“Mémoires de la plantation. Épisodes de racisme ordinaire.” un essai de Grada Kilomba

Ce livre a été publié il y a 13 ans à Berlin, ville où j’habite encore aujourd’hui. À cette époque, j’ai eu la chance – ou le destin – de bénéficier d’une des bourses de doctorat les plus prestigieuses du gouvernement allemand. Je venais de terminer mes études à Lisbonne où, pendant plusieurs années, dans un grand isolement, j’avais été la seule étudiante noire du département de psychologie clinique et de psychanalyse. Dans les hôpitaux où j’ai travaillé, pendant et après mes études, j’étais fréquemment prise pour la femme de ménage, parfois les patient·es ne voulaient pas que je les examine, ou refusaient même d’entrer dans la même salle et de rester seul·es avec moi. J’ai quitté Lisbonne, ville où je suis née et où j’ai grandi, avec un grand soulagement.

Je ressentais une immense urgence à partir, pour pouvoir apprendre une nouvelle langue. Un nouveau vocabulaire, dans lequel je pourrais finalement me trouver. Dans lequel je pourrais être moi.

Je suis arrivée à Berlin, où l’histoire coloniale allemande et la dictature impériale fasciste ont également laissé des marques inimaginables. Et, pourtant, il me semblait y avoir une petite différence : alors que je venais d’un lieu de négation, voire de glorification de l’histoire coloniale, j’habitais désormais un autre lieu où l’histoire provoquait la culpabilité, voire la honte.

Ce parcours de conscientisation collective : dénégation – culpabilité – honte – reconnaissance – réparation n’est absolument pas un parcours moral, mais un parcours de responsabilisation. La responsabilité de créer de nouvelles configurations de pouvoir et de savoir.

Cette petite – mais grande – différence est, très certainement, la raison pour laquelle j’ai découvert à Berlin un important mouvement d’intellectuelles noires qui ont transformé radicalement la pensée et le vocabulaire contemporain pendant plusieurs décennies. C’est la ville où Audre Lorde a vécu ses dernières années ; où Angela Davis fait régulièrement des apparitions publiques ; où May Ayim a écrit ses livres et poèmes ; sans oublier W.E.B. du Bois, qui a étudié et a enseigné à Berlin dans les années 1890. C’est ainsi que j’ai commencé mon doctorat, entourée d’esprits bienveillants et transformateurs, qui ont laissé une richesse linguistique et une marque intellectuelle noire que je consommais avec enthousiasme.

J’ai écrit ce livre en anglais, travaillant jour et nuit, alors que j’habitais seule à Berlin, absorbée dans des livres que je n’avais jamais vus ou lus auparavant, accompagnée de groupes de femmes noires, de féministes et de personnes LGBTQIA+ dont la politisation était absolument admirable. Il me semble que je n’ai jamais autant appris en si peu de temps. C’est à cette époque que j’ai commencé à donner des cours dans deux universités, l’université Humboldt et l’université Libre. J’ai consacré mes premiers séminaires à bell hooks et à Frantz Fanon – une trajectoire qui semblait impensable à Lisbonne, São Paulo, Luanda ou Salvador de Bahia pour une jeune femme noire comme moi, qui avait toujours vécu dans l’anonymat.
Mémoires de la plantation est ma thèse de doctorat. Je l’ai conclue avec la plus haute (et rare) distinction universitaire.

Et je n’écris pas cela par vanité, mais pour rappeler l’importance d’un parcours de conscientisation collective, car une société qui vit dans la négation ou la glorification de son histoire coloniale empêche la création de nouveaux langages. C’est la responsabilisation – et non la morale – qui doit créer de nouvelles configurations de pouvoir et de savoir. Ce n’est que lorsque les structures de pouvoir se reconfigurent que les nombreuses identités marginalisées peuvent également, enfin, reconfigurer la notion de savoir. Qui sait ? Qui peut savoir ? Savoir quoi ? Et le savoir de qui ?

C’est dans ce livre que j’ai trouvé ma nouvelle langue.

Mémoires de la plantation a été lancé au festival international de littérature de Berlin à la fin de l’année 2008. S’ensuivit ensuite un itinéraire de plusieurs années que je n’aurais jamais imaginé : Londres, Oslo, Vienne, Amsterdam, Bruxelles, Rome et Stockholm, sans oublier Accra, Lagos, Johannesburg, São Paulo et Salvador, entre autres. Il m’a fallu douze ans pour arriver en France. Ce fut un long chemin. Et pourtant, je sais que ce livre n’aurait pas pu arriver avant – ni celui-ci, ni de nombreux autres – car les discours glorifiants et romantiques sur le passé colonial, aux forts relents patriarcaux, ne le permettaient pas. Mais il est enfin là.

Ce livre est très personnel, je l’ai écrit pour comprendre qui je suis. Et je me sens profondément heureuse, reconnaissante, et même émue lorsque je pense à toutes les personnes qui pourront finalement le lire, dans une langue (et un langage) dans lequel elles aussi pourront se comprendre et se trouver.

J’écris cette introduction, qui n’existe pas dans la version originale anglaise, précisément à cause de la langue : d’un côté il me semble indispensable d’éclaircir la signification d’une série de terminologies qui, quand elles sont écrites en français, révèlent un manque profond de réflexion et de théorisation de l’histoire et de l’héritage coloniaux et patriarcaux, tellement présents dans la langue française. De l’autre, je dois reconnaître que cette traduction est merveilleusement élaborée car elle parvient à traduire un livre entier malgré l’absence de termes qui, dans d’autres langues comme l’anglais ou l’allemand, ont déjà été déconstruits de manière critique, ou même réinventés dans un nouveau vocabulaire.

Mais je vois que dans la langue française ils continuent à être ancrés dans un discours colonial et patriarcal, devenant ainsi particulièrement problématiques. Ainsi, les explications terminologiques qui suivent (par ordre d’apparition) me situent en tant qu’autrice et provoquent une réflexion sur la langue française elle-même.

Enfin, je ne peux pas oublier de souligner que la langue, aussi poétique soit-elle, renferme également une dimension politique : celle de créer, fixer et perpétuer des rapports de pouvoir et de violence, car chaque mot que nous utilisons définit la place d’une identité. Au fond, par ses terminologies, la langue nous dit constamment qui est normal·e et qui peut représenter la vraie condition humaine.

Sujet
En anglais, sujet n’a pas de genre. Cependant, la traduction en français est réduite au genre masculin (le sujet) sans permettre de variations dans le genre féminin (la sujette) ou les
autres genres qui seraient identifiés comme des fautes d’orthographe. Il est important de comprendre ce que signifie une identité qui n’existe pas dans sa propre langue écrite ou parlée,
ou qui est identifiée comme une faute. Cela révèle bien la problématique des rapports de pouvoir et de violence dans la langue française, et l’urgence de trouver de nouvelles terminologies. Pour cette raison, je décide d’écrire ce terme en italique : sujet.

Objet
Objet, tout comme sujet, n’a pas de genre dans la langue anglaise. Cependant, sa traduction en français est également réduite au genre masculin – l’objet, qui s’accorde au masculin
– sans permettre d’accord dans le genre féminin ou les autres genres, ce qui expose, une fois encore, la problématique des rapports de pouvoir et de violence dans la langue française, et
l’urgence de trouver de nouvelles terminologies. En outre, il me paraît important de rappeler que le terme objet vient du discours postcolonial, et est également utilisé dans les discours féministes et queer pour exposer l’objectification de ces identités dans un rapport de pouvoir. Ce sont des identités à qui on a ôté leur subjectivité et qui sont réduites à être décrites et représentées par le dominant – réduites à une existence d’objet. Réduire le terme à sa forme masculine révèle une double dimension de pouvoir et de violence. Pour ces deux raisons, je décide de l’écrire en italique : objet.

Autre
Autre n’a pas de genre en anglais. Sa traduction en français s’accorde majoritairement au masculin. Même en l’accordant au féminin (une autre), nous sommes réduit·es à la dichotomie
féminin/masculin, sans pouvoir l’étendre aux divers genres. Je décide d’écrire ce terme en italique et avec une majuscule car l’Autre n’est qu’une construction : l’Autre.

Noir·e
Black, en anglais, est un terme qui vient du mouvement de conscientisation nord-américain, dont l’objectif était de s’éloigner radicalement des terminologies coloniales (Negro ou le N-word) en vigueur jusqu’aux années 1960. Ce mot est écrit fréquemment avec un B majuscule, Black, pour souligner le fait qu’il ne s’agit pas d’une couleur, mais d’une identité politique.
La majuscule a également une seconde fonction, celle de révéler qu’il ne s’agit pas d’un terme attribué par celleux qui sont au pouvoir, mais d’un terme d’autodéfinition, chargé d’une histoire de résistance et de lutte pour l’égalité, ce qui permet de s’éloigner ainsi doublement de la nomenclature coloniale.

Ce travail de déconstruction linguistique a également été fait dans la langue allemande dans de nombreuses publications depuis les années 1980, où N. est abrégé afin de ne pas
reproduire une insulte coloniale, et Schwarz (l’équivalent du Black anglais) est écrit avec une majuscule pour traduire son statut d’autodéfinition. En France, bien que nous n’utilisions
plus le terme N., Noir·e reste ancré dans la terminologie coloniale, et donc lié à une histoire de violence et de déshumanisation.

Comme nous le verrons dans le chapitre 9, ce terme est issu du latin niger, qui désigne la couleur noire. Mais dès le début de l’expansion maritime (qui est souvent appelée la période
des Découvertes, bien que je ne comprenne pas que l’on puisse « découvrir » un continent où habitent des millions de personnes), ce mot a été utilisé dans les rapports de pouvoir entre
l’Europe et l’Afrique, et appliqué aux Africain·es pour définir leur place de subordination et d’infériorité. Noir·e étant intimement lié à l’histoire coloniale, je décide de l’écrire en italique et avec une minuscule : noir·e.

m. (métis·se, mulâtre·sse)
Dans la langue française, de nombreux termes sont ancrés dans la terminologie coloniale, le langage raciste ordinaire ou le vocabulaire animalesque. Une longue liste de mots, utilisés
encore aujourd’hui, ont pour fonction d’affirmer l’infériorité d’une identité à travers la condition animale. Ce sont des termes qui ont été créés lors des projets européens l’esclavagisation et de colonisation, et qui sont liés à leurs politiques de contrôle sur la reproduction et à l’interdiction du « croisement des races », réduisant ainsi les « nouvelles identités » à un vocabulaire animalesque, c’est-à-dire à une condition d’animal dénué de raison, impur.
Ces termes ont été fortement romantisés pendant la colonisation, et sont parfois encore utilisés avec une certaine fierté. Cette romantisation est une stratégie habituelle du récit
colonial, qui transforme des rapports de pouvoir et d’abus sexuels fréquemment pratiqués contre les femmes noires en glorieuses conquêtes sexuelles, et dont le résultat est un nouveau corps exotique, encore plus désirable. En outre, ces termes créent une hiérarchisation au sein de la négritude, où la blanchité est construite comme la condition humaine idéale – au-dessus des êtres animalisés, formes impures de l’humanité. Les termes les plus communs sont m. (métis·se), mot qui à l’origine servait à définir le croisement de deux races différentes, et qui donne naissance à un·e bâtard·e, c’est-à-dire un animal considéré comme impur et inférieur ; m. (mulâtre·sse), mot originellement utilisé pour définir le croisement du cheval et de la mule, et qui donne naissance à une troisième race d’animal, considérée comme impure et inférieure ; c. (chabin·e), mot qui définit le croisement du bouc et de la brebis, utilisé pour désigner les personnes noires à la peau claire et proches de la blanchité, mais rattachées néanmoins par leur origine noire aux animaux.

Toute cette terminologie a pour particularité d’être ancrée dans une histoire coloniale où l’on attribue à l’Autre une identité animalesque. Pour ces raisons, je décide d’écrire ces termes en italique et abrégés : m., m., c.

Esclavagisé·e
J’utilise dans mes écrits le terme esclavagisé·e, qui rend compte d’un processus politique délibéré de déshumanisation, et non esclave, qui décrit le stade de déshumanisation comme
l’identité naturelle des personnes réduites en esclavage. Lorsque le terme ne peut apparaître autrement dans son sens figuré, je décide de l’écrire en italique : esclave.

Subalterne
L’anglais subaltern n’a pas de genre. L’important livre de Gayatri C. Spivak, Can the Subaltern speak ? a été traduit en français par Les subalternes peuvent-elles parler ? Considérant que Spivak est une femme, théoricienne, philosophe et critique du genre en Inde qui a immensément contribué à la pensée mondiale en révolutionnant les mouvements féministes grâce à son écriture, je décide d’écrire moi aussi ce terme à sa forme féminine.
Il n’y a rien de plus urgent que de commencer à créer une nouvelle langue, un nouveau vocabulaire dans lequel nous puissions toustes nous retrouver, dans toute notre humanité.

 

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Introduction
Devenir sujet……………………………………………………………..24
Chapitre 1. Le masque
Colonialisme, mémoire, trauma et décolonisation…………….30
Chapitre 2. Qui peut parler ?
Parler au centre, décoloniser le savoir………………………………44
Chapitre 3. Dire l’indicible
Définir le racisme…………………………………………………………66
Chapitre 4. Le racisme genré
« Voudriez-vous nettoyer notre maison ? »
Relier la race au genre ………………………………………………….86
Chapitre 5. Politiques de l’espace
1. « D’où venez-vous ? »
Être placé·e hors de la nation……………………………………….105
2. « Mais vous ne pouvez pas être Allemande »
Fantasmes coloniaux et isolement ………………………………….108
3. « Ils veulent entendre une histoire exotique »
Voyeurisme et plaisir de l’Altérité …………………………………111
Chapitre 6. Politiques des cheveux
4. « Les gens me touchent les cheveux ! »
L’invasion du corps noir ………………………………………………115
5. « Excusez-moi, comment vous lavez-vous les cheveux ? »
Fantasmes sur la saleté et la domestication coloniale……… 117
6. « Moi et mes cheveux au naturel »
Cheveux, femmes noires et conscience politique…………….. 119
7. « Il a senti mes cheveux et il a pensé à des singes »
Fantasmes sauvages blancs, amour et Vénus noire……………… 122
Chapitre 7. Politiques du sexe
8. « Qui a peur de l’homme noir »
Le complexe d’OEdipe, tuer l’homme noir et séduire la femme
noire…………………………………………………………………………… 129
9. « Comme si nous allions leur prendre leurs hommes ou
leurs enfants »
Fantasmes de la prostituée noire ou de la nounou noire…… 135
10. « J’étais une rivale parce que j’étais noire comme son enfant »
Femmes noires, enfants noir·es, mères blanches …………………. 138
Chapitre 8. Politiques de la peau
11. « Mais pour moi tu n’es pas noire ! »
Phobie raciale et récompense ……………………………………… 141
12. « Mes parents adoptifs disaient le mot n. tout le temps.
Pour moi, ils disaient le mot m. »
Le racisme au sein de la famille…………………………………… 143
13. « Je ne voulais pas être vue comme une n., comme eux »
Mauvaises représentations et identifications………………….. 147
Chapitre 9. Le mot n. et le trauma
14. « Quelle belle n. ! »
Le mot n. et le trauma………………………………………………..151
15. « Quelle belle peau… Moi aussi je veux être une n. ! »
Envie et désir du sujet noir………………………………………… 154
16. « Tu ressens cette douleur dans les doigts »
La douleur inexprimable du racisme………………………………. 156
17. « Tout le monde est différent et c’est ça qui est merveilleux ! »
Le théâtre du racisme et sa triangulation……………………… 158
Chapitre 10. La ségrégation et la contagion raciale
18. « Les blancs d’un côté, les noirs de l’autre »
Ségrégation raciale et fantasmes blancs de contagion raciale. 163
19. « Le quartier où je vivais était blanc »
Franchir les frontières et subir l’hostilité ……………………… 165
Chapitre 11. La performance de la négritude
20. « Si j’étais la seule élève noire de la classe, je devais, d’une
certaine façon, représenter ce que cela signifiait »
Performance de la perfection et représentation de la race…. 169
21. « Mais d’où viennent tes arrière-grands-parents ? »
La venue en Allemagne……………………………………………….173
22. « Ici, les étrangers sont mieux traités que les prisonniers »
Confessions racistes et agression…………………………………..176
Chapitre 12. Le suicide
23. « Ma mère s’est suicidée (…) Je pense qu’elle se sentait
très seule dans notre ville »
Racisme, isolement et suicide………………………………………181
24. « Les Super-mères de la race noire »
La « femme noire super forte » et la souffrance silencieuse..185
Chapitre 13. La guérison et la transformation
25. « Ces statuettes, on les trouve dans les plantations du Sud »
Objets coloniaux et transformation des espaces…………… 191
26. « Il a fallu que je lise beaucoup, que j’étudie, que je rencontre
d’autres personnes noires »
La décolonisation du Moi et le processus de désaliénation. 195
27. « Les personnes noires me saluaient dans la rue »
La reconstitution des fragments du colonialisme……………… 198
28. « Il a dit Sister »
Mama Africa et la réparation traumatique……………………. 202
Chapitre 14. Décoloniser le Moi…………………………… 206
Bibliographie………………………………………………………….. 230