Les sargasses en Martinique : comprendre pour agir

Quand une crise écologique devient un enjeu de santé publique et de territoire
Par Rodolf Étienne

Depuis plus d’une décennie, les échouements massifs de sargasses rythment la vie du littoral martiniquais. Loin d’un simple désagrément saisonnier, le phénomène révèle un basculement écologique global aux conséquences sanitaires, environnementales et sociales durables.

Comprendre les mécanismes scientifiques à l’œuvre est aujourd’hui indispensable pour passer de la réaction à l’anticipation.

Une crise devenue structurelle

Cela fait maintenant plus de dix ans que la Martinique et ses îles voisines vivent au rythme d’arrivages massifs de sargasses. Dès lors, ce qui aurait pu être un épisode écologique ponctuel s’est transformé au fil du temps en une crise durable, multiforme, touchant autant la santé publique que l’environnement, l’économie ou l’habitat.

À chaque nouvelle saison, les mêmes images nous reviennent : plages envahies, odeurs suffocantes, habitants évacués, écoles fermées, pêche à l’arrêt, électroménager rongé par la corrosion. Et derrière ces images, il existe une réalité scientifique complexe, aujourd’hui encore partiellement comprise.

Les sargasses ne sont pas « un fléau naturel » au sens commun du terme : elles sont le produit d’un basculement écologique global, à l’interface du climat, de l’océanographie, des apports anthropiques, des dynamiques biologiques. Comprendre ce phénomène est une condition indispensable pour sortir de la gestion de crise permanente et entrer dans une logique d’anticipation.

Ce premier volet propose une synthèse rigoureuse et accessible des connaissances scientifiques actuelles sur ce phénomène, de ses origines jusqu’aux outils de prévision, en passant par les impacts sanitaires, environnementaux et sociaux.

La mer des Sargasses : un écosystème ancien et stable

Historiquement, les sargasses sont associées à la mer des Sargasses, vaste zone de l’Atlantique Nord délimitée non par des côtes, mais par des courants océaniques. Cet espace constitue un écosystème unique : les algues y flottent librement en surface, formant des radeaux naturels servant d’abris, de nurseries et de zones de reproduction à de nombreuses espèces marines. Pendant des siècles, cet écosystème a fonctionné de manière relativement stable. Les sargasses y étaient confinées, recyclées sur place, intégrées à la chaîne trophique océanique. Elles n’étaient pas perçues comme menace, mais comme maillon essentiel de la biodiversité atlantique.

L’année 2011 marque un tournant. Pour la première fois, on observe des arrivages massifs et récurrents de sargasses dans l’arc antillais, du golfe du Mexique aux côtes africaines. Les scientifiques parlent alors de « marées brunes », par analogie avec les marées vertes, mais à une échelle océanique jusque-là inédite. Les recherches convergent alors vers une explication multiple. Une anomalie climatique majeure en 2010, caractérisée par des modifications des vents et des courants, aurait déplacé des radeaux de sargasses hors de la mer des Sargasses vers des latitudes plus méridionales. Une fois sorties de leur zone d’équilibre, ces algues auraient trouvé, dans l’Atlantique tropical, les conditions idéales à leur prolifération.

Une reproduction clonale sans frein

Les sargasses que l’on observe dans les Antilles appartiennent majoritairement à deux espèces principales qui se déclinent en trois variantes clonales avec une particularité biologique déterminante : elles ne se reproduisent pas sexuellement, mais de manière exclusivement végétative, par simple fragmentation. Chaque fragment est un clone complet, capable de croître, se multiplier et générer de nouveaux fragments. En l’absence de prédateurs efficaces et de mécanismes naturels de régulation à grande échelle, cette reproduction clonale permet une expansion potentiellement illimitée.

« Les sargasses ne sont pas “un fléau naturel” au sens commun du terme : elles sont le produit d’un basculement écologique global, à l’interface du climat, de l’océanographie, des apports anthropiques, des dynamiques biologiques. »

Une capacité de survie très clairement exceptionnelle

En effet, les sargasses disposent d’atouts physiologiques redoutables, puisqu’elles stockent des nutriments dans leurs tissus, vivent en symbiose avec des bactéries capables de fixer l’azote atmosphérique, exploitent efficacement la lumière et la chaleur tropicales. Apports fluviaux, remontées d’eaux profondes (upwellings), enrichissement des océans en nutriments liés aux activités humaines, tout concourt à nourrir cette biomasse flottante. Une fois formés, les radeaux peuvent survivre longtemps, même en conditions défavorables.

Depuis 2011, les observations satellitaires ont dévoilé la formation de véritables « ceintures tropicales » qui peuvent s’étendre de l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux Caraïbes. Cette bande discontinue et persistante est structurée par l’action combinée des vents, des courants de surface et par l’agitation océanique.

Ces structures ne sont pas homogènes : leur densité, leur épaisseur et leur cohésion varient considérablement. Elles s’organisent en lignes, en nappes ou en radeaux géants, parfois longs de plusieurs centaines de mètres. Des mesures in situ montrent que l’épaisseur des radeaux peut aller de quelques centimètres à plusieurs mètres, parfois jusqu’à sept mètres dans les cas extrêmes. Les plus grands ensembles, qui dépassent cinq cent mètres de long, sont qualifiés tout simplement de « forêts marines flottantes ».

Les vrais enjeux scientifiques : comprendre… pour prévenir

Malgré les avancées, de nombreuses questions restent cependant ouvertes : pourquoi ce basculement s’est-il produit précisément à partir de 2011 ; quel est le poids respectif du climat, des nutriments, des courants et des activités humaines ; le phénomène est-il appelé à se stabiliser, s’intensifier ou se transformer ?

Un consensus émerge pourtant puisqu’il ne s’agit ni de supprimer les sargasses, hypothèse illusoire et écologiquement risquée, comme le reconnaissent les scientifiques. Non plus de les considérer comme un accident passager. L’objectif central de la recherche est désormais la prévention. Il s’agit d’anticiper les arrivages pour limiter les impacts et pour adapter les territoires. Dans ce sens, depuis 2019 des programmes structurants, soutenus notamment par l’Agence nationale de la recherche (ANR), mobilisent plusieurs équipes, en lien avec l’Université des Antilles et des partenaires régionaux et internationaux.

Une bombe chimique lente aux nombreux effets nocifs

Structures à double face, en haute mer, les sargasses peuvent constituer des habitats temporaires pour certaines espèces, tandis qu’en dérivant vers les côtes, elles deviennent des masses inertes, privées de renouvellement, promises à la décomposition.

48 heures après leur échouage, les sargasses entament un processus de décomposition dite « anaérobie », soit sans oxygène. Cette dégradation produit deux gaz principaux : le sulfure d’hydrogène (H₂S), reconnaissable à son odeur d’œuf pourri et l’ammoniac (NH₃). Ces gaz toxiques et irritants sont potentiellement dangereux à des concentrations élevées ou en exposition prolongée. Leurs effets sur la santé sont bien documentés pour l’exposition aiguë : irritations des yeux, de la peau et des voies respiratoires, maux de tête, toux, brûlures nasales, nausées, vomissements, diarrhées, crises d’asthme, élévation de la tension artérielle. Dans certains cas, des hospitalisations sont même nécessaires, en particulier chez les personnes fragiles : personnes âgées, femmes enceintes, asthmatiques.

L’exposition chronique, répétée sur plusieurs mois ou années, fait l’objet d’études en cours. Les données suggèrent déjà des risques d’inflammation prolongée des voies respiratoires, une aggravation de l’asthme et des troubles respiratoires persistants. Les effets à long terme sur les femmes enceintes, notamment le risque de prééclampsie(*) sont activement surveillés.

Dans ce contexte, certaines catégories de population sont particulièrement exposées : enfants asthmatiques, personnes âgées, femmes enceintes, travailleurs chargés du ramassage ou de la gestion des échouages. La spécificité des gaz émis aggrave le problème. Plus lourds que l’air, ils stagnent au sol et peuvent affecter des zones situées jusqu’à 300 à 500 mètres à l’intérieur des terres.

« Face à ce phénomène désormais structurel, l’enjeu stratégique n’est plus la réaction, mais bien l’anticipation. »

Écosystèmes, habitat, gestion des déchets : la menace est partout vive

Au niveau des écosystèmes, les échouages massifs provoquent l’étouffement des herbiers et des récifs coralliens. La décomposition consomme l’oxygène dissous, entraînant la mort de poissons, de crustacés et d’invertébrés. Les tortues marines sont elles aussi impactées. Les radeaux forment des barrières à la ponte et les nouveau-nés, eux, peuvent se retrouver piégés.

L’hydrogène sulfuré est hautement corrosif. Il attaque les métaux (cuivre, zinc, argent), endommage les moteurs, l’électroménager, les réseaux électriques et les structures des bâtiments. Dans certaines zones littorales, cette corrosion accélérée entraîne une perte significative de la valeur immobilière, ajoutant une dimension sociale et économique à la crise environnementale.

Le ramassage des sargasses, quant à lui, pose de nombreux défis techniques. En mer, l’intervention est souvent délicate. A terre, le stockage nécessite des sites aménagés, réservés. Lorsque ces sites font défaut, le jus de décomposition s’infiltre à l’intérieur des sols, pouvant concentrer de l’arsenic sous forme toxique (As³⁺), susceptible de contaminer jusqu’aux eaux souterraines.

Les sargasses peuvent également absorber des polluants persistants, comme la chlordécone, puis les réintroduire dans l’environnement lors du stockage ou de la décomposition.

Les nouvelles technologies au service de la protection

A ce stade, les outils de prévision reposent sur une multiplicité de nouvelles technologies. Les satellites en orbite basse pour les vues en haute résolution. Les satellites géostationnaires fournissant des images toutes les dix minutes, offrent un suivi efficace des nappes. L’intelligence artificielle, largement en usage, améliore la détection, y compris sous couverture nuageuse, et permet la production de cartes automatiques de présence et, surtout, de densité.

Les modèles de dérive, initialement développés pour les marées noires, intègrent vents, courants et agitation océanique. En combinant surface et épaisseur des radeaux, ces modèles permettent d’estimer la masse totale de biomasse et proposent désormais des prévisions à J+4 et des tendances à deux semaines.

Face à ce phénomène désormais structurel, l’enjeu stratégique n’est plus la réaction, mais bien l’anticipation. Désormais, il faut pouvoir prévoir les arrivages pour mieux protéger les populations, pour organiser la logistique, planifier le ramassage, limiter les impacts sanitaires.

Un défi global, une réponse locale encore à construire

Les sargasses en Martinique ne sont ni un accident ni une fatalité mystérieuse. Elles sont le symptôme visible d’un dérèglement global, dont nos îles sont en première ligne. La science progresse, les outils s’affinent, mais la clé réside dans la capacité collective à transformer toute la connaissance en action. Prévenir plutôt que subir, protéger plutôt que réparer, adapter plutôt que nier : c’est à cette condition que la Martinique pourra réduire l’impact des sargasses et, à terme, retrouver la pleine maîtrise de son littoral. C’est là un des enjeux capital pour les générations actuelles et futures.

(*)Prééclampsie : La prééclampsie est une complication de la grossesse, survenant après la 20ᵉ semaine, caractérisée par une hypertension artérielle associée à une atteinte des organes, pouvant mettre en danger la mère et le fœtus.

Programme ANR « Sargassum III » – 2025

Lancé en 2025, le programme ANR Sargassum III prolonge les recherches engagées depuis 2019 sur les échouements massifs de sargasses. Il élargit les travaux aux impacts sanitaires, aux enjeux socio-environnementaux et aux perspectives de valorisation de la biomasse, en mobilisant des équipes de Guadeloupe, Martinique, Guyane, de l’Hexagone et des partenaires internationaux, avec une forte implication de l’Université des Antilles.

Le programme CÉSAR

CÉSAR est un dispositif scientifique régional dédié au suivi, à l’analyse et à la prévision des échouements de sargasses dans la Caraïbe. Il s’appuie sur la télédétection, la modélisation et les observations de terrain pour mieux comprendre les dynamiques locales des échouages. CESAR vise à appuyer l’anticipation et la décision publique afin de limiter les impacts environnementaux, sanitaires et socio-économiques sur les territoires littoraux.

Pour aller plus loin

Madininair – Bulletins H₂S/NH₃, cartes de qualité de l’air, alertes locales

https://www.madininair.fr

DEAL Martinique – Données officielles, cartographies, gestion des échouements
https://www.martinique.developpement-durable.gouv.fr

ARS Martinique – Recommandations sanitaires, populations à risque
https://www.martinique.ars.sante.fr

Santé publique France – Études et rapports sur l’exposition aux gaz des sargasses
https://www.santepubliquefrance.fr

Université des Antilles – Recherches scientifiques (écologie, océanographie, santé environnementale)
https://www.univ-antilles.fr

Agence nationale de la recherche – Programmes Sargassum (2019 / 2021 / 2025)
https://anr.fr

CLS – Télédétection et modélisation des nappes
https://www.cls.fr

Copernicus Marine Service – Données océaniques et modèles de dérive
https://marine.copernicus.eu

Les sargasses en Martinique

Premier volet : Comprendre pour agir.

Deuxième volet : Gouverner l’urgence, construire l’avenir.

Troisième volet : Vivre avec l’invivable.

Illustrations

Les sargasses : De l’Atlantique Nord aux côtes africaines. © Judith Lorne. Le Blob.

https://leblob.fr/enquetes/sargasses-la-grande-invasion/

Les sargasses appartiennent majoritairement à deux espèces principales : Genre Sargassum fluitans et Sargassum natans. © Aquaportail.

https://www.aquaportail.com/especes/taxonomie/genre/171/sargassum/