“L’oeil se noie”, une pièce de théâtre de Frantz Fanon

Mardi 14 Décembre 2021 à 18H15 à la Bibliothèque Universitaire

Nous connaissons le médecin, nous connaissons l’homme engagé, nous connaissons l’essayiste mais connaissons nous le dramaturge ?
Ce mardi 14 Décembre 2021 à 18H15 à la Bibliothèque Universitaire
Venez découvrir ou redécouvrir « L’oeil se noie » de Frantz Fanon
Avec Anne Alex Psyché ; Virgil Venance; Charly Lerandy
Lecture dirigée par José Exelis
Entrée libre ; passe sanitaire obligatoire

Réservation obligatoire https://my.weezevent.com/loeil-se-noie-de-frantz-fanon-1

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Une salle. Une fenêtre. Une porte.
La porte donne sur un couloir obscur. La fenêtre sur jardin où s’amusent des fleurs en robe courte. Un épais rideau de velours. Un canapé. Un fauteuil. Une table. Dans un coin, un tableau de Wifredo Lam.
Sur un coussin, un chat noir aveugle.
François est assis aux pieds de Ginette. Au lever du rideau, il la regarde intensément.
François : amant de Ginette.
Ginette
Lucien : frère aîné de François.
Un serviteur aveugle.
L’éclairage doit être métallique. Si possible, un jeu intelligent de lumières doit rendre :
Lucien visant (on ne sait jamais quoi, Ginette peut-être) : couleur étain ;
Ginette absorbée (son visage doit perdre toute lourdeur humaine) : couleur goutte de pluie ;
François absorbant : couleur papier buvard neuf.
Alors que le rideau se lève, une voix : « La pluie qui gerce la trop essentielle clarté de la nuit, hier, en pleine saisie, étonna les rivières sans aveux. »
François. – Tu m’aimes ?
Ginette. – Je t’aime.
François. – Dis-le-moi.
Ginette. – Je t’aime.
François. – Encore.
Ginette. – Je t’aime.
François. – Attends, il ne faut pas répondre aussi vite. Il ne faut pas être pressé. Jure-moi que tu ne seras jamais pressée !
Ginette. – Je te le jure !
François. – Jure-moi que tu ne regarderas pas l’heure quand tu seras avec moi.
Ginette. – Oui !
François. – Que tu ne bougeras que quand la lune aura terrassé les hordes meurtrières du jour…

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L’Œil se noie nous donne… à voir (et surtout à imaginer, car ces pièces n’ont pas été écrites pour être montées) l’affrontement de deux hommes autour d’une femme, laquelle semble plutôt passive. François représente manifestement un pôle nocturne, sombre, dionysiaque. Il est en recherche de l’absolu – et il ne tolère pas un amour « normal » de la part de Ginette. « Non Ginette, je ne veux pas que tu m’aies attendu comme on attend le facteur », lui dit-il, c’est-à-dire comme n’importe quelle jeune fille attend de rencontrer son « promis ».

« Non, Ginette, il ne faut pas se presser. Il ne faut pas se dépêcher de vivre comme un remède que l’on avale trop vite. Eux ils commencent toujours comme ça./ Ils arrivent. Ils parlent. Il faut qu’ils parlent./ Je t’aime/ Je te déteste/ Je t’adore/ Je te hais/ Ils s’en foutent qu’on leur réponde “Moi aussi”./ Tu m’aimes ?/ Je vous hais !/ Je vous exècre !/ Crapule !/ Goinfre !/ Chéri !/ Mon amour !/ Et voilà. Ils sont bien. Deux ! Un couple ! Un couple d’hommes bien vivants bien enfoncés dans la vie pour l’amour et pour la haine. Ça me fatigue Ginette ! Je veux être seul ! »

Qu’à cela ne tienne, voici Lucien, l’inverse de François, le solaire, l’apollinien, qui prêche l’amour de la vie et qui raconte à Ginette comment François s’est toujours détourné des autres, même de ses amis les plus dévoués. Ce n’est qu’un atrabilaire qui déteste la vie, alors que lui, Lucien :

« Tenez, regardez./ La mort blanche, terrassée, arrachée à son linceul se lève ruisselante et disparaît./ Un frisson neuf parcourt l’échine de la terre, une joie bleu ciel balaie nos soirées ennuyeuses, nos pores écartés jusqu’à avoir mal : distendus, béants, saignants de toutes parts./ Je deviens un vaste champ de foire et vous dansez Ginette en robe blanche à fleurs violettes./ Il y a le clown qui arrache le premier rayon de soleil à notre poitrine, la valse qui demande à être emportée dans une valse rouge vif, il y a vous Ginette seule contre moi et mon corps vous enveloppe, vous aime et vous appelle…/ Il y a vous et je vous dis la prière bleue qui monte de la terre./ Il y a vous et moi et nous dormons sous un lit de fleurs sauvages… »

Même si, comme le suggère Robert Young, les deux personnages masculins pourraient bien représenter chacun une inclination profonde de Fanon, on sent que son cœur penche cependant plutôt vers François. D’ailleurs, Ginette, avant de céder provisoirement aux instances de Lucien, le défend :

« Lucien – […] C’est facile de se tenir immobile et de répéter inlassablement : “La vie est l’antichambre de la mort.”/ Ginette – Mais ce n’est pas facile ça non plus./ Lucien – Mais c’est plus difficile de croire en la vie et en l’amour. C’est plus fatiguant d’ouvrir les mains et de s’agripper à la vie, farouchement, humainement, c’est-à-dire terriblement. C’est plus difficile de se battre, de crier, de hurler non plus à la mort mais à la vie !/ Ginette – (Oppressée.) Il a raison. Il a choisi./ Lucien – Moi aussi j’ai choisi./ Ginette – Non ! vous savez que vous n’avez pas choisi ; que nous n’avons pas choisi. Nous voulons vivre, mais nous voulons savoir pourquoi lui veut mourir./ Lucien – Alors ?/ Ginette – Alors il faudra qu’il nous le dise./ Nous ne pouvons plus le lâcher,/ Nous ne pouvons plus l’oublier/ Nous ne pouvons plus nous écarter de lui. (D’une voix lointaine et comme effrayée par ce qu’elle semble découvrir à mesure qu’elle parle.) Ça ne vous embête pas de vivre à grandes lampées à côté de ce mort chaud ? »

Extraits de https://lundi.am/Frantz-Fanon-Ecrits-sur-l-alienation-et-la-liberte