Maux d’école sans remèdes ?

—Par Gilles Bastin—

schoolL’école française se porte mal. La prochaine rentrée des classes, avec ses troupes nombreuses d’enfants rejoignant leurs maîtres, donnera bien l’occasion de quelques clichés émouvants, mais elle ne pourra faire oublier le malaise qui mine cette institution : rythmes scolaires peu adaptés, crise des vocations professorales, faible efficacité de l’éducation dispensée aux élèves, inégalités de traitement entre ceux formés dans les établissements d’élite et les autres en sont quelques symptômes.

Les enquêtes PISA (Program for International Student Assessment) menées par l’OCDE depuis 2000 traduisent à leur manière cette crise éducative. Portant sur 65 pays et mesurant de façon homogène les compétences acquises par les élèves de 15 ans en lecture, mathématiques et sciences, ces enquêtes placent la France en piètre position : 22e en mathématiques et en lecture, 27e en sciences ! Elles montrent aussi que les inégalités entre ceux qui réussissent le mieux et les plus faibles ont eu tendance à augmenter entre 2000 et 2009. Elles classent enfin la France à l’avant-dernière place en termes d’équité scolaire : loin de donner à chacun l’opportunité de choisir son destin, l’école française reproduit massivement les inégalités sociales qui lui préexistent. De tous les pays de l’OCDE – à l’exception de la Nouvelle-Zélande –, la France est celui dans lequel les dés du destin scolaire sont le plus pipés.

Faut-il s’en étonner ? Dès les années 1960, les sociologues ont multiplié les enquêtes empiriques sur l’inégalité des chances scolaires. Pierre Bourdieu, pour ne citer que lui, qualifia de “magie sociale” le fait que l’école laisse inchangées les hiérarchies fondées sur la possession familiale de capital économique et culturel et, dans le même temps, les légitime en leur donnant l’apparence de la méritocratie scolaire. Comme d’autres, il pensait qu’en dévoilant les “trucs” de cette magie sans magicien, les sciences sociales feraient œuvre de libération. La cécité française à la ségrégation croissante dont l’école est le lieu jusqu’à aujourd’hui prouve malheureusement l’échec de cette idée. Tout se passe finalement comme si, en France, les maux de l’école ne connaissaient pas de remèdes.

DÉGOÛTER LES ÉLÈVES

A lire le pamphlet de Gabriel Cohn-Bendit, Pour une autre école, l’explication de l’incurabilité du mal est simple : ce sont les enseignants eux-mêmes qui sont au coeur de la maladie ! Obsédés par la discipline qu’ils enseignent et mal à l’aise avec ces “jeunes” que seuls les “pédagos” comprendraient – tel l’auteur lui-même –, gardiens déboussolés d’un temple où se pratiqueraient encore la dictée et les problèmes de trains qui se croisent en gare de Poitiers, ils ne feraient rien d’autre que dégoûter les élèves de l’apprentissage. Une “autre” école s’impose d’urgence pour Cohn-Bendit : suppression de la notation, recrutement des enseignants au sortir du BAFA (le diplôme des animateurs de centres de vacances) et rejet de l’“obsession orthographique” en seraient les pierres angulaires. Le propos n’est pas dénué de pertinence, parfois, et il s’appuie sur une vie consacrée à la pédagogie “alternative”, au service des “décrocheurs” du système. Mais il est caricatural. En faisant de la rencontre entre l’élève et l’enseignant, dans la classe, la clé de toute refondation scolaire, Cohn-Bendit s’interdit de penser les conditions d’une réforme d’ensemble du système éducatif. Il ne faudra pas qu’un sens de la repartie et des compétences d’animateurs aux enseignants de demain pour faire accéder tous les enfants à un savoir émancipateur ! Le faire croire conduit à caricaturer les enseignants, comme d’autres caricaturent les élèves en barbares incultes.

“BOURRAGE DE CRÂNES”

L’enquête que la sociologue Muriel Darmon consacre aux Classes préparatoires se présente de prime abord comme une illustration parfaite de cette école “disciplinaire” que Cohn-Bendit voit à l’œuvre dans chaque salle de classe. Dans les “prépas” scientifiques et commerciales, dans lesquelles la sociologue a enquêté pendant deux années, se trouvent en effet concentrés les bons élèves du secondaire, majoritairement des enfants de professions libérales et intellectuelles, de cadres supérieurs. Qui plus est, le savoir scolaire leur est souvent inculqué sur le mode du “bourrage de crânes”, selon un des nombreux mythes dont est friand le système des “prépas”.

Pourtant, à y regarder de plus près, c’est une institution paradoxale que Darmon a observée. Il s’y exerce, certes, une forme de “violence” sur les élèves, mais celle-ci est à la fois retenue et “enveloppante”. L’institution “prépa” règne sur la vie biologique et psychique des élèves. A la différence d’autres institutions totalitaires, elle ne fonctionne cependant pas par l’homogénéisation de ses reclus. Au contraire, elle les singularise en permanence par la notation et fait de la fabrique de la personnalité – en classes commerciales notamment – un exercice scolaire comme les autres.

La prépa ne fait donc pas que sélectionner des élèves dotés miraculeusement de dispositions qui n’auraient plus alors qu’à s’y épanouir. Pour Darmon – qui puise son inspiration chez Michel Foucault et Erving Goffman –, elle fabrique un véritable type humain et l’ajuste petit à petit à son devenir. La clé de cette fabrication est l’apprentissage de la gestion du temps : ceux qui arriveront à dominer le temps – souvent issus de milieux dominants socialement – seront aussi les dominants du monde du travail. La violence préparatoire, en un mot, est laborieuse : “La jeunesse préparatoire est une jeunesse privilégiée, sélectionnée, socialement triée et mise au travail, une jeunesse dorée dominée par sa domination, une rencontre paradoxale du privilège et du labeur.”

SÉGRÉGATION SCOLAIRE

C’est finalement dans le livre des trois sociologues Georges Felouzis, Christian Maroy et Agnès van Zanten que l’on trouvera la raison la plus évidente de l’aveuglement français en matière d’inégalités scolaires. Leur analyse, Les Marchés scolaires, fondée sur le dépouillement de très nombreuses enquêtes internationales, vise à mesurer la pertinence du concept de “marché scolaire” pour décrire les systèmes éducatifs dans des contextes nationaux très différents. En mettant en avant l’idée que le choix d’une école dépend, d’une part, de la demande exprimée par les parents et, d’une autre, de l’offre proposée par les établissements, les auteurs se donnent les moyens de comprendre les phénomènes de ségrégation scolaire comme le produit de la rencontre de deux stratégies. Les parents, d’un côté, traduisent leurs désirs de mobilité sociale de multiples façons (déménagements vers les quartiers où l’offre scolaire est de qualité, recherche d’informations sur les établissements de la ville, investissement dans la vie des écoles). Les écoles, de l’autre, sont engagées – plus ou moins ouvertement selon les pays – dans des logiques de concurrence et de “marketing” scolaire (ouverture de classes à options, offre d’activités périscolaires).

Les effets qui résultent de la promotion du libre choix parental et de l’autonomie de décision des établissements sont dans la plupart des pays les mêmes : une augmentation de la ségrégation scolaire. Ils sont paradoxalement d’autant plus forts en France que le choix parental n’y est pas ouvertement défendu et repose donc sur la capacité à maîtriser un système largement opaque, comme l’illustre le cas de l’assouplissement de la carte scolaire, en 2007.

La lecture de ces trois ouvrages n’est pas propre à rassurer quant à la possibilité de traiter un jour le mal de l’injustice scolaire en France. Faut-il encore espérer que la publication des résultats de la vague 2012 de l’enquête PISA, en décembre, produise un choc salutaire ?

Pour une autre école. Repenser l’éducation, vite!, de Gabriel Cohn-Bendit, Autrement, “Haut et fort”, 144 p., 12 €.

L’auteur est connu en France pour avoir contribué à la fondation de nombreux projets pédagogiques alternatifs, à commencer par le collège et lycée autogéré de Saint-Nazaire. Il charge ici violemment les enseignants de l’école républicaine, accusés de ne pas comprendre les élèves dont ils ont la responsabilité. Un pamphlet qui se présente comme une adresse au ” camarade ” Peillon.

Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante, de Muriel Darmon, La Découverte, “Laboratoire des sciences sociales”, 328 p., 24 €.

Cette étude ethnographique parmi les élèves de prépa d’un grand lycée bat en brèche certaines idées reçues sur l’institution préparationnaire. Elle montre notamment comment l’on y travaille – durement – à maîtriser le temps, cette denrée rare des sociétés modernes. Comment la prépa façonne, autant qu’elle sélectionne socialement, ceux qui la fréquentent.

Les Marchés scolaires. Sociologie d’une politique publique d’éducation, de Georges Felouzis, Agnès van Zanten, Christian Maroy, PUF, “Education et société”, 228 p., 19,50 €.

Depuis les années 1980, les politiques menées en matière d’éducation dans la plupart des pays ont conduit à donner plus de liberté aux parents dans la scolarisation de leurs enfants et plus d’autonomie aux écoles pour attirer les bons élèves. L’ouvrage en montre les effets en matière d’inégalités éducatives notamment.

LE MONDE DES LIVRES | 29.08.2013
http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/08/29/maux-d-ecole-sans-remedes_3467787_3260.html?xtmc=maux_d_ecoles_sans_remedes&xtcr=2