« Mi-chaud – Mi-froid » de Catherine Dénécy : emballant !

Plus (in fine) Solitude, Le Collier d’Hélène

Par Selim Lander

Une danseuse comme Catherine Dénécy, ça ne court pas les rues. Cette fille au gentil minois et au teint de sapotille est un joyau ! Elle a la grâce, la force, une endurance qui paraît sans limite, le tout allié à une technique impressionnante. Ce n’est pas tout car elle est également comédienne : son visage constamment expressif passe à volonté de la séduction à l’intimidation, elle plaisante, invective… Qu’on permette à un habitué des créations de Preljocaj et surtout des pièces présentées par ses invités au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence, au format davantage comparable à celle de C. Dénécy, de réitérer que cette danseuse est vraiment exceptionnelle, un pur joyau, du genre diamant, tant sa chorégraphie peut paraître parfois tranchante. En réalité, elle semble capable de tout faire, par exemple danser comme une forcenée dans des escarpins pendant le premier quart d’heure, au point de faire douter le spectateur tout ébaubi de ce qu’il voit. On imagine la somme de travail derrière cette virtuosité mais que serait le travail sans un talent ici éclatant ? C. Dénécy sait encore ménager dans sa chorégraphie des moments plus calmes – rares, il est vrai, ce n’est pas vraiment le propos – yeux doux et lèvres en avant comme pour un baiser.

Il faut dire que la dame née en Guadeloupe a été formée chez Alvin Ailey et qu’elle a été membre permanent pendant cinq saisons d’une compagnie new-yorkaise baptisée Urban Bush Women (dirigée par Jawole Willa Jo Zollar : sic !) dont le nom seul laisse percevoir qu’il s’y pratique une sorte de danse moderne et sauvage, exactement le genre que l’on retrouve dans Mi-chaud – Mi-froid.

Quand on a dit cela, on n’a pas dit grand chose de cette pièce – co-chorégraphiée avec Élodie Paul –qui immerge la danseuse dans une dramaturgie très astucieuse et par ailleurs fort utile pour  lui permettre de souffler un peu entre deux enchaînements endiablés. Elle est accompagnée sur le plateau par trois musiciens, un DJ, un guitariste et un batteur qui sont également mis à contribution en tant que danseurs (pour des choses très simples mais qui exigent un minimum de coordination) et comédiens, en général muets, contrairement à C. Dénécy qui n’a pourtant pas besoin de mots pour jouer avec eux, par exemple lorsque sa danse vient les parasiter jusqu’à les empêcher de jouer leur partie. Chassés à plusieurs reprises du plateau, ils y reviendront chaque fois dans de nouveaux costumes. Idem pour C. Dénécy, si bien que ledit plateau se trouvera par instants carrément vide, à l’exception, bien sûr, des instruments de musique et de quatre cubes gris, seuls accessoires de cette pièce, pendant que les quatre acteurs du spectacle se démènent dans les travées ou à l’étage de la régie.

C. Dénécy a pour sa part revêtu tout d’abord une veste et une longue jupe noires et s’est juchée, comme déjà dit, sur des escarpins. Ce prologue est sans doute le moment le plus fort de la pièce, le plus virtuose aussi en raison des talons hauts qui rendent particulièrement acrobatiques les évolutions de la danseuse. C’est surtout le moment où l’on découvre la danseuse et sa gestuelle particulière (comme lorsque qu’elle croise les bras contre sa taille dans un mouvement de protection). Les autres « tableaux » créent des atmosphères différentes et cela tient en grande partie aux changements de costumes[1], puisque le registre chorégraphique ne varie guère du début à la fin de la pièce. Cette danse toute en puissance joue, nous dit la note d’intention, sur l’analogie entre le show bizness et la politique, deux mondes qui, de fait, ne se caractérisent ni par la tendresse ni par la douceur. On nous dit même que Mi-chaud – Mi-froid serait inspirée par la personne (plus que controversée !) de Lucette Michaux-Chevry, guadeloupéenne comme C. Dénécy, figure éminente des réseaux chiraquiens outremer, un outremer dont elle détint d’ailleurs, pendant un temps, le maroquin !

Quoi qu’il en soit de cette dernière référence, à vrai dire indécelable (sauf, bien sûr, dans le titre), C. Dénécy propose une pièce extraordinaire, au meilleur sens du terme. L’enthousiasme du public en fit foi [2].

PS 1. Deux jours plus tôt, Tropiques-Atrium accueillait Solitude une pièce de théâtre pour trois comédiens adaptée par Fani Carenco du roman d’André Schwartz-Bart, La Mulâtresse Solitude, et mise en scène par la même. Grosse déception à la mesure de l’attente soulevée par le roman, superbe. Exemple :

« La saison sèche était à son déclin […] La mer au loin dormait dans un sourire, les roches de la montagne étaient d’argent, ses arbres étincelaient, faisaient entendre des sons indistincts, et les peaux vivantes des négresses semblaient chacune recouvertes d’un miroir […] Ainsi, quand Solitude allait à petits pas, dans l’herbe, la plante de ses pieds s’en étonnait doucement. »

Les deux comédiennes et le comédien nous ont paru bien loin du drame du personnage glorifié par A. Schwartz-Bart. Avouons-le sans honte puisque nous ne fûmes pas le seul à réagir ainsi, cette Solitude à trois voix fut plus propre à susciter l’ennui que l’enthousiasme. Certes, il n’était pas facile de faire vivre un personnage particulièrement complexe qui mêle la déréliction, voire l’hébétude à l’héroïsme. Au vu du résultat, sans doute aurait-il mieux valu ne pas s’y risquer…

Daniely Francisque et Patrice Le Namouric dans “Le Collier d’Hélène”

PS 2. La veille, les élèves de l’option « théâtre » du lycée du couvent de Cluny présentaient le résultat de leur travail, une représentation du Collier d’Hélène de Carole Fréchette, sous la houlette de Widad Amrad et de Jacques-Olivier Ensfelder. Les spectateurs martiniquais avaient peut-être en mémoire la pièce telle qu’elle fut remarquablement interprétée voici quelques années à l’Atrium (avec Lucette Salibur, Daniely Francisque, Patrice Le Namouric, etc.). Si les élèves de Cluny auraient du mal à soutenir la comparaison, ils n’ont pas démérité, loin de là et on les a suivis avec beaucoup de plaisir.

Le théâtre scolaire est tenu de donner un rôle à chaque élève, ce qui explique que les rôles soient très souvent démultipliés. Ce fut le cas ici d’Hélène jouée par cinq jeunes filles (dont une danseuse). Une telle contrainte s’avère parfois un atout, comme ici lorsque les cinq interprètes d’Hélène composent un tableau vivant à l’avant-scène pour mieux montrer qu’elles ne font qu’une, l’une tenant l’autre dans une attitude particulièrement gracieuse. Ces jeunes filles tout de blanc vêtues semblaient sorties d’un autre siècle, celui où les pensionnaires des dames de Saint-Cyr interprétaient Esther pour Louis XIV et Madame de Maintenon.

Le théâtre scolaire révèle presque toujours des « comédiens nés », lesquels démontrent que la valeur n’attend pas toujours le nombre des années. Si 2017 ne semble pas un grand cru à cet égard, il faut au moins signaler la jeune fille particulièrement convaincante dans le rôle, si émouvant, de la mère.

En deuxième partie de programme, les élèves de l’atelier théâtre – par définition moins expérimentés que ceux qui s’apprêtent à passer une épreuve du baccalauréat – ont présenté une satire de l’addiction à la télévision.

[1] Le body short rouge brillant qu’elle revêt à un moment n’est pas vraiment seyant mais sans doute son intention n’est-elle pas de plaire alors mais plutôt de dérouter le spectateur.

[2] Nombreux mais qui ne remplissait pas entièrement la salle Frantz Fanon de l’Atrium. L’intuition du public martiniquais qui ne le trompe pas d’habitude aurait-elle été ici prise en défaut, ou bien a-t-il succombé une fois de plus à un certain préjugé à l’encontre des productions de « l’île sœur » ?