre natale, pour être reconnus, tout en portant profondément son héritage culturel. Comme lui, ces artistes interrogent la forme, la mémoire, la spiritualité, la relation entre tradition et modernité. Comme lui, la quête de l’essentiel, la tension entre racines et universalité, le refus du folklore figé. Toutes ces questions traversent aussi l’art caribéen contemporain et plus largement encore l’art tout court, l’art dans sa complexe variété. Dans ce cadre, Brâncuși nous rappelle que l’on peut être profondément situé, culturellement, spirituellement, géographiquement, et pourtant parler, dans une tentative exemplaire, au monde entier, à l’homme, à la femme, partout.
2026 : plus qu’un hommage, une invitation
L’Année Constantin Brâncuși initiée par la Roumanie, pays de Tristan Tzara (1896-1963), de Mircéa Eliade (1907-1986) ou d’Eugène Ionesco (1909-1994), n’est pas seulement une célébration patrimoniale, c’est une invitation manifeste à repenser la modernité, à interroger les récits culturels dominants, à regarder autrement les marges, les héritages silencieux, les formes essentielles. Une manière, en définitive, de repenser le monde alentour, d’en élargir les contours, les strictes dimensions, d’en libérer les forces et dynamiques nouvelles, fécondes, illustres. À l’heure où l’art contemporain est parfois saturé de discours, l’œuvre de Brâncuși nous rappelle une leçon simple et exigeante : dire moins, pour dire juste. Enlever, plutôt qu’ajouter. Une leçon précieuse en Europe, comme dans la Caraïbe.

Constantin Brâncuși (1876–1957) – Repères chronologiques
1876 : Naissance de Constantin Brâncuși à Hobița, village rural de Roumanie. Enfance paysanne marquée par l’art populaire, le bois, les formes simples et la spiritualité orthodoxe.
1894–1898 : Études à l’École des arts et métiers de Craiova, puis à l’École des beaux-arts de Bucarest. Formation académique classique.
1904 : Départ pour Paris. Voyage à pied et en train à travers l’Europe, expérience fondatrice de son rapport au monde et à la création.
1905–1907 : Études à l’École des beaux-arts de Paris. Il travaille brièvement dans l’atelier d’Auguste Rodin, qu’il quitte rapidement. « Rien ne pousse sous les grands arbres. »
1907–1914 : Rupture avec le naturalisme. Premières œuvres majeures et affirmation d’un langage personnel fondé sur la simplification des formes.
1913 : Première reconnaissance internationale lors de l’Armory Show à New York. Brâncuși devient une figure clé de l’avant-garde moderne.
Années 1920–1930 : Période de maturité. Développement des séries emblématiques (Oiseaux, Baisers, Colonnes). Exploration de la photographie comme prolongement de la sculpture.
1937–1938 : Réalisation de l’ensemble monumental de Târgu Jiu en Roumanie : La Table du Silence, La Porte du Baiser, La Colonne sans fin.
1956 : Donation de son atelier et de ses œuvres à l’État français, geste fondateur pour la reconnaissance patrimoniale de son travail.
1957 : Décès à Paris. Enterré au cimetière du Montparnasse.
Pourquoi Brâncuși est encore contemporain ?
Constantin Brâncuși n’appartient pas au passé. Il travaille encore avec nous. Non parce qu’il serait « à la mode », mais parce que les questions qu’il pose restent ouvertes. Il a déplacé la question de l’art. Brâncuși ne demande pas « que représenter ? » Il demande : « qu’est-ce qui fait sens ? » À l’heure des images saturées et du flux continu, cette exigence de réduction et de justesse résonne avec une force intacte. Il pense la forme comme une expérience, ses œuvres ne se consomment pas. Elles se pratiquent : silence, lenteur, déplacement du regard. Une posture qui dialogue directement avec les démarches contemporaines : installation, minimalisme, art conceptuel, land art. Il relie art, spiritualité et monde réel. Sans dogme ni discours, Brâncuși introduit une dimension spirituelle sans iconographie religieuse. Dans un monde en quête de sens hors des cadres institutionnels, cette sobriété parle encore. Constantin Brâncuși incarne une modernité non occidentalo-centrée. Il rappelle que la modernité peut naître hors des centres dominants, nourrie de traditions populaires, rurales, minorées. Un point crucial dans les débats actuels sur la décolonisation des récits artistiques. Il anticipe les enjeux écologiques. Matériaux simples, respect du geste, refus du spectaculaire inutile : son œuvre propose une éthique de la création compatible avec les préoccupations environnementales contemporaines.
Infos Plus
Brancusi at the Neue Nationalgalerie
Brancusi : La forme pure – Arts in the City
Reflections on Brancusi – Art and Design Cycle — Galerie Negropontes
Exposition à Londres
https://ropac.net/fr/online-exhibitions/226-constantin-brancusi-photographs/
Projet mondial « Brancusi 150 »
Illustration
Photo 1 : Constantin Brâncuși (1876–1957) : la modernité européenne vue depuis ses marges.
Photo 2 : Portrait of Mlle Pogany, 1912, marbre blanc.
Photo 3 : Muse endormie (1909-1910), bronze.
Photo 4 : Le baiser, (1923-1025), pierre calcaire brune.
