» Moi, chien créole  » ou vociférer n’est pas jouer

— Par Roland Sabra —

 On ne met pas en scène n’importe comment n’importe quel texte. Il doit exister un rapport de contiguïté, de connivence entre la lecture du texte et la façon de montrer ce que l’on a retenu de la lecture de ce texte. Par exemple il est difficile de faire du baroque avec un texte de Marguerite Duras. On peut le faire mais ce n’est en aucun cas une obligation. Il est des textes dans les Antilles symptomatiques de ce que Jacques André dans « L’inceste focal » repère comme une écriture emphatique liée à un investissement narcissique de la langue dominante, la langue du maître. . L’auteur caresse longtemps les mots avant d’en livrer l’éclat. Plaisir de l’envolée qui fait retour sur aile etc.

 Le texte, Moi, Chien créole, de Bernard Lagier en est un bon exemple (« Il clamait en français mon bon Monsieur Lacolas!! Quelle leçon pour moi qui rêve de pouvoir déclamer en français un jour peut être… ») avec quelques facilités inhérentes au genre. Le mutisme n’est pas simplement le mutisme c’est un mutisme mortel par exemple. Bon, il y a des auteurs qui se regardent écrire, sensibles à la musicalité de la phrase ils s’étourdissent et se paient de mots. En ce sens le texte de Bernard Lagier est un beau texte, agréable à lire et à entendre donc, et au delà des apparences peut-être pas facile à mettre en scène.

 Le metteur en scène Syvain Bélanger a demandé au comédien Erwin Weche de – comment dire?- pas vraiment jouer – pas même mettre en espace mais disons mettre en bouche ce texte. La mise en scène est tellement minimaliste qu’on peut se demander si elle ne finit pas par disparaître noyée dans le parti pris de vociférer le texte sur le registre unique mais néanmoins modulé de la crispation. Mâchoires tendues, muscles des bras bandés, à genoux, à quatre pattes ou debout la mimique est la même et le registre immuable. Au foisonnement des images du texte le metteur en scène oppose le dépouillement si ce n’est l’indigence du jeu sur le plateau. Le débit accéléré des mots, l’absence de ponctuation, de silence, de pause, de respiration en un mot l’absence de lecture tout simplement, uniformise et aplatit les effets de prose de l’auteur au point de noyer le sens dans un amphigouri duquel émergent les figures on ne peut plus originales de la femme phallique et castratrice,(« Au secours man Famedeline ka pijé gren mwen »), des deux compères ambivalents ( « Lacolas en prenant [ Titurpice] sous son aile protectrice lui apprit à pacser avec le rhum ») et du chien philosophe (« Moi chien créole j’en tirai une leçon : Lé en nonme ka fond’ en myel ba en femm mwen pa ka chéché niche miel ta la pass fok pa konfond’ anmin oué ek lanmou. »).

 La construction de la réception du texte par le spectateur est rendue impossible par l’effacement des éléments structurants que sont les adresses du discours : qui parle à qui? qui peut parler à qui? comment parler à qui et de quoi? Cette disparition des adresses signe le refus ( l’incapacité?) de choisir dans la multiplicité des codes existants et manipulables du texte de Bernard Lagier. La quasi absence de ponctuation dans le texte de Lagier offre une fabuleuse opportunité de scansion, de découpe, de modulation, de création de sens et d’équivoques que le metteur en scène délaisse en dehors de toute justification théâtrale. Dés lors la construction par le spectateur de la narration, pour ne pas évoquer celle de l’action, est hypothéquée par le parti pris réducteur du mode d’oralisation. Le texte finit par disparaître ou devenir inaudible tant l’inadéquation est grande entre le style de l’écriture et la forme sous laquelle elle est offerte à l’écoute du public.

 L’occupation de l’espace est d’une originalité du même acabit. Le comédien pousse la voix dans un cercle de trois mètres de diamètre parce que le marqueur de parole se doit d’être dans un cercle pour qui n’aurait pas compris. Est-il pour autant mauvais? Non pas, loin s’en faut, mais s’ il habite le texte de façon indéniable, il le fait de manière univoque et pour finir lassante.

 Les ressources financières et matérielles que convoque ce spectacle sont impressionnantes à la hauteur des soutiens dont il bénéficie ( cf. ci-après, la liste non-exhaustive). Et si le résultat est inversement proportionnel aux moyens mobilisés c’est qu’il faut se réjouir du sens de la gratuité et de l’absence de R.C.B. (Rationalisation des Choix Budgétaires) qui président une politique culturelle non discriminante en Martinique!!

 

Roland Sabra

 

 

Musique originale : Larsen LUPIN

 Scénographie et costume : Bénédicte MARINO

 Eclairages : Glen Cahrles LANDRY

 Maquillages : Angelo BARSETTI

 Conseiller à la dramaturgie : Olivier KEMEID

 Assistance à la mise en scène et régie : Jean GAUDREAU

 Direction de production : Marie-Hélène DUFORT

 Direction technique et éclairagiste associée : Anne-Catherine SIMARD-DERAPSE

 Direction technique ( construction et transport des décors) : Nicolas MARION

 Construction des décors : Atelier de L’ETABLI

 Graphisme : BUNGALOBUNGALO

 Photographies : Yannick MACDONALD

 

Une co-production du Théâtre du Grand Jour et de l’Artchipel, Scène nationale de la Guadeloupe, en co-diffusion avec le CMAC, Scène Nationale de la Martinique, Le Théâtre français du Centre National des Arts et du Canada et Espace Libre

 En partenariat avec le Centre Culturel de Rencontres de Fonds St-Jacques et ETC Caraïbes