« Mémoires d’îles » : texte d’Ina Césaire, m.e.s. José Exélis

Vendredi 16 novembre 2018 à 20 h. Tropiques-Atrium

Avec : Suzy Singa, Catherine Césaire

Une nuit tropicale, une véranda en rase campagne. La pleine lune flirte avec les étoiles, les kataks bois rivalisent de concert. Nous sommes dans les années 60. Deux vieilles, deux « gran moun » Hermance et Aurore revisitent l’île du début du 20e siècle, à grands anhan de souvenirs, d’anecdotes croustillantes, douloureuses, nostalgiques et joyeuses. Mais au détour de cette parole feutrée à la limite du conte au quotidien, se révèlent des non dits, des joies et des souffrances, des peurs et des refoulements traversés d’exaltations restituant et révélant l’âme caribéenne et martiniquaise, mais aussi ses antagonismes de classes, ses conditions sociales disparates et un pan de notre histoire collective… donc du monde…

Lire la critique du 22 mars 2008 de Roland Sabra

Ina Césaire
Née en Martinique où elle s’installe après des études supérieures et un début de carrière universitaire en France en tant qu’ethnographe, elle est chargée de mission à la conservation du patrimoine de Martinique pour le CNRS. Parallèlement à ses articles scientifiques et films ethnographiques, elle a publié plusieurs recueils de contes, romans et pièces : « Ti Jean », « Rosanie Soleil », « Mémoires d’Isles »…

José Exélis
José Exélis débute au théâtre en 1984 en tant que comédien sur une trentaine de productions et a écrit cinq pièces. Il a mis en scène une quinzaine de spectacles d’auteurs principalement caribéens. En 2002, il crée la pièce « Les Enfants de la mer » qui donnera son nom à sa compagnie, pour un théâtre total d’expression caribéenne.

Texte : Ina Césaire
Mise en scène & Scénographie : José Exélis
Assistante à la mise en scène : Marion Phipps
Collaboration artistique à la mise en scène : Suzy Manyri
Avec : Suzy Singa & Catherine Césaire
Création musicale : Kali
Création lumière : Fred Libar
Univers visuel : David Gumbs
Chargée de production : Frédérique Renard

Nostalgie Blues et lutte des classes

 

— Par Roland Sabra—

Le rideau s’ouvre sur un espace vide dessiné par José Exélis et sculpté par la lumière de Valéry Pétris. Réussite. Elles sont deux, deux de cet âge qui n’a plus nom. Elles sont d’un autre temps, de ce temps où la mémoire de ce que l’on a fait prend le pas sur ce qui reste à faire.. Deux d’un même père, mais l’une mulâtresse et l’autre « mal sortie ». L’une reconnue et l’autre ignorée. Deux sœurs donc, par le père. Impair et passe. Elles vont se laisser aller à remonter le temps. Hermance, truculente, joue la carte couleur, négresse elle est, négresse elle se revendique. Aurore, elle a en mains deux paires, une paire blanche une paire noire. Elle hésitera toujours à jouer. Ambivalence de classe, de l’entre-deux. Elle s’enorgueillit de bien parler français, d’avoir intégrer les codes de la classe dominante, et se révolte à l’assassinat, resté impuni, par un gendarme blanc, de Zizine et Désétages à la veille d’un scrutin municipal : « Élections sans incident » dira la presse à la botte. Préjugés de classe, habitus, représentations mentales prévalentes de par la position sociale, la couleur de la peau, elles n’échappent ni l’une ni l’autre au déterminisme qui leur affecte des rôles sociaux passés au surligneur.

José Exélis excelle dans cet exercice de confrontations de deux personnages, liés et désunis par leur histoire commune. « Mémoires d’îles » est un peu la version féminine de Wopso, ou bien l’inverse. Et tout comme Auguste et Fulbert avaient quelques démêlés à propos de Paulette, Hermance remarquera incidemment que son homme, son driveur, son coureur de Ferdinand est allé pendant six mois faire le « cossu » en France. Quand ça? Oh ! Juste au moment où Aurore est partie en formation, après avoir perdu son mari ! Tiens donc!

Il y a sans doute dans « Mémoires d’Îles » beaucoup plus d’éléments biographiques tirés de la famille Césaire qu’on en devine. Mais l’intérêt n’est pas là. Il est dans le plaisir de ce texte au plus près d’une vérité, d’une identité que chaque Martiniquais peut (re)connaître dans le « s’entendre dire » qui fait hocher la tête au spectateur comme s’il s’agissait d’une ponctuation supplémentaire, ou plus certainement d’un acquiescement. Le bonheur de la salle, le jour de la première en témoignait. En Hermance, Suzy Singa incarne un bon sens paysan éprouvé aux aléas de la vie et sans beaucoup d’illusions et pas plus de rêves emmaillotés de crinoline. Elle est d’un bloc, d’un seul tenant, émaillant son discours d’un nombre impressionnant de « tchip ». Assise, les mains sur les cuisses, il ne lui manque parfois qu’une pipe à la bouche pour se déporter complètement du côté des hommes. Face à elle, Catherine Césaire tient un rôle infiniment plus complexe. L’ambivalence de son statut la conduit sous la direction d’Exélis à jouer et à déjouer sans cesse son rôle. Comme si elle était contrainte de jouer faux, de jouer décalé, pour mieux souligner l’impuissance dérisoire de la classe mulâtre quand elle se perd à vouloir  se trouver ressemblante à la classe béké, à endosser un habit trop grand pour elle. C’est cette position d’entre deux qu’elle restitue à merveille, jusqu’à créer parfois un sentiment de gène et d’irritation devant ce qu’elle donne à voir et qui ressemble parfois à une piètre « macaquerie ». Elle joue sur l’incertitude, sur l’embarras, sur une fragilité qu’on ne soupçonnait pas et qui s’inscrit en opposition avec ce dont ne doute pas Hermance.

Dans l’ensemble les passages dansés, chantés s’intègrent plutôt bien. Le récit de l’enfant retrouvé noyé dans la citerne méritait peut-être un peu plus d’intensité dramatique, ou d’intimité à voir peut-être du côté des lumières… La pièce n’a pas encore trouvé son rythme ( comment cela pourrait-il être?), les comédiennes leurs marques, ce qui ôte un peu de crédibilité à la proximité supposée des personnages, il leur manque d’être vraiment ensemble sur scène, il y a des passages un peu lents, il fallait tendre l’oreille pour entendre certains dialogues, mais tout cela est secondaire, la qualité du travail présenté est réelle, les éléments qui le structurent lui permettront de s’enrichir pour peu qu’il lui soit permis d’être joué, rejoué, et encore rejoué. C’est tout le mal que l’on peut lui souhaiter.