Entre héritages historiques, tensions quotidiennes et soif de dignité relationnelle
— Par Rodolf Étienne —
Violences sexistes, homicides, rapports sociaux tendus, en Martinique, nombreux sont ceux qui ressentent confusément que quelque chose a changé dans les relations sociales, dans les relations humaines, au cœur même de notre société.
De fait, sans qu’il soit toujours possible de le formuler clairement, un malaise diffus semble traverser les échanges du quotidien : paroles plus sèches, conflits rapides, jugements hâtifs, climat de méfiance généralisée, le ton monte, le climat social se dégrade. Ce n’est pas tant par leur gravité que ces actes nous interpellent, c’est surtout qu’ils marquent les esprits, que leur répétition ordinaire, leur banalisation nous convoquent toutes et tous, autant individuellement que collectivement.
Cependant, ce phénomène nouveau ne peut pas être réduit à des défauts individuels, à des attitudes isolées, à des cas particuliers. Il s’inscrit plutôt dans un contexte social, historique et psychologique collectif qu’il faut accepter de regarder et de juger avec lucidité plutôt qu’avec déni ou colère.
Notre chère Martinique cumule plusieurs facteurs aggravants de fragilisation sociale. Chômage structurel, dépendance économique, inégalités persistantes, sentiment d’abandon institutionnel, incertitudes politiques sont autant de traits sensibles d’une société qui se cherche encore dans un contexte global qui lui aussi se délite. Toutes ces réalités, concomitantes, pèsent invariablement sur la psyché collective autant que sur l’idéalisation d’un avenir commun.
Lorsque l’avenir semble verrouillé, que les perspectives d’ascension sociale, pour les uns comme pour les autres, sont faibles, que la reconnaissance individuelle ou collective est rare, les relations humaines deviennent souvent plus défensives que coopératives. Chacun protège son territoire symbolique, sa dignité, sa place. Dans un tel contexte, les échanges prennent parfois la forme de rapports de force : on se compare, on soupçonne, on juge, on critique. Et sans crier gare, la conflictualité devient une modalité quotidienne banale de communication. Non par goût du conflit, bien sûr, mais par épuisement collectif.
La culture du soupçon dans les petites sociétés
Il nous faut accepter et considérer l’idée que dans les territoires et cultures de petite taille, là où « tout le monde peut connaître tout le monde », la réussite individuelle, la parole publique ou la visibilité deviennent rapidement suspectes, pointées, ciblées. La différence, les différences sont rarement vues comme neutres : elles sont vite interprétées, vite commentées, vilipendées, voire parfois même attaquées.
Ceux ou celles qui réfléchissent ou pensent autrement, qui créent de manière singulière, transmettent ou tout simplement questionnent peuvent être perçu(e)s comme se mettant « au-dessus », même lorsqu’il n’en ont ni l’intention ni même la posture. Dans ces petites sociétés la critique sociale, légitime ou non, remplace alors le vrai débat d’idées, le vrai débat de fond. La parole, les actes, les prises de position, deviennent un outil de positionnement, plus que de compréhension, qui excluent, qui marginalisent.
Ce climat d’intolérance n’encourage ni la nuance, ni la réflexion longue, ni la complexité. Il favorise les réactions rapides, émotionnelles, parfois agressives.
« Lorsque la défiance devient norme et que le lien se fragilise, sans bruit, sans effondrement spectaculaire, la société s’étiole. »
L’héritage colonial : une blessure toujours active
Nos penseurs antillais l’ont largement analysé et commenté. Autant Frantz Fanon, Édouard Glissant, Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau nous ont montré combien la colonisation ne laisse pas seulement des traces économiques, mais aussi des déséquilibres psychiques et relationnels. Dans nos sociétés post-coloniales, la violence ne disparaît pas ; elle se reconfigure, elle se métamorphose. Faute de pouvoir pleinement, librement s’exprimer contre les structures, elle se déplace vers l’intérieur même du corps social, au cœur de notre société. Elle s’exprime alors dans les relations interpersonnelles, dans la suspicion, la rivalité, la difficulté à faire collectif. Dès lors, la méfiance puis la défiance se transforme en un avatar, un mode de protection, un rempart contre la soumission, contre le renoncement. Mais, surtout, elle empêche, annihile même la construction de projets communs durables, stables.
Le choc des valeurs : quand l’exigence fatigue
Pour celles et ceux qui restent attachés à des valeurs de transmission, de responsabilité, de parole construite, de coopération, le décalage est souvent douloureux, l’engagement souvent épuisant, la volonté souvent mise à rude épreuve. Non pas parce que la population serait «mauvaise » ou « malfaisante », mais bien parce que le climat général rend ces valeurs vivifiantes, stimulantes, essentielles, difficiles à incarner sans s’épuiser.
Quand les comportements du quotidien s’éloignent de la civilité minimale, quand l’effort individuel ou collectif, la rigueur ou la réflexion sont peu valorisés, une lassitude morale s’installe. Et cela, dans toute la société. Cette lassitude peut se transformer en rejet global : à force de tensions ordinaires, de méfiance et de repli, lorsque la défiance devient norme et que le lien se fragilise, sans bruit, sans effondrement spectaculaire, la société s’étiole. Comme une matière vivante, privée peu à peu de souffle. Mais derrière cet assentiment brutal se cache une réalité plus subtile : la fatigue générale d’un décalage constant entre l’idéal et le vécu.
Le repli comme posture d’abandon
Face à cette usure relationnelle, beaucoup choisissent la stratégie du retrait, du repli, de l’abnégation : moins de volontés participatives, moins d’engagements globaux, moins d’implication sociale, moins de relations interpersonnelles, moins d’échanges tout court. Le silence devient le dernier refuge, la dernière démarche. À court terme, cela soulage, certes. Libère parfois. À long terme, c’est toute la société qui se liquéfie, qui se disloque, qui se déconstruit. Ces attitudes vécues individuellement ou collectivement peuvent appauvrir la vie intérieure et renforcer l’isolement au sein d’une société, elle, en mouvement constant. Une société où chacun se replie pour se protéger devient une société où le lien collectif s’effrite encore davantage. Un cercle vicieux s’installe où moins de confiance équivaut à plus de retrait et encore moins de confiance et ainsi de suite, invariablement, inlassablement.
Pourtant des îlots de résistance existent bel et bien
De manière univoque, inexorable, la Martinique n’est pas qu’une terre, qu’un territoire de tensions. Loin s’en faut ! Elle est aussi, bien heureusement, traversée, de manière peu visible peut-être, par des dynamiques de création, de transmission, de solidarité, au sein d’associations culturelles, de projets éducatifs, d’initiatives citoyennes, d’espaces artistiques ou de cercles de réflexion.
Ce sont autant de micro-écosystèmes de qualité relationnelle, fragiles mais essentiels. Ils ne changent pas immédiatement l’ensemble du climat social, mais ils maintiennent vivantes des formes de dialogue, de coopération et d’exigence humaine. Ils nous rappellent simplement que le problème n’est pas « les Martiniquais » ou « la Martinique », mais, précisément, un système de contraintes sociales et psychiques qui rend la relation – dans le sens où nous le précise Edouard Glissant, comme « somme finie de toutes les différences du monde » – plus difficile, plus atteinte, plus ambiguë.
« Chaque repli, individuel ou collectif, creuse un peu plus la fracture sociale. »
Repenser la dignité relationnelle comme enjeu politique
On nous parle beaucoup d’économie, de gouvernance, d’infrastructures. On nous parle moins de qualité relationnelle comme un enjeu politique central. Pour autant, une société ne tient pas seulement par ses institutions, mais aussi par la confidence ou la confiance minimale qui existe entre ses membres.
Sans respect quotidien, sans écoute, sans possibilité de parole posée, aucune réforme structurelle ne peut produire d’effets durables. La reconstruction sociale, la restructuration sociétale passent aussi – et peut-être surtout, pour nous, dans nos petits territoires, nos petites cultures – par une revalorisation de la parole, du dialogue et de la coopération. Aussi, certainement, autres valeurs fondamentales, par l’entraide, par la solidarité, par la responsabilité partagée.
Entre lucidité et responsabilité collégiale
Dire que le climat social en Martinique est dur, ce n’est pas insulter notre population : c’est prendre au sérieux la souffrance collective qui s’exprime dans nos relations ordinaires. Refuser d’en parler au nom d’un patriotisme de façade reviendrait à laisser se dégrader en nous, silencieusement, le tissu humain, nos propres valeurs humaines, notre dignité, notre fierté, et, insensiblement, à inlassablement nous réinventer, comme qui dirait – plagiant Aimé Césaire dans le Cahier – comme de « vieux jouets au beau mitan du carnaval des autres ».
Bien sûr, notre lucidité ne doit pas se transformer en mépris. Car le mépris, notre mépris à notre propre égard, à tous, alimenterais exactement le trouble, la fracture sociale que nous déplorons, la rupture que nous observons, la déchirure qui stigmatise notre société.
Le défi martiniquais contemporain ne nous paraît pas seulement économique ou institutionnel, il nous semble profondément relationnel, profondément symbolique. Dès lors, reconstruire la dignité dans la parole, la confiance dans l’échange, la valeur de la pensée partagée : voilà, pour nous, individuellement, mais aussi collectivement, un chantier discret mais décisif, un chantier à bâtir tous ensemble, un chantier pour l’avenir du pays, pour l’avenir de notre pays.
Illustration 1 : Oeuvre d’Habdaphaï.

Illustration 2 : Un certain jour de Novembre chez Jojo. Joseph “Khô-Khô” René-Corail. Fresque murale. Technique mixte sur ciment. dim : 273 x 820.
