Mère Prison, Mujer En Refrigerador, Annabel ?
— par Selim Lander —
Mère Prison
Dans ce festival qui mélange volontairement les genres avec néanmoins une prédominance de la musique, y compris l’opéra avec le mémorable Treemonisha de Scott Joplin, le théâtre a trouvé une petite place, d’abord avec la pièce comorienne, Je suis blanc et je vous merde (sic) puis avec Mère prison de l’autrice guyanaise Emmelyne Octavie.
Cette pièce, qui a reçu un prix des « Inédits d’Afrique et d’Outre-Mer », raconte l’histoire d’une mère non pas emprisonnée elle-même mais forcée de se rendre fréquemment dans la prison où deux de ses fils sont incarcérés.
Les personnages sont au nombre de six : la mère, ses trois fils (le plus jeune n’ayant jamais goûté à la prison), un gardien, enfin une autre mère de prisonnier. Ils sont interprétés par deux comédiennes et deux comédiens. Une comédienne incarne la mère et les autres se partagent tous les autres rôle, sachant qu’un même personnage peut être interprété, au gré des circonstances, par deux voire trois comédiens différents, ce qui donne un certain piment à la mise en scène.
Disons tout de suite que Mère Prison est une belle pièce, bien construite avec un retournement auquel on ne s’attendait pas nécessairement, et bien interprétée même s’il faut admettre une différence entre Rita Ravier, comédienne chevronnée, et ses comparses moins expérimentés. Le jeu de Rita Ravier dans les deux personnages qu’elle incarne successivement, celui de la mère éplorée, infiniment dévouée, prête à tous les sacrifices pour des fils d’ailleurs habitués à tout exiger d’elle et celui de la femme qui balance les soucis par-dessus bord et tente, enfin, de vivre pour elle-même, est impressionnant dans les deux cas, d’abord en mère malheureuse vêtue comme une nonne et affectée par des tics, comme celui de gratter machinalement un avant-bras, ensuite en femme libérée, en robe courte, qui n’a pas peur de rater un parloir et de se moquer de ses pendards de fils.
Ajoutons que, quel que soit le registre, c’est un bonheur de l’entendre, de l’écouter et de comprendre sans effort tous ses mots, ce qui n’est pas toujours le cas des trois jeunes comédiens qui – suivant ce qui leur est enseigné désormais dans les écoles – ne manifestent pas un souci particulier pour leur diction (« regarde le lustre et articule » disait feu Louis Jouvet à ses élèves). Soit dit en passant, cette mode désastreuse est encouragée par l’usage de plus en plus répandu des micros – micro-têtes, micros-cravates, micro-casques – réglés en régie par le « sondier ». O tempora, o mores !
Quoi qu’il en soit, Sonia Soutif, Cali Cali et Giovanny Germany « font le job » – et sans micro ! – alors que la mise en scène signée Aristide Tarnagda ne leur facilite pas la tâche avec ses interversions de rôles, d’autant moins que l’un des comédiens qui s’était fracturé la jambe la veille de la représentation se déplaçait à l’aide de béquilles !
Le décor refuse tout réalisme, trois douches en fond de scène éclairent les espaces des cellules ; deux tabourets pour le parloir ; à jardin un banc où s’assiéront les deux mères lors d’une séance de défoulement dont elles ont toutes les deux bien besoin (leurs rires forcés se prolongeant, malgré tout, un peu trop) ; à cour une chaise et une petite table résument le logement de la mère. La musique est discrète mais la mère chante, tantôt sa peine tantôt sa joie, et dans le second cas elle danse. Le tout faisant donc, comme annoncé, une belle pièce. Sans parler du thème dont on ne saurait dire qu’il n’a pas une actualité certaine.
M.E.R. – Mujer En Refrigerador
Diana Mary Cano Rodriguez est une danseuse d’origine cubaine, formée à Cuba et enseignant là-bas avant d’intégrer l’équipe des professeurs du Centre de danse ARTEMA de Basse-Terre en Guadeloupe. Elle présente dans le cadre du festival CEIBA un solo avec réfrigérateur. L’idée peut paraître saugrenue, comme ça, à première vue. En fait elle fonctionne très bien. Son réfrigérateur n’est pas qu’un garde-manger, il est métaphore de plein de choses, un abri ou plus largement une maison, une prison voire un cachot si étroit qu’on se cogne contre les murs, peut-être un ventre maternel, un piédestal quand on se hisse dessus pour contempler le monde environnant et il n’est plus, par instant, qu’une coquille vide.
Le réfrigérateur en question est de ceux qui intègrent un congélateur en bas, avec donc deux portes. Il est bien sûr complètement évidé et la danseuse se trouve à l’intérieur quand le spectacle commence. Cette pièce qu’on verra plutôt comme une performance ne cherche pas la virtuosité (dont la danseuse est sans nul doute capable) mais à exprimer les sentiments que peuvent être ceux d’une femme qu’on devine pauvre et malheureuse car elle ne manifeste que bien rarement quelque chose qui puisse s’apparenter à de la joie.
À la différence de la danse, la performance transforme (volontairement) le spectateur en voyeur. Le but n’est pas, en effet, de plaire mais de déranger. Et c’est le cas ici où l’on a parfois la sensation que l’interprète en fait trop, qu’elle devrait cesser de se torturer en public. Mais on ne saurait le lui reprocher puisque c’est justement le but recherché. C’est dire qu’on peut réagir de manière très différente devant un pareil spectacle. Le critique, pour sa part, se trouve un peu dans la position de certains amateurs de films d’horreur qui s’intéressent moins à ce que le cinéaste a voulu montrer qu’à la manière dont il s’y est pris. En l’occurrence, Diana Mary Cano Rodriguez s’y prend très bien et nous fascine de bout en bout.
PS / M.E.R., joué dans une salle avec une petite jauge, affichait complet à la Martinique. C’est dommage pour tous les spectateurs qui en auront été privés. On regrette pour eux que cette pièce pas été présentée dans une salle offrant davantage de sièges.
Et Annabel ?
Même constat pour la pièce d’Annabel Guérédrat : le spectacle affichait complet et beaucoup de spectateurs se sont retrouvés sur le carreau, sans doute plus nombreux que pour Diana Mary Cano Rodriguez car Annabel Guérédrat est bien connue et appréciée à la Martinique où elle est chez elle. Comme elle exige un dispositif particulier avec un petit nombre de spectateurs autour d’elle, ses créations se déroulent sur la plateau de la grande salle de l’Atrium, certes vaste mais qui doit accueillir en l’occurrence à la fois la performeuse et les spectateurs. D’où le nombre réduit de ces derniers. Dans ces conditions, on ne peut qu’attendre une prochaine fois et votre serviteur faisant partie des fans d’Annabel privés de place, vous n’en saurez pas davantage pour le moment.
Festival CEIBA, Tropiques-Atrium, Martinique, mars 2026.
