“L’œuvre de Jean Genet vous oblige à chercher qui vous êtes” Emmanuelle Lambert

-– Par Alain Nicolas —

Les poèmes et les romans de l’écrivain paraissent dans la Pléiade dans leur version originale, sous la direction d’Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe. Pouvoir les lire tels qu’il les a écrits permet de revivre le choc causé lors de leur irruption en 1940 dans une littérature qu’il allait marquer durablement.

Publier dans une collection très patrimoniale la poésie et les ­romans de Jean Genet pourrait acter de l’intégration au panthéon littéraire d’un auteur devenu, à l’époque des gender studies (« études de genre ») et des études décoloniales, bien inoffensif. Prendre en main ce volume qui rassemble ses premières œuvres, qui ont choqué ou ébloui ses contemporains, c’est au contraire s’exposer à la brutalité de ces textes violents écrits dans une langue d’une beauté peu commune. Emmanuelle Lambert a codirigé avec Gilles Philippe cette édition qui restitue les écrits tels qu’ont pu les recevoir leurs premiers lecteurs. Elle revient sur la rupture qu’a été l’apparition de Genet dans la France des années 1940 et sur l’empreinte de son œuvre chez les créateurs d’aujourd’hui.

Genet est-il un classique ?

Emmanuelle Lambert Si on considère la trace que Genet a laissée chez les autres créateurs, les écrivains et les poètes d’abord, il est incontestablement un classique. La Beat generation américaine s’est emparée du personnage du Journal du voleur . On peut aussi penser au cinéma avec Rainer Werner Fassbinder et Divine, à la poésie et à la chanson avec Patti Smith et Étienne Daho, à la pop culture avec David Bowie, ou encore à un écrivain comme Pierre Guyotat. Il a incendié le XXe siècle.

Il a inspiré des mouvements, des tendances. Ses thématiques ne se sont-elles pas banalisées ?

Emmanuelle Lambert Il faut se reporter à l’époque où ses premières œuvres sont écrites, les années 1942-1943. Faire apparaître un personnage comme Divine, un travesti prostitué avec tout l’apparat dont Genet était capable, était d’une audace incroyable. Je ne crois pas qu’il se soit banalisé. Il s’est imposé. Il a fait un geste qui a sidéré ses contemporains, un geste politique. Il ne l’a pas fait dans un but politique : il ne faut pas faire de Genet le militant des droits des homosexuels qu’il n’était pas. Mais son corps était politique, et la manière dont il l’exposait était nécessairement politique. Mettre sur le devant de la scène, en l’héroïsant, cette sexualité, la vie des travestis, des prostitués, de ceux qu’on peut appeler plus globalement les « coupables », car rejetés par la société, était un geste d’une puissance transgressive immense. Il annonce les mouvements qui redéfinissent les identités sexuelles, mais il les annonce avec beaucoup d’avance.

Genet n’est-il pas l’enjeu de luttes territoriales entre ceux qui veulent en faire une icône queer, un objet purement littéraire ou un emblème de toutes les révoltes ?

Emmanuelle Lambert Ce que nous avons fait Gilles Philippe et moi était de ne pas le cantonner dans un territoire. Nous avons essayé de comprendre ce que l’apparition de Genet a engendré chez ceux qui l’ont reçu, comme Cocteau, par exemple. Il est très difficile, de toute façon, de l’assigner à une place. L’œuvre de Genet n’est pas univoque. Elle s’accommode avec réticence d’un discours militant qui peut, et doit, pour être efficace, l’être. Lui n’a cessé de se déplacer. Et son œuvre n’a cessé de se déplacer avec lui. Elle réfléchit l’idée même de la place inversée dans la société. C’est celui qui est à l’envers dans la société, et qui le dévoile. Cette œuvre peut se promener partout. Mais il est indéniable que Genet fut décisif pour imposer l’idée même d’une figure homosexuelle dans la littérature. Quand on regarde la réception de Journal du voleur, son dernier roman mais le premier publié officiellement, la critique parle avant tout de l’homosexualité.

Mais pour Sartre, par exemple, c’est une provocation au même titre que d’autres.

Emmanuelle Lambert Il y a une réelle pornographie dans les écrits de Genet. Ce n’est pas une littérature mondaine, qui va juste « un peu trop loin ». Il vient des plus basses couches de la société. Il y a des scènes très crues à toutes les pages. Il envoie une sexualité massive, brutale, presque masochiste, et dans une langue d’une beauté et d’une pureté éblouissantes. C’est d’autant plus sidérant quand on rétablit les passages coupés ou édulcorés pour l’édition publique dans la collection blanche de Gallimard. Genet ne se contente pas de raconter des amours masculines. Toute sa conception du monde est nimbée d’une appréhension sexuée du réel.

Ce qui frappe, c’est sa volonté de revendiquer publiquement la paternité de ses écrits.

Emmanuelle Lambert La première lettre de Genet à un écrivain qui nous soit parvenue – les archives sont très éparpillées – est adressée à André Gide. C’était l’auteur anonyme de Corydon et de Si le grain ne meurt, signé de son nom. Il racontait sa découverte de l’homosexualité, mais sans le côté brut et provocateur de Notre-Dame-des-Fleurs. Comme Miracle de la rose, qui le suit, le roman porte le nom de Genet, mais pas celui de l’éditeur, ce qui est symboliquement très fort. À l’époque, il y a toute une littérature de témoignage publiée à des fins psychiatriques. Les textes de Genet font sortir l’homosexualité à la fois de la grivoiserie banale et du document socio-médical. Il faut savoir que Genet a sans cesse été soumis à des interrogatoires. Par la police, la justice, les psychiatres. Et la question sexuelle est centrale dans les comptes rendus. Les thèmes de la criminalité et de l’homosexualité sont tressés dans son œuvre, parce que c’est ce qu’il est : homosexuel, délinquant, suspect. Ses forfaits sont de la petite délinquance, c’est un petit voleur. Mais la société surveille les homosexuels. La médecine, mais aussi la police, qui craint le chantage et le scandale. Aussi quand il arrive en écrivant sa vie comme on raconte une vie de saint, il dérange. Comme dit Sartre, il fait des livres « clandestins au grand jour ».

D’où vient sa fascination pour les grands criminels, les condamnés à mort ?

Emmanuelle Lambert Ce sont ses idoles. Depuis Mettray – une colonie agricole pénitentiaire où il a été « confié » à 16 ans –, il se nourrit à la fois de Ronsard, qu’il découvre, et de journaux comme Détective. Notre-Dame-des-Fleurs est une longue fantasmagorie qui s’ouvre avec le nom d’Eugène Weidmann, qui avait tué six personnes et fut le dernier à être guillotiné en public. Genet a un désir du crime, du criminel et de la mort du criminel. Il glorifie le vol et l’homosexualité, il sape la propriété, la famille et la religion. Il chante les criminels qui terrorisent les bourgeois qui le rejettent, et il le fait dans leur langue. Il retourne le stigmate et s’en fait orgueil. Sartre l’a bien montré dans Saint Genet, comédien et martyr, son énorme préface aux Œuvres complètes.

Il revendique l’emploi de la « langue de l’ennemi ». Pourquoi ce refus de l’avant-garde formelle, cette volonté de « classicisme » de son écriture ?

Emmanuelle Lambert C’est un homme seul. Il n’a pas de famille, pas de maison. Son seul bien, c’est sa langue. « Les deux seules choses qui font que j’appartiens à la nation française sont la langue et la nourriture », dira-t-il. Plus tard, il va découvrir les sociétés militantes, les Black Panthers, les Palestiniens. Il n’a pas de bureau, pas de bibliothèque, mais il trimballe toujours une grammaire parce qu’il veut vérifier s’il n’a pas fait d’erreur. L’expression « langue de l’ennemi », elle, apparaît dans des entretiens plus tardifs, et fait partie d’une rhétorique déjà rodée. Mais il a un rapport d’intimité avec la littérature. Ce qui l’a nourri, c’est la littérature classique, la seule qu’il ait pu lire avant l’âge adulte. Au début, il ne connaît pas ses contemporains. Ce n’est que vers 1954, quand il rencontre Giacometti ou Roger Blin, qui met en scène son théâtre, qu’il s’ouvre un peu. Notons quand même que, quand il parle de la « langue de l’ennemi », c’est une langue qui n’est plus celle que l’ennemi emploie. On n’écrit déjà plus comme Genet au moment où il écrit. Sa langue et son inspiration poétique vont de Villon à Baudelaire, Mallarmé et Valéry.

Comment passe-t-il de la poésie au roman ?

Emmanuelle Lambert Il commence par écrire des vers. Mais dans ses romans, « si on peut les appeler ainsi », dira-t-il, il fait encore œuvre de poète. Ses romans sont une entreprise de dynamitage perpétuel. Sauf dans Querelle de Brest, il n’y a pas de continuité narrative. Il est très difficile de dérouler une intrigue, des péripéties, et même parfois de repérer qui parle. Il faut se laisser emporter par la transe poétique. Le principe organisateur de ses livres est l’association d’idées. Genet a une technique de collage stupéfiante, les motifs disparaissent pour réapparaître cent pages plus loin, les pronoms varient, s’échangent. Cela relativise d’ailleurs ce qu’on appelle son « classicisme ». La structure de ses romans peut être au contraire qualifiée d’étonnamment moderne. Mais ce qui en fait pleinement un poète c’est qu’il est traversé par le monde. Tout passe par cette conscience sensible et lyrique, hallucinatoire qui en fait un héritier de Rimbaud.

La langue de son théâtre est moins particulière.

Emmanuelle Lambert C’est celle de ses personnages. Même dans ses romans, il aime ainsi rendre les parlers des gens, des milieux, des classes. Dans ses pièces, évidemment, cela prend plus d’importance. De plus, à mesure qu’il récrit son théâtre il ajoute des commentaires, des didascalies comme pour faire revenir une voix narrative. Ce n’est pas donné sur scène, mais pour Genet ce qui est important c’est le livre. Cependant, le théâtre sort de sa solitude sociale. Haute Surveillance et même les Bonnes appartiennent encore à l’univers carcéral, puis il produit avec le Balcon, les Nègres ou les Paravents de grandes œuvres politiques, une méditation sur le pouvoir.

Y a-t-il un tournant politique chez Jean Genet, ou cette évolution est-elle inscrite dès le début dans sa trajectoire ?

Emmanuelle Lambert On est toujours tenté d’expliquer l’histoire par sa fin. Ce qui fait que les Black Panthers sont venus le trouver en 1970, c’est son théâtre, les Nègres en particulier. Mais déjà, il n’écrivait plus, il remettait en question toute son œuvre. Il est certain que ce qui le séduit dans leur lutte et encore plus dans celle des ­Palestiniens, c’est leur solitude. Il les voit comme des gens à qui on a retiré le droit à exister sur terre. « Ils m’ont aidé plus que je ne les ai aidés », disait-il. On est loin du Genet des années 1940 qui crachait à la figure du monde en disant « je suis comme je suis ». La pensée de la solitude et du groupe, celle du pouvoir et de la domination ne cessent de se tresser dans toute son œuvre. Mais il y a une difficulté avec la perception de Genet aujourd’hui : ses textes des années 1970 sont très univoques – ils ont été écrits pour cela – et cela peut faire oublier le Genet mouvant et ambigu des premières œuvres. On peut cependant avancer que son engagement politique va le ramener à l’écriture, à nouveau déclenchée en 1982 avec Quatre heures à Chatila. Et avec Un captif amoureux, son livre posthume, il retrouve la littérature, ses thèmes anciens ainsi que de nouveaux, comme la puissance des femmes. Je songe à la force des mères palestiniennes qui irradie tout le livre.

Comment lire Genet aujourd’hui ?

Emmanuelle Lambert D’abord comme un styliste extraordinaire dont les écrivains reconnaissent la puissance. Son œuvre vous oblige à chercher qui vous êtes, car il va loin dans l’inadmissible, l’abject, la provocation. Sa technique de récit est très déstabilisante. Et pourtant il vous embarque. Une telle intimité littéraire crée des relations très fortes avec le lecteur. Elle l’oblige à sortir de lui-même et à se reconnaître dans un narrateur radicalement autre. Sa brutalité et son attention à la faiblesse en font une œuvre déchirante.

jean genet la pléiade

Source : L’Humanité.fr

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Après le théâtre de Jean Genet, la Pléiade propose ses romans et ses poèmes. L’écriture de ces textes se concentre sur une période remarquablement brève: six années, de 1942 à 1948. Découvrant Notre-Dame-des-Fleurs en février 1943, Cocteau s’exclame: « c’est le grand événement de l’époque. Il me révolte, me répugne et m’émerveille. » Deux ans plus tard, à la lecture de Pompes funèbres, il y revient : « C’est le génie même. Et d’une liberté si terrible que l’auteur se met hors d’atteinte, assis sur quelque trône du diable dans un ciel vide où les lois humaines ne fonctionnent plus (deviennent comiques). » L’apparition de Genet dans le monde littéraire fait figure de déflagration. Dans son œuvre se donne à voir « l’envers du monde » : un univers, serti dans une langue où se côtoient le langage le plus ordurier et un pur style classique, dans lequel des hommes chargés de crimes aspirent à une certaine sainteté.
La plupart des œuvres inscrites au sommaire du volume étaient connues par la version qu’en proposent les Œuvres complètes de Genet, qui commencent à paraître chez Gallimard en 1951. Mais le texte de ces volumes avait été révisé, soit par Genet, soit avec son assentiment, de manière à atténuer certains éléments sexuels et politiques. La présente édition revient systématiquement au texte des premières publications clandestines. Ces versions n’étaient jusqu’à présent accessibles au grand public que pour Pompes funèbres et pour Querelle de Brest. Ce volume est donc l’occasion d’une redécouverte, spectaculaire et radicale, des œuvres romanesques de Genet.

ISBN : 9782072744259
Code distributeur : G01026
GENCOD : 9782072744259

Prix de lancement 65.00 € jusqu’au 30 09 2021

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