L’hors présence ou Chimères du pays de Morsan, m.e.s. Typhaine Raffier

— Par Michèle Bigot —

4>10-07 La FabricA du festival d’Avigon 2026

Dans le huis clos d’une maison isolée se noue une tragédie des temps modernes. L’hors-présence, qui n’est pas tout à fait une absence, mais pas non plus une véritable présence, c’est celui (ou celle) de Laure, une jeune femme atteinte d’un cancer en phase terminale, qui d’une partie à l’autre (3 parties, « l’hors- champ », « l’hors-la-loi », « l’hors-jeu ») se transforme à vue, occupant d’abord tout l’espace physique et mental de la fratrie, puis disparaissant progressivement au fur et à mesure de l’écoulement du temps qui lui est compté. Une maladie génétique l’emporte sous nos yeux, comme elle menace tous les membres de la famille qui l’entourent, sa soeur Suzanna et ses deux frères, Simon et Soren. Le drame est tissé de la souffrance de la soeur à l’agonie et des tourments de sa fratrie, déchirés entre compassion, aide et terreur face à la mort qui approche. Chacun tente de faire face à sa manière, Suzanna en se faisant aide à domicile, Soren,le frère aîné, en lisant à Laure un extrait de La Montagne magique tous les soirs et Simon, le plus jeune et le plus fragile qui crie sa révolte et son angoisse.

La pièce prend les accents du thriller psychologique, mâtiné de conte fantastique (le village s’enorgueillit d’une fontaine des lunatiques (inspirée du roman éponyme de André de Richaud); la fontaine est ornée d’une figure mythologique dotée d’yeux multiples et d’un regard omniscient à l’instar d’Argos, le geant aux cent yeux chargé de surveiller Io. Métaphore du regard et de la surveillance qui n’est pas sans interpeller le spectateur, voyeur par essence, non moins que les frères et soeurs dont l’aide se limite le plus souvent à etre présents, à assister. Laure est torturée à l’idée de ce qu’elle va avoir à endurer et de ce que sa fratrie va avoir à regarder.

Mais la pièce relève également de la tragédie, d’abord parce que ce qui arrive à Laure a tout du fatum, destin qui menace toute la famille.

L’héritage génétique comme version contemporaine de la « moira », le sort attribué à chaque membre de la lignée, ensuite en ce que la fin est hélas connue de tous depuis le début. Nulle place pour le hasard, le miracle, l’imprévu! En ce sens ce n’est pas vraiment un drame, l’action se réduit au combat que les frères et soeurs livrent à leur angoisse, à la montée de la souffrance chez Laure. S’il y a bien un débat c’est celui qui consiste à accepter ou à refuser l’aide à mourir. Les questionnements,les revirements et changements de point de vue illustrent la douleur qui accompagne ce choix. Certains l’acceptent , d’autres le refusent, Laure elle-même peine à se situer. Au moment où le débat de société afférent fait rage, le théâtre nous donne ici un aperçu de ce qui se vit concrètement à l’heure du choix.

Il est frappant de constater à quel point les spectateurs sont partie prenante de cette histoire. A leur tension , à leur gestuelle, à leurs mimiques on comprend que chacun a dû traverser une épreuve de ce genre pour son propre compte. Les deux premières parties sont d’une intensité telle que plus personne ne souffle, la troisième partie languit et peine à trouver une issue lisible sur un plateau de théâtre. On comprend combien il a dû être difficile de clôturer cette histoire, sans tomber dans le pathos ni diluer la tension. Equilibre fragile .

Michèle Bigot

Distribution

Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret et Adrien Rouyard

Avec la participation vidéo Hélène Raimbault, Patrick Harivel

Texte et mise en scène Tiphaine Raffier

Dramaturgie Lucas Samain

Assistanat à la mise en scène Mathilde Saillant

Scénographie Hélène Jourdan

Lumière Kelig Le Bars

Vidéo Vincent Pinckaers

Cadrage Raphaël Oriol

Son Hugo Hamman

Musique Sylvain Jacques

Costumes Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini

Maquillage et perruques Judith Scotto

Régie générale Olivier Floury

Régie plateau Nicolas Bignan, Pierre Frenkel

Régie vidéo Nicolas Morgan

Régie son Hugo Hamman

Régie lumière Christophe Fougou

Régie maquillage et perruques Emmanuelle Flisseau

Administration, production, diffusion et communication Juliette Chambaud, Charlotte Pesle Beal, Elisa Seigneur-Guerrini, Max Beucher

Construction du décor Atelier du Nouveau Théâtre Besançon CDN

Traduction anglaise pour le surtitrage Sophie Troyna-Martins / La Pixelière

Le texte L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan, publié par Actes Sud-Papiers, paraîtra en octobre 2026