Les rayons vides du Venezuela

Le pays est exsangue, et l’enjeu de l’élection de dimanche est aussi de choisir entre une économie rentière, redistributive et sociale, ou libérale et productive.

De [l’] envoyée spéciale [ du Point] à Caracas, Claire Meynial

Le sourire fatigué traduit tout de même un amusement attendri devant l’ignorance de l’étranger. Du sucre ? « No hay. » De la farine de blé ? « No hay. » Du papier toilette ? « No hay », pas plus que tout ce qui y ressemble, serviettes en papier ou essuie-tout. « Il n’y a pas » non plus de riz. En revanche, la jeune femme qui passe la serpillière dans ce supermarché d’un quartier chic de l’est de Caracas indique la farine de maïs pour les arepas, ces crêpes épaisses qui constituent la base de l’alimentation au Venezuela. Ce soir, les seuls rayons qui resteront bien garnis seront ceux des boissons alcoolisées : la prohibition s’applique jusqu’au 15 avril, lendemain de la présidentielle.

L’économie du pays est exsangue et constitue l’une des préoccupations majeures des Vénézuéliens, à quelques heures de cette nouvelle élection qui suit la mort d’Hugo Chávez, le 5 mars. On s’échange les adresses de magasins qui vendent du dentifrice ou du lait, avant de s’y ruer pour stocker des articles qui ne reviendront pas avant des semaines. L’inflation est supérieure à 20 % (ce qui a rendu nécessaire une dévaluation de 32 % en février), et l’indice de pénurie chronique des produits de base tourne autour de 18 %. « Il ne devrait pas dépasser 2 % », assure Arnoldo Pirela, économiste. « On peut l’expliquer par plusieurs facteurs, notamment le contrôle des changes et la détérioration de l’appareil productif du pays. Pour la campagne du 7 octobre 2012 [où Chávez avait été réélu, NDLR], on a distribué énormément d’argent, et l’État s’est endetté, nous le payons aujourd’hui. »

En 2007 déjà, la confortable réélection de Chávez lui avait permis de se radicaliser et de lancer ses célèbres expropriations, à grand renfort d’exclamations théâtrales parfois transmises en direct dans son émission Aló Presidente. « Tous les secteurs ont été concernés, aussi bien les petites entreprises (huile, confection, chaussures…) que les grandes (sidérurgie, aluminium, service liés au pétrole…) », détaille Arnoldo Pirela. Résultat, le Venezuela importe aujourd’hui en abondance, environ 70 % des aliments qu’elle consomme. Or la consommation est sa grande passion, attisée par la généreuse politique de subsides du chavisme. Acheter une voiture à Caracas signifie patienter sur une liste d’attente, en priant pour que l’inflation ne fasse pas trop augmenter le prix des véhicules dans l’intervalle – quand ce ne sont pas les concessionnaires qui se les rachètent à eux-mêmes pour pouvoir les revendre d' »occasion », plus cher qu’à la sortie de l’usine.
Privatisations

Lors de la brève campagne qui vient de s’achever, Nicolás Maduro, s’il a largement évoqué le problème de l’insécurité, a été plus discret sur l’économie. Le candidat d’opposition, Henrique Capriles, lui, en a fait l’un de ses chevaux de bataille (il suffit de voir les affiches brandies lors de ses manifestations de soutien pour comprendre que c’est un axe de campagne porteur). « Il faut que les aliments soient produits par nos paysans, que nous puissions dire, je suis fier de cette nourriture que je consomme », disait-il aux manifestants de Caracas le 7 avril. Une allusion à la viande argentine, au café du Nicaragua ou au poulet du Brésil qui nourrissent les Vénézuéliens. « Je ferai en sorte que le secteur privé soit le moteur de l’économie du pays », ajoutait-il sur Globovisión, seule télévision d’opposition, pour clôturer sa campagne.

De telles affirmations permettent au pouvoir en place de dire qu’il mènera une politique néo-libérale sans égard pour les pauvres et qu’il a l’intention de privatiser PDVSA. L’entreprise pétrolière, dont les revenus gigantesques proviennent d’un baril à plus de 100 dollars, a permis de financier les largesses de la « révolution socialiste bolivarienne » chaviste.

Finalement, conclut Capriles, ce qui se joue ce dimanche est certes un choix politique, mais surtout celui du « type d’économie désiré ». Rentière, redistributive et sociale, ou libérale et productive ? Verdict le 14 avril au soir.

Le Point.fr – Publié le 13/04/2013 à 19:42 – Modifié le 13/04/2013 à 19:43
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