« Outrage », un film de Ida Lupino

Avec Mala Powers, Robert Clarke, Tod Andrews
5 décembre 1950 / 1h 15min / Drame
Date de reprise 9 septembre 2020

Synopsis :
Une jeune employée de bureau, Ann Walton, ne cesse de fuir, tel un être traqué. Violée, à la veille de son mariage, elle sillonne les routes sans but précis. Une entorse à la cheville la cloue bientôt au sol et lui fait perdre connaissance. Elle est alors recueillie par un pasteur, Bruce Ferguson, qui tente de lui redonner goût à la vie. Mais, lors d’un bal de campagne, un homme l’invite à danser et cherche à l’embrasser. Elle croit revoir son agresseur d’autrefois et, à l’aide d’une clef anglaise, lui assène de terribles coups. Récupérée, elle est arrêtée. Le shérif, Charlie Hanlon, raconte à Ferguson le dur passé d’Ann. Le pasteur prend, dès lors, la défense de la jeune femme devant le juge d’instruction et se porte garant de son rétablissement psychologique.…

La presse en parle :

Madinin’Art par Janine Bailly
Ida porte en quelque sorte la parole des femmes, elle est celle qui inverse les codes du cinéma hollywoodien, – dont elle possède, de par sa carrière, une profonde connaissance –, en montrant « des mâles dangereux et irrationnels, semblables en cela aux femmes telles qu’elles sont représentées dans la plupart des films noirs d’Hollywood dirigés par des hommes ». Elle sort ses semblables des modèles figés du romantisme en vogue, pour les enraciner dans la réalité. Ses films  abordent des sujets difficiles, toujours proches du quotidien, souvent tournés en décors réels, et dont la tonalité se révèle plutôt intimiste. Ida est celle qui rétablit des vérités. Lire l’article sur Madinin’Art

Dictionnaire du cinéma par Jacques Courcelles
« Les histoires préférées de Ida Lupino racontent toutes la lente cicatrisation d’une blessure. Blessure autant physique que morale »
Sens Critique âr Katopani
Le nom d’Ida Lupino est-il tombé dans l’oubli ? On pourrait presque le penser, tant ses réalisations peinent à trouver une place à l’écran, tant on la réduit encore bien trop souvent à n’être que la « Bette Davis du pauvre ». Pourtant, elle s’est vite distinguée derrière la caméra en abordant des thématiques délaissées par ses collègues masculins, comme la grossesse non désirée avec Not Wanted ou encore le handicap avec Never Fear. Mais c’est surtout avec Outrage qu’elle marque les esprits, en abordant explicitement le viol et ses conséquences, sujet éminemment tabou au sein d’un Hollywood encore censuré par le code Hays. La ressortie en version restaurée de ce film est donc l’occasion de (re)découvrir une réalisatrice, et de ne pas oublier l’engagement qui fut le sien, bien avant l’ère « Me too ».

Télérama
Un grand film sur la peur, la sidération et les rapports hommes-femmes. Un peu surjoué parfois mais l’analyse est puissante. Il y a 70 ans.

Critikat
…cette réussite tient surtout à la rigueur de la mise en scène de Lupino, aussi économe dans ses moyens – le format du film est resserré (1h15) et son noir et blanc dépouillé (les oranges n’ont jamais autant ressemblé à des oignons) – que foisonnant dans le détail. L’image de la cicatrice revient sans cesse, pour tout à la fois occulter et rejouer l’événement traumatique dans l’environnement du personnage, et enfin lui donner une dimension universelle. Elle participe d’une scénographie d’une constante intelligence : c’est un miroir à l’arrière-plan qui vient traduire l’absence de duplicité du pasteur, les deux pans d’une porte de prison refermée sur ses secrets qui encadrent les visages du couple lorsqu’un tabou est brisé, ou encore, pour rendre compte d’un déséquilibre amoureux, un habit tricoté par Ann à mesure que son fiancé arrache nerveusement les fils d’un canapé. La trajectoire du film, qui balance d’un genre à l’autre, trouve sa beauté dans une forme d’abstraction éthérée, caractéristique du cinéma de Lupino, où le personnage féminin, enfin, trouve un peu de lumière.

Cinématraque
…ce qui fait la force du film ; oui, Lupino est passée à la réalisation dans le but de filmer du social, du concret. C’est pour montrer des problèmes que tous les américains et américaines moyens peuvent connaître qu’elle s’est battue face à Howard Hugues pour le convaincre qu’il y avait un public à conquérir sur ce terrain. Mais elle n’oublie jamais de faire du cinéma, de travailler son image, son montage. Elle construit son cadre en profondeur en inscrivant les personnages sur plusieurs plans, laissant le premier à son héroïne pour que les autres s’agglutinent autour, l’empêche de respirer.

Revus & Corrigés
Connue avant tout pour son talent d’actrice, la sortie restaurée le 9 septembre d’Outrage, le troisième film d’Ida Lupino distribué par le Théâtre du Temple, nous permet de redécouvrir également son travail en tant que réalisatrice et productrice. Un film fort tentant de traiter de l’indicible (le viol et ses conséquences) au sein d’un Hollywood encore censuré par le code Hays.

Le talent pour la mise en scène d’Ida Lupino est remarquablement visible au sein de ce film, notamment avec cette scène de fuite d’Ann qui tente d’échapper à son violeur, où le rythme de ses plans larges et longs donnent à cette course-poursuite de plus de cinq minutes un suspense terrible jusqu’à sa conclusion abominable. Les axes de caméras sur ces rues poisseuses et les ombres portées exacerbées par le grain du noir et blanc rendent un mélange d’expressionnisme et de réalisme permettant à la réalisatrice de représenter l’indicible (le mot viol n’étant jamais prononcé tout au long du film) et préfigure sa volonté de réaliser un film noir, ce qu’elle fera trois années plus tard avec Le Voyage de la peur (The Hitch-Hiker)