— Par Sarha Fauré —
Le clarinettiste, saxophoniste, bandonéoniste et compositeur Michel Portal est mort le 12 février 2026 à Paris, à l’âge de 90 ans. Avec lui disparaît l’une des figures les plus singulières et les plus libres de la musique européenne des soixante dernières années : un soliste international formé au classique, pionnier du free jazz, compagnon des avant-gardes contemporaines et compositeur célébré pour le cinéma.
Une enfance basque, entre fêtes et rigueur
Né le 27 novembre 1935 à Bayonne, dans les quartiers populaires du Saint-Esprit, Michel Portal grandit dans un univers mêlant artisanat, petites échoppes, synagogue, école Jules-Ferry et gare. Il aimait rappeler, non sans malice, que l’on disait en traversant l’Adour : « Je vais à Bayonne », comme si son quartier en était à la lisière — image d’un destin toujours un peu à côté des cadres établis.
Son père, Sylvain Portal, l’initie très tôt à la musique. À 9 ans, il apprend le bandonéon, instrument qu’il ne quittera jamais tout à fait. Il étudie ensuite la clarinette à l’école nationale de musique de la ville. Doué, travailleur, poussé par une ambition paternelle exigeante, il joue partout : musiques de rue, dancings du dimanche, fêtes populaires. De cette enfance marquée par la disparition précoce de sa mère, il gardera un goût intact pour la danse, la joie collective et la présence scénique. « Je suis musicien », dira-t-il plus tard, refusant les catégories. « Mon itinéraire n’a pas de frontières. »
L’excellence classique et la tentation du jazz
Admis au Conservatoire de Paris, élève notamment de Pierre Dervaux, il obtient en 1959 un premier prix de clarinette. Il enchaîne les concours internationaux (Genève, Budapest) et s’impose comme un soliste classique de premier plan. Il interprète Brahms, Mozart, Bartók, et participe à de nombreuses créations contemporaines.
Très tôt, les plus grands compositeurs s’intéressent à lui. Pierre Boulez admire son engagement (il crée notamment Domaines), Luciano Berio, Karlheinz Stockhausen, mais aussi Mauricio Kagel ou Franco Donatoni écrivent pour lui. Luc Ferrari lui consacre un Portrait de Michel Portal. Interprète scrupuleux des chefs-d’œuvre, il refuse cependant tout « troisième courant » ou mélange superficiel des genres : chaque musique exige, selon lui, une éthique propre.
Parallèlement, il joue la nuit dans les clubs de jazz, activité alors mal vue dans les milieux académiques. Il accompagne des vedettes de la chanson, travaille avec des orchestres de variétés, « fait le métier », sans jamais renier ses ambitions artistiques. Cette double vie nourrit sa légende.
Pionnier du free jazz européen
À la fin des années 1960, porté par le souffle de Mai 68, Michel Portal plonge dans le free jazz naissant. Il participe à l’émergence d’un jazz européen affranchi des canons américains. En 1969, il cofonde le New Phonic Art, collectif d’improvisation libre sans chef, aux côtés de Carlos Roqué Alsina, Jean-Pierre Drouet et Vinko Globokar. L’ensemble donne près de 250 concerts et marque durablement l’avant-garde européenne.
Il enregistre des albums devenus emblématiques et multiplie les collaborations internationales. Son jeu, tour à tour lyrique, abrasif, rageur ou d’une infinie douceur, s’impose comme une signature immédiatement reconnaissable. Refusant toute posture dogmatique, il cherche une « voie plus personnelle », un langage en perpétuelle invention.
En 1971, il fonde le Michel Portal Unit, laboratoire d’expérimentation collective. Les concerts de Châteauvallon, notamment celui du 27 août 1972, restent dans les mémoires comme des moments d’intensité rare. Le Unit devient un espace de liberté absolue, croisant improvisation, théâtralité, engagement politique et jubilation.
Abolir les frontières
Michel Portal n’a cessé de traverser les mondes. Adepte du duo, partenaire de trios constitués, invité des plus grands jazzmen internationaux, il multiplie les rencontres sans jamais chercher à se conformer. Il aimait le football et le rugby, parlant de la musique comme d’un jeu collectif où l’on risque sa place à chaque instant.
Dans les années 2000, à plus de 70 ans, il surprend encore en rejoignant à Minneapolis la rythmique liée à l’univers de Prince, explorant funk, rock et influences urbaines dans une énergie rajeunie. Suivront des albums salués par la critique et le public, dont Baïlador puis MP85, paru en 2021, qui donne lieu à une tournée triomphale. À 85 ans passés, il revendique une « musique heureuse, vivante, explosive », ouverte à l’instant présent après l’épreuve de la pandémie.
Compositeur célébré
Michel Portal compose également pour le cinéma et la télévision. Il signe des musiques pour Jean-Louis Comolli, Nagisa Oshima, Daniel Vigne, et bien d’autres. Son œuvre à l’image lui vaut trois César, deux Sept d’or, le Grand Prix national de la musique en 1983 et une Victoire du jazz en 2021. Cette reconnaissance institutionnelle n’entame en rien son goût du risque et de l’imprévu.
Une éthique de la liberté
Multi-instrumentiste — clarinettes, saxophones, taragot, zokra, bandonéon —, Michel Portal aura traversé plus d’un demi-siècle de musique sans jamais se fixer. Certains jazzmen lui reprochaient de ne pas être « vraiment » jazzman ; certains classiques de ne pas être « vraiment » classique. Il répondait simplement : « Je suis musicien. » Il redoutait la routine plus que l’échec et considérait chaque concert comme une mise en danger : « Comme s’il fallait mourir tous les jours à quatre heures du matin. »
Soliste d’exception, improvisateur intrépide, acteur des avant-gardes et passeur infatigable, Michel Portal aura inventé une forme d’avant-garde pour grand public, exigeante et jubilatoire. Il laisse l’image rare d’un artiste demeuré fidèle à son instrument, à l’œuvre et au vertige du non-savoir — un musicien qui, jusqu’au bout, aura choisi la vie et la liberté.
